Concept métaphysique de la liberté
Repassez dans un esprit d'ensemble toutes les considérations précédentes, et vous reconnaîtrez, si je ne me trompe, que le rôle de la liberté est, partout et toujours, de combler une contingence.
Nécessaire et contingent s'opposent d'une part ; nécessaire et libre s'opposent d'autre part. Donc libre et contingent se correspondent, la liberté se tenant du côté de la cause et la contingence du côté de l'effet.
Expliquons cette considération :
Pour qu'un effet existe, il est nécessaire que sa cause existe, mais l'existence de la cause n'entraîne pas nécessairement l'existence de l'effet. A la vérité, il y a des causes qui produisent nécessairement leur effet, mais ce sont des causes dont le mode d'agir a un caractère instrumental, et nous savons que, pour avoir la raison de l'effet, il faut remonter jusqu'à une cause principalement principale.
Or, une telle rause existant, son effet, par là même, est « possible », mais il reste encore qu'il peut ou exister ou n'exister pas. Car, puisque la cause ne cliange pas en posant son effet, puisqu'elle reste identique à elle-même, soit qu'elle agisse, soit qu'olle n'agisse pas, son existence actuelle lie lève pas la contingence d'existence daus l'elfet.
(1) S. Thomas, I, q. 82, art. 2.
Et que faut-il pour que cet effet existe enfin? — Une cause de plus? JVon, puisque la cause existante contient cmiiiemment toute la réalité de Telfet, toute la raison d'existence de l'effet. — Une détermination de plus dans la cause? Non, puisque nous supposons la cause totalement en acte.
Cherchez autant que vous voudrez; vous ne trouverez ni dans la cause prise séparément, ni dans l'efl'et pris séparément, rien qui lève la contingence de celui-ci. Car, d'une part, vous aurez une cause pouvant produire et ne pas produire, et, de l'autre, un effet, pouvant être produit et n'être pas produit.
Ce qui dans l'effet lève la contingence, c'est l'existence actuelle; car elle entraine avec elle-même cette sorte de nécessité qu'Aristote a exprimée dans cette phase : Necesse est id qiiod est quando est esse (1). Or l'existence de l'effet procède de l'action actuelle de la cause. Donc c'est dans l'action qu'il faut aller chercher la liberté.
Mais voyez où nous conduit cette analyse. L'action est dans le patient ; elle n'est autre chose que la production même de l'effet avec une relation à sa cause ; elle modifie le patient sans modifier l'agent. Donc elle comble la contingence de l'effet, sans produire dans la cause aucune nouvelle détermination. Donc enfin l'action libre n'est pas autre chose que l'action actuelle, provenant d'une cause qui peut la poser ou ne la poser pas.
De là une conséquence métaphysique de la plus haute importance. La liberté n'est donc pas quelque puissance physique spéciale ; elle n'est pas dans la cause quelque réalité distincte de la faculté d'agir. Donc elle n'introduit dans l'action aucune réalité nouvelle, aucune modahté réelle. Donc, enfin, la liberté d'une action n'est que la relation entre cette action et le pouvoir qu'a sa cause d'agir ou de ne pas agir (2).
(l)Aristote, De inlerpret., lib. I, cap. viii.
(2) Dicendum est aclum liberum, praetervoluntarium perfectuin, solum addere habitudinem seu denominationem a potentia elicienle aciurn, ethabenfp po-