CHAPITRK V. DE LA LIBERTÉ
Cause Première? Gomment une cause seconde, essentiellement dépendante de la Cause Première, pourrait-elle être libre? Nous le savons : Une cause seconde est mue avant de mouvoir; elle est passive avant d'être active. Donc elle est nécessitée avant que d'être libre.
— En quoi est-elle nécessitée ? — En quoi demeure-telle libre?
La réponse est facile : cause et fm sont corrélatifs ; la Cause Première meut vers la fm dernière. Donc la cause seconde est mue nécessairement vers sa fin dernière; elle ne peut pas ne pas y tendre, et cette appétence nécessaire de la fin est naturelle à la cause seconde, puisqu'elle entre dans la constitution de son activité.
C'est ce qu'enseigne saint Thomas au sujet de la volonté huQiaine :
Nec nécessitas naturalis répugnât voluntati; quinimo necesse est quod, sicut intellectus ex necessitateinhceret primis principiis, ita voluntas ex necessitate inhœreat ultimo fini, qui est béatitude. Finis enim se habet in operativis sicut principium in speculativis, ut dicitur in 2 ' Phys. Oportet enim quod illud, quod alicui convenit et immobiliter, sit principium et fundamentuni omnium aliorum; quia natura rei est primum in unoquoque, et omnis motus proceditab aliquo immobili (1).
Cette motion vers la fin dernière est donc la mise en acte de la cause seconde, et par conséquent elle pénètre son activité dans toutes ses actions particulières.
Necesse est quod omnia qmv hoino appétit, appelât propter ultimuin fincin... quia ultimus finis hoc modo se habet in movendo appetituui, sicut se habet in aliis uiotionibus primum movens. Manifestum est autem quod causai secunda' moventes non movent, nisi secundum quod moventur a primo movente. Unde secunda appetibiha non movent appetitum, nisi in ordine ad primum u])petibile quod est ultimus finis [-2).
Bien plus : c'est par la môme et identique motion que la
(1) S. Thomas, I, q. 82, art. I.
(2) S. Thomas, I" II», q. 1, arl. (>.
632 LIVRE 1\. — COORDINATIO.N DKS CAUSKS.
Cause Première meut la cause seconde vers sa fin dernière et dans toutes les actions particulières. Caria cause seconde n'agit que pour parvenir vers une fin qui est Tobjet de son motif universel.
Manifestum est quod unus et idem motus voluntatis est quo fertur ad finem, secundum quod est ratio volendi ea quœ sunt ad finem, et in ipsa quœ sunt ad finem (i).
La passivité de la cause seconde a donc un double caractère : 1° La cause seconde est poussée nécessairement, quoique naturellement, par la Cause Première vers sa fin dernière. 2" Cette motion la pousse dans les chemins qui s'ouvrent vers ce but.
C'est ainsi que la volonté humaine veut nécessairement et naturellement la béatitude, et qu'elle subit une impulsion nécessaire et naturelle vers tous les biens cjui l'acheminent ou semblent l'acheminer vers le bonheur.
Telle est la part de nécessité dans la cause seconde.
— Où donc commence la liberté? au choix des moyens pour atteindre la fin. Car le propre du libre arbitre est le choix, « proprium liberi arbitrii est electio (2) », et le choix concerne les moyens : « eligere est appetere aliquid propter alterum consequendum, unde proprie est eorum quae sunt ad finem (.3) ».
— Et en quoi consiste|la liberté? Dans le pouvoir d'étendre ou de n'étendre pas à tel moyen l'intention qui a pour objet la fin dernière; c'est-à-dire dans le pouvoir de céder ou ne pas céder au motif qui pousse vers ce moyen.
— Et quelle est la raison de ce pouvoir? Je l'ai donnée plus haut : la raison est que, si le moyen en question est un chemin vers la fin, il n'est pas le chemin nécessaire.
C'est l'enseignement de saint Thomas :
(1) s. Thomas, I» U^, q. 8, art. 3.
(2) S. Thomas, I,q. 83, art. 3.
(3) S. Thomas. Ibifl., art. 4.