DES CONDITIONS MÉTAPHYSIQUES DE L'ÊTRE
C'est une entreprise toute moderne que celle de vouloir obliger le genre humain à se renfermer dans les recherches physiques.
Autrefois la métaphysique a voulu tout expliquer ; elle a succombé à cette tâche. Quand les sciences physiques se sont développées, les explications métaphysiques des phénomènes sensibles ont disparu comme les ombres devant la lumière, et la haute philosophie y a trouvé le principe d'un discrédit dont elle n'est pas encore relevée. Mais on
tombe dans l'excès opposé,, quand on veut supprimer la métaphysique, comme le prétendait David Hume, comme le prétendent encore aujourd'hui MM. Littré, Huxley et beaucoup d'autres.
Il y a des questions que l'homme ne saurait éviter ; si la nature est bien ordonnée, il doit pouvoir y trouver une réponse suffisante. 11 y a dans la physique même un dernier fonds, que le physicien se hasarde quelquefois à toucher, mais qui n'est plus de la physique. « Nous ne sommes pas des métaphysiciens, dit M. Clerk Maxwell, mais quand nos travaux journaliers nous entraînent vers les questions qui touchent à la métaphysique nous ne les fuyons pas*. » M. Bence Jones dans une lecture faite au collège des médecins de Londres s'exprime dans le même sens : « Je sens, dit-il, toute la témérité qu'il y a de ma part à aborder devant cet auditoire un sujet qui semblera peutêtre plutôt du domaine de la métaphysique que de celui de la physique, sujet d'ailleurs trop ardu pour être d'une utilité pratique; mais si j accepte ainsi les chances d'un échec, c'est que je suis convaincu que la clarté et l'étendue ou l'obscurité et l'étroitesse de nos idées sur la matière et la force
» Revue scientifique, 1871, n' 10.
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doiveDt rendre bon ou mauvais le fondement de toutes nos connaissances, non-seulement en médecine, mais encore dans toutes les autres sciences ^»
En fait on a beau vouloir se concentrer dans les phénomènes, n'afûrmer que des phénomènes et des suites de phénomènes, il est impossible de formuler une théorie générale du monde physique, sans qu'elle suppose une opinion métaphysique.
La métaphysique n'est en effet, comme nous lavons fait déjà remarquer, que l'élude du fond des choses. Comment exprimerez-vous les faits sans trahir une manière de voir quelconque sur l'être qui se manifeste par eux ? Il y a donc une métaphysique de la physique, et ceux qui prétendent ne pas en avoir, en ont une, bien qu'ils n'en aient pas conscience : « Qu'on le sache, dit M. Lévêque, ou qu'on feigne de l'ignorer, la plupart des savants contemporains ont une métaphysique. J'accorde que plusieurs d'entre eux ont une métaphysique tout à fait à leur, insu ; mais, volontairement ou non, ils en ont une, et moins ils s'en doutent, plus est frappante l'impossibilité où ils sont de ne pas en avoir *. »
Si la métaphysique est inévitable, ne vaut-il donc
• Revue scient., 1870, n» 1.
» Revue lin., 1870, n» 23.
pas mieux y toucher avec conscience et réflexion ? Ne vaut-il pas mieux, suivant le grand principe de la division du travail, qu'il y ait des hommes spéciaux s'occupant de métapliysique, parce que cette étude exige une aptitude particulière et une capacité de méditation que les recherches physiques tendent plutôt à diminuer.
Ces hommes ne devront pas toutefois s'absorber en leur pensée avec une complète indifférence pour tous les progrès des autres sciences. Qu'ils s'en informent au contraire et en tiennent grand compte, qu'ils se fassent de la physique, suivant le conseil de Mayer, une science auxiliaire, et en prennent les conclusions pour base de leurs spéculations*. Le métaphysicien n'a pas en effet d'autre point de départ que notre conception expérimentale des choses : il doit donc suivre avec soin les modifications que cette conception peut éprouver. A ce point de vue, il y a beaucoup à faire pour accorder les faits nouveaux avec les anciennes formules métaphysiques ; c'est un vaste champ d'étude : a Si nous pouvions engager, dit M. Janet, soit de jeunes savants, soit de jeunes philosophes, à nous suivre dans cette voie, et à compléter et à préciser ce que nous n'indiquons ici qu'imparfaitement, nous au-
• Revue scient., 1870, n" 8.
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rions peut-être rendu quelque service soit à la philosophie, soit à la science *. »
Oui, à la science elle-même, car les physiciens sont trop absorbés dans les travaux du laboratoire pour se rendre compte à tous égards des théories qu'ils émettent. Il leur suffît qu'elles résument exactement les faits connus. Gela sufflrait assurément, si on ne se laissait jamais aller à regarder les notions ainsi formées, telles que l'attraction, la pesanteur ou l'inertie, comme l'expression de modes primordiaux et essentiels de la .matière. Mais, puisqu'il est presque impossible de se soustraire à cette tendance contre laquelle protestait en vain Newton', n'est-il pas utile que les dernières données de la physique soient aussi examinées à ce point de vue, afin que l'on puisse apprécier la distance qui peut les séparer encore de la réalité intime et essentielle des choses.
Sans approfondir ici ce sujet de controverse, nous chercherons à montrer quelles sont les questions générales qui restent encore à résoudre après les hypothèses physiques les plus profondes et les plus hardies, de quelle manière ces questions doivent être traitées et quelle utilité on peut es-
1 V. Janet. Maiérialiitne contemporain, préface.
* Ibid. p. 63.
pérer de leur solution pour concilier les diverses branches du savoir. Les sciences physiques tendant à ramener toutes les modifications de ce monde à une somme constante de forces dans une somme également constante de matière ', nous étudierons successivement ces deux termes, que la science expérimentale nomme sans les atteindre en euxmêmes, et nous commencerons par la notion de force qui est la plus accessible et que les renseignements fournis par l'observation éclairent le plus directeipent.