De la liberté dans la Cause Première
L'étude précédente nous fournit trop d'éléments sur la difficile question de la liberté, pour que nous n'essayons pas d'en profiter.
Considérons d'abord une cause qui ne soit que cause, c'est-à-dire la Cause Première.
Elle est première ; donc elle n'a pas de cause ; donc elle est immobile, immotiim movens; donc elle reste identique à elle-même, que son action ait lieu ou qu'elle n'ait pas lieu, et cette action n'est déterminée à exister par aucune influence étrangère.
D'autre part, cette cause contient la raison de son effet, dans l'éminence même de son activité. Or cette raison, qui est la relation entre l'elTet et la cause, se présente sous plusieurs aspects différents.
Comme « raison de possibilité », elle est essentielle et nécessaire dans ses deux termes. L'effet n'est possible qu'en vertu de sa cause, et la cause contient essentiellement le pouvoir de produire son effet.
Comme « raison d'existence », cette relation est raison nécessaire d'une part, et raison su f/isan te de l'autre. L'existence del'eftet suppose nécessairement l'action de la cause. Mais si l'effet est terme suffisant de l'action, il n'est pas terme nécessaire de l'activité de la cause ; et tandis que l'existence de la cause est nécessaire, l'existence de l'effet est contingente ,c est-ii-divc que, par lui-même, l'olfet peut ou exister ou n'exister pas.
G30 LIVRE IX. — COORDIXATIOX DKS CAUSES.
Ainsi l'ellet ne détermine ni l'action ni la cause, puisque l'indéterminc ne peut déterminer. A parler exactement, la cause ne se détermine pas elle-même. Car, parfaitement en acte, elle ne contient pas de puissance déterminable ; parfaitement immuable, elle n'est pas susceptible de modification contingente. Que reste-t-il, sinon que la cause trouve en elle-même la raison suffisante^ qui lève l'indétermination propre à l'efïet en lui donnant l'existence.
Si donc on vous interroge sur la possibilité et l'existence des créatures, à cette première question : Par quoi cet être est-il possible et simplement possible? — vous répondrez : Parce qui! a sa raison dans sa cause efficiente, et que cette raison est suffisante sans être nécessaire.
A cette seconde question : Par quoi cet être est-il actuellement existant? — vous répondrez : Par l'action de sa cause, c'est-à-dire parce que sa cause l'a produit.
A cette troisième question : Mais d'où vient qu'il existe, bien que pouvant ne pas exister? d'où vient qu'il est produit, plutôt que non-produit? — vous répondrez encore : Parce que sa cause l'a produit.
Aux deux dernières questions, vous donnez identiquement la même réponse, et on pouvait le prévoir. Car, puisque l'acte détermine par lui-même la puissance passive, et puisque l'existence actuelle résout par elle-même Tindifférence à exister ou n'exister pas, il faut conclure que l'action qui produit l'existence lève du même coup l'indétermination d'existence.
Ainsi, la Cause Première est une volonté essentiellement libre dans tous ses décrets de création, et cette liberté n'est rien autre que la suréminence, par laquelle une activité essentiellement en acte domine sur tous ses effets en puissance.