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ne vois pas, dit le P. Liberatore, la raison pour laquelle on doit refuser à l'intellect la faculté de •découvrir dans la sensation ce qui y est véritablement contenu '. » Ce qu'on peut retrancher, ce sont les conditions particulières du fait; ce qu'on ne peut pas diviser, c'est l'essence. « Nous ne trouvons pas autre chose, dit encore le P. Liberatore, dans la formation de l'universel direct, que le sens transmettant à l'esprit un objet concret en un fait simple, et l'esprit découvrant dans ce fait une essence *. » Or, l'essence, comme telle, exprime une véritable nécessité ', « et le concept n'étant que l'expression de l'essence fait connaître ce qui lui est nécessaire quand elle existe réellement '. » En quoi consiste cette nécessité ? précisément en ce que les divers éléments qui composent l'essence ne peuvent être conçus isolés. Il n'y a point de notions absolument simples ; toute idée est au moins compliquée de certains rapports, de divers aspects. L'impossibilité de séparer ces rapports, la certitude qu'ils s'impliquent réciproquement, voilà le fond des vérités générales et nécessaires. * La vérité consiste
* Théorie delà connaiss. inlell., p. 380.
* Id., p. 112.
3 Id., p. 316.
' Kfevl., t. I. p. 66.
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dans l'accord intrinsèque des éléments du concept, elle sera immédiatement évidente si cette connejcion se connaît par la seule considération des termes '. » • Les axiomes, dit très-bien Leibniz, sont des propositions nécessaires dont ou voit la nécessité dans la convenance immédiate des idées '. »
Prenons pour exemple le fait de couleur : nous pouvons très-bien considérer la couleur en ellemême, en dehors du lieu et du temps où elle s'est manifestée, en dehors de l'objet sur lequel elle est apparue, en dehors de la personne qui l'a sentie. Toutes ces circonstances sont pour ainsi dire extrinsèques à l'essence de la couleur. Mais pourrionsnous considérer la couleur comme ne pouvant être vue ? Évidemment ce serait un contre-sens ; la visibilité lui est une condition essentielle. On concevrait à la rigueur qu'elle parvînt aux yeux par un autre moyen que les ondulations de la matière élémentaire ; mais si elle ne pouvait être vue, elle n'existerait pas comme couleur.
Il n'est donc pas exact de dire que le nécessaire ne peut se tirer du contingent. Au contraire, il est certain que dans tout contingent il y a quelqu'élé-
« Kleut., p. 218.
* Leibniz. Souv. essais, 1. IV, ch. vu.
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ment nécessaire '. On ne l'en extrait pas par déduction mais par simple abstraction ; il n'est pas une conséquence du fait, il en fait partie : « l'axiome, dit Leibniz, n'a pas son fondement dans les exemples, mais il y est incorporé '. » Cent exemples ne pourraient suffire à donner à une loi un caractère de nécessité métaphysique, car le cent-unième exemple pourrait impliquer des conditions spéciales ; un seul exemple suffit à nous enseigner la nécessité de l'axiome, parce que nous y voyons par simple inspection, la connexion nécessaire des éléments que renferme son énoncé.
En ce sens, le particulier contient le général et le contingent contient le nécessaire ; ce qui n'empêche pas qu'à un autre point de vue le général ne comprenne le particulier. Kant faisait allusion à cette dépendance réciproque quand il disait : « le concept inférieur n'est pas contenu dans le supérieur, car il contient plus en soi que le supérieur ; mais il est contenu sous lui '. »
Il est vrai que la nécessité, dont nous parlons ici, n'est pas la nécessité absolue de l'être lui -môme,
* Nihil enim est adeo contingens quia in se aliquid necessitalis habeat. (S. Thom. Somme théol., I*. 87, i.) 2 A'oHt'. essais, l. IV, eh. xit.
' Log., trad. de Tissot.
KN PRÉSFNCE DES SCIENCES. 71
c'est une simple nécessité de rapports ; elle n'a d'effet pratique que si l'être qui a ces rapports est réalisé. Mais il n'est nullement prouvé que nous ayons connaissance, indépendamment du raisonnement, dune autre nécessité. Cette opinion est, ainsi que nous l'avons vu ailleurs, une opinion d'école, qu'on a soutenue surtout en vue de faciliter certaines conclusions, mais qu'on n'a jamais pu appuyer sur un fondement expérimental dont nous ayons conscience.
Je n'entends pas contester assurément que cette nécessité conditionnelle que nous atteignons ne soit dans le monde une marque et comme un vestige de son divin auteur. J'admets avec saint Denys l'Aréopagite, que les axiomes et les définitions préexistent en Dieu * ; que la puissance par laquelle nous les saisissons est une lumière qui nous rend participants de la puissance par laquelle Dieu luimême les voit et les déclare '. Mais je crois en même temps que notre esprit n'a pas besoin, dans son état présent, d'aller les chercher en Dieu luimême, et que l'auteur du monde, en réalisant ces définitions et ces nécessités dans les choses,
* De Nominib. divin., V, 8.
* Ab ipso anima bumiina lumen iatellectuale participât. iS. Th. Somme théol., I», 79, S.)
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nous a donné aussi les moyens de les y discerner.
Il est facile maintenant de comprendre comment nous reconnaissons les choses d'expérience intime qui doivent être appliquées au monde du dehors. Cette application ne se fait pas ou du moins ne doit pas se faire par une assimilation arbitraire qui serait qualifiée avec raison d'anthropomorphisme. Fn connaissant les faits de notre âme, nous avons acquis la connaissance de certaines natures d'actes avec leurs conditions essentielles et leurs relations nécessaires. Quand donc nous trouvons reproduite ailleurs à l'état d'isolement une de ces conditions, nous y joignons immédiatement les rapports qui nous ont apparu comme liés avec elle, et ceux-là seulement.
Ainsi, nous avons découvert dans nos propres actes le fait d'être, car ils sont. Cet être, réalisation d'une nature spéciale, est évidemment passager et transitoire, mais la propriété d'être prise en ellemême est et ne peut être qu'une opposition au néant : « Après avoir perçu l'être, dit le P. Liberatore, il est impossible que nous n'avisions pas sa répugnance avec le néant *. » Partout donc où il y aura de l'être, il y aura opposition au néant, car
1 Liberatore. Théorie delà connaùx. intell., p. 448.
cette opposition lui est essentielle et les essences, comme telles, sont immuables '. Toutes les fois que nous constaterons quelque part la propriété d'être nous serons conduits à déclarer, en vertu de notre expérience primitive et intime, qu'elle est incompatible avec sa négation ; nous aurons l'axiome de contradiction.
De même l'expérience intime de nos actes nous a donné l'idée d'efficience ; nous voyons en nous des faits se produire et recevoir l'existence d'un fond de puissance qui se révèle en eux et par eux. Bornerons-nous cette notion à l'âme seule? Non pas ; dans la vue des phénomènes qui se passent en nous et des actions qui les produisent, nous avons trouvé l'exemple de l'effet et de la cause, et, dans cet exemple, la nécessité du lien qui unit la cause à l'effet '. Nous avons vu que Texistence n'est pas inhérente de soi à toutes les essences, et qu'il faut en indiquer une raison. D'où vient-il ? Cette question se pose désormais pour nous à l'égard de tout être et il est évident que l'être ne peut sortir de rien *. Par conséquent quand nous serons en présence d'un être et que nous ne trouverons pas en
• Liberatore. Th. de la connaiu. intell., p. 426. » Kleutg.^ t. Il, p. 47.
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lui la réponse à celle question, d'où vienl-il ? nous n'hésiterons pas à la chercher ailleurs.
J'admets qu'en cherchant la cause, nous la plaçons souvent trop légèrement dans un fait voisin, ou au contraire que nous attribuons paresseusement à la cause par excellence des faits dont il aurait fallu chercher laborieusement l'origine parmi les causes secondes. Mais ces abus et ces négligences ne sauraient ôter à l'idée de cause son véritable sens et sa légitimité *. Les savants et les positivistes qui ont la prétention de proscrire la recherche des causes les recherchent par le fait aussi bien que nous. Que seraient les lois qu'ils établissent sans un moyen d'exécution ? « Il n'est permis de dire, remarque M. W. Carpenter, qu'une loi quelconque règle ou gouverne des phénomènes qu'en admettant que cette loi est l'expression de l'action d'une puissance gouvernante *. » L'opinion des positivistes n'a donc de valeur que dans un sens; c'est qu'il faut épuiser toutes les causes accessibles, avant de s'adresser aux causes en dehors de l'expérience ; c'est que celles-ci sont moins une connaissance nouvelle qu'un développement nécessaire de la connaissance déjà acquise, parce
* Libérât. Théorie delà conn. inlell., p. 17*. « Rev. scient., 1872, a' 9.
que la pensée ne saurait se contenter d'une notion incomplète et boiteuse et que, pour exprimer le rapport qu'elle saisit, il faut de toute nécessité qu'elle en désigne le terme qui lui reste caché.
M. Ravaisson l'a parfaitement dit : « La raison Toit qu'au fond rien ne peut être qui ne soit absolu et parfait *, «et, « l'âme trouve l'absolu en ellemême *, » affirmations pleines de vérité, si l'on n'entend point parler d'un absolu ou d'un parfait mystique, mais dire simplement que l'intelligence veut que toute notion soit complète et que si peu qu'elle ait de connaissances, elle les connaît véritablement, c'est-à-dire dans leur réalité positive et essentielle.
CONCLUSION
Nous en avons assez dit, je crois, pour montrer que les notions métaphysiques ont une origine expérimentale, telle qu'on a le droit de l'exiger de toute notion scientifique, et que cette origine ne nirtt ni à leur nécessité, ni à leur universalité.
• Rapport sur la phil. en France, w 19.
• Idem.
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Nous n'avons point inventé nos preuves, nous les avons trouvées dans la tradition scientiflque des grandes écoles spiritualistes ; mais il était utile de les réunir, parce qu'elles n'ont peut-être jamais été complètement présentées dans leur ensemble, ce qui donne sans doute un prétexte à nos adversaires de paraître les ignorer, et de ne jamais faire allusion dans leurs controverses qu'aux explications défectueuses qu'ont pu développer quelques auteurs récents.
Il faut montrer maintenant l'usage de ces notions, faire voir que la science la plus avancée ne rend nullement leur application inutile; qu'au contraire, les résultats auxquels elles conduisent, loin d'être en opposition avec les données fournies par l'expérience, sont éminemment propres à éclairer sur leur portée.