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DE LA CAUSE DES DIFFÉRENTES NATURES DE CORPS

Ici vient se placer une question très-controversée aujourd'hui : le mouvement se produit-il au sein d'une matière unique ou de plusieurs matières ayant chacune une nature particulière ?

Quand on parle d'une matière unique, il est évident qu'il ne s'agit pas d'une matière individuellement une. Toute la science moderne est atomiste : « la théorie atomique ou théorie moléculaire de la constitution des corps est entrée pleinement aujourd'hui dans le domaine des sciences physiques *. »

> aerk Maxwell. Rev. sciânl., f87i, n" 10.

112 LA MÉTAPBYSIQUE

Il est vrai que quelques savants ont préféré, dans ces derniers temps, l'expression d'éléments de volumes à celles d'atomes *. Mais leur but est plutôt d'échapper aux hypothèses un peu hasardées faites sur le nombre, les dimensions et la forme des atomes, que de nier la division en fait de la matière elle-même. Il ne peut donc être question pour la matière que d'une unité spéciflque.

Officiellement la science enseigne encore la multiplicité des essences matérielles. Mais en fait les convictions intimes des savants sont fort ébranlées à ce sujet. On s'attend généralement à voir se réaliser prochainement la réduction de tous les corps simples à une seule matière, bien que M. Berthelot ait déclaré qu'en tous cas cette réduction ne pourrait pas se faire de la même manière que la décomposition des corps complexes *, la loi des chaleurs spécifiques étant différente dans les deux cas.

On va même plus loin, car beaucoup de savants rejettent aujourd'hui comme inutile l'ancienne hypothèse d'un Uuide ou corps impondérable d'une autre espèce que les substances pesantes.

1 Helmholtz. Rev. scient., 1871, n" 28. * Rev. scienl., 1873, n» 27.

« Toutes les hypothèses admises aujourd'hui disparaîtront nécessairement de la science, dit M. H. Sainte-Claire Deville, je ne fais aucune exception, même en faveur de cette théorie des ondulations, admirable conception de l'esprit humain, où l'hypothèse de l'éther lumineux laisse encore bien à désirer '. » Toutefois il est impossible de concevoir un vide absolu entre les corps pondérables. Aussi les adversaires de l'éther admettent que partout où se trouvent de la lumière et de la chaleur, il y a de la matière ordinaire, mais tellement raréfiée qu'elle échappe aux moyens de constatation que fournissent d'autres forces, telles que la pesanteur ^.

Ainsi il n'y aurait aucune différence de nature entre l'éther et les corps pondérables, non plus qu'entre les corps simples ; il n'y aurait que des différences de groupement. Mais quelle est la cause de ces différences ? Et d'abord, en quoi consiste cette raréfaction que tout le monde est contraint de reconnaître à la matière éthérée ?

Veut-on dire que les molécules de l'éther sont beaucoup plus dispersées, beaucoup plus écartées

» Rev. icient., 1868, n' 6.

« Bence Jones. Rev. scient., 1870, n* 1.

l'une de l'autre que celles de nos gaz les plus légers ? Comment comprendre en ce cas la transmission des ondes lumineuses et calorifiques? Un savant voulant rendre compte de ce fait que les gaz parfaits ont un spectre lumineux à raies brillantes très-nettes, remarquait que dans ces gaz l'écarteraent des atomes est tel que ces particules se trouvent fort rarement en collision l'une avec l'autre et que par conséquent chacune reste toujours dans le même état de vibration juste *. Si cette explication est admissible, les atomes de l'éther seraient bien moins susceptibles encore de se rencontrer, et incapables par conséquent de se transmettre aucune espèce de mouvement d'une manière régulière.

Le mot raréfaction ne peut donc indiquer la rareté ou l'écartement des particules, mais seulement leur ténuité. D'oti viendrait cette ténuité ?

D'après des considérations déduites des chaleurs spécifiques, M. Berthelot a pensé que, dans beaucoup de corps solides, les molécules sont doubles ou triples de ce qu'elles sont à l'état gazeux *. Quelque hypothèse analogue peut être imaginée

» Thompson. Rev. scient., 1871, n* 8.

« Rev. scient., 1869, n* 48.

pour les corps pondérables. Ces corps seraient formés d'éléments simples, semblables à ceux de la matière générale, mais liés entre eux par groupes plus ou moins nombreux, dont la disposition expliquerait, si on pouvait la connaître, les différences spécifiques '. Ainsi, les corps divers représenteraient des groupements d'atomes plus ou moins compliqués, l'éther ne serait autre chose que les mêmes atomes à l'état libre et l'on concevrait facilement, sans recourir à l'hypothèse d'une dispersion exagérée, « le milieu d'une ténuité presque infinie et parfaitement élastique qu'on appelle l'éther *. »

Quelques calculs ont été faits pour indiquer quel serait, dans cette hypothèse, le degré de condensation des corps par rapport à la matière élémentaire. M. Dumas avait pensé que tous les corps peuvent être regardés comme des condensations d'une substance quatre fois moins dense que l'hydrogène; des vérifications plus récentes ont montré que ce nombre ne serait pas exact. Mais cette erreur d'appréciation n'infirme pas nécessairement la théorie. M. Norman Lockyer a constaté, par l'analyse spectrale, que plus les étoiles sont élevées

» Blondeuu. Moniteur scient,, 1868, 20 février. * Tyndall. Rev. scient., 1869, n» 16.

en température, moins on y trouve de corps simples et que ce sont les plus denses qui disparaissent les premiers, comme si la chaleur excessive dissolvait peu à peu ces corps que nos méthodes ne peuvent attaquer '.

11 resterait à découvrir la cause de cette liaison particulière entre certains groupes d'atomes. C'est une question abstraite que les physiciens n'ont guère touchée ; mais elle a tenté plusieurs mathématiciens. Ceux-ci expliquent cette liaison par des mouvements ; ils poussent donc jusqu'à l'extrême ce principe qu'il n'y a que de la matière et du mouvement, puisque les différences les plus intimes existant entre les diverses espèces de matière ne seraient que l'effet de certains mouvements. Ces mouvements seraient même, d'après quelquesuns, les premiers principes des mouvements généraux dont nous sommes témoins, et la question que nous étudions actuellement se trouverait ainsi confondue avec la précédente. « Chaque atome, disait Magrini, jouit d'une activité propre et il est le siège de toutes les forces naturelles *. » Il est tout à fait conforme à nos tendances philosophiques de chercher, comme le dit Maxwell, la raison

» V. Grimaïuc de Caux. Rev. scient., 1874, ii° 4. » Hev. icient., 1867, n» 49,

de ce qui se voit dans ce qui ne se voit pas *. Nous n'aurions donc en principe aucune raison de repousser cette manière de voir. Remarquons cependant que les théories présentées jusqu'ici pour justifier une telle hypothèse offrent de sérieuses difficultés.

MM. Graham, Maxwell et Thompson pensent que les molécules des corps seraient de petits tourbillons créés par une impulsion extérieure, car ils ne pourraient être engendrés spontanément par le simple jeu des forces naturelles. Une fois en mouvement ces tourbillons seraient indestructibles. Mais ils devraient être susceptibles de telles combinaisons variées, de telles intrications les uns avec les autres, que les propriétés résultantes en fussent aussi variées que celles des divers systèmes de molécules peuvent l'être *.

Que d'intervention^ extramatérielles, que d'actes créateurs suppose une semblable théorie, puisque chaque tourbillon doit recevoir une impulsion spéciale!

Le P. Secchi cherche à éviter cette multiplicité d'interventions. 11 pense qu'un atome en mouve-

1 Hev. scient., 1871, n° 10.

* Maxwell. Hev sdenl., 1868, n° 10.

118 LA MÉTAI'OYSIOUE

ment, en rencontrant d'autres, peut arriver par une suite de chocs successifs à décrire un mouvement circulaire : et que, par ces mêmes chocs, il détermine plusieurs autres atomes à le suivre dans son orbite. Quand plusieurs groupes ayant le môme axe de rotation se rencontrent, ils s'unissent entre eux et forment ainsi une molécule de substance particulière *.

Ces déductions sont exposées par le savant religieux d'une manière très-ingénieuse. Mais qu'elles sont loin encore delà simplicité absolue I Pour les établir, il faut supposer certains atomes en repos, d'autres en mouvement de translation, d'autres enfin en mouvement de translation et de rotation. Il est en outre assez difficile de comprendre comment des chocs successifs peuvent établir un mouvement circulaire, malgré la manière spécieuse dont le P. Secchi explique qu'un atome animé d'un mouvement rotatoire doit rebondir obliquement. Il faut supposer entre les angles de réflexion et les distances des atomes une proportion qui n'est point prouvée.

Le P. Secchi ne prétend pas que les tourbillons ainsi formés soient indestructibles ; il parle

*■ Unilé des forces physiq., 1. IV, ch. m.

même en quelques endroits de fusion de tourbillons. Mais alors on se demande comment il se fait que certains tourbillons, qui déterminent la nature des corps simples, soient tellement permanents qu'ils se retrouvent toujours les mêmes, après s'être mêlés et encbevêtrés les uns dans les autres. La fixité des essences matérielles semble bien peu compatible avec cette variabilité, cette communicabilité qui est le caractère propre du mouvement local.

Toutes ces hypothèses n'ont qu'un but qui n'est pas dissimulé , réduire autant que possible le nombre des qualités et des forces dites occultes. Qu'est-ce qu'une qualité occulte ? Pour le physicien, c'est une qualité qui n'est point donnée par l'expérience ; pour le métaphysicien, c'est une nolion irréductible aux catégories fondamentales, être, action, relation, etc. Chaque science tend à en diminuer le nombre dans sa sphère ; mais jamais on n'y réussira d'une manière complète, car jamais on ne pourra tout voir ni tout concevoir.

Quelle est la qualité occulte qu'on cherche à éviter ici ? l'attraction moléculaire. Et que met-on à sa place? un fait aussi inaccessible aux sens, l'impulsion étrangère. Ce fait offrirait-il du moins à l'esprit une idée plus claire que l'attraction ? Je ne le crois pas.

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L'attraction moléculaire se conçoit nettement ; on la rapporte facilement à une force ou propriété par laquelle chaque atome agirait sur plusieurs autres et réglerait ses rapports avec eux. La nature propre de ces rapports, voilà l'inconnu ; mais le reste de la définition se compose d'idées parfaitement compréhensibles. Ainsi conçue, la même force moléculaire, attractive dans certains cas, devient répulsive dans d'autres, comme le voulait Boscovich *. Elle est attractive quand elle empêche les atomes voisins de diminuer leur rapport avec l'atome considéré comme central ; elle est répulsive au contraire quand elle les empêche de l'exagérer. L'existence de cette double action est attestée par les physiciens : « Il y a sans cesse, dit M. Tyndall, en activité entre deux atomes quelconques deux forces, l'une attractive, l'autre répulsive, et la position de chaque atome, sa distance de ses voisins, est déterminée par la composition de ces deux forces. Si les atomes se rapprochent trop, la répulsion prédomine et les sépare; s'ils

1 Ipsam determinationem ad accessum et recessum appelle vim, in priore casu attractivam, in posteriore repulsivam. (Phil. nalur. Lheoria, n" 5.) Boscovich dit encore à ce sujet : Utraque vis ad eamdem speciem pertinet, quum altéra respecta alterius negativa sit, et uegativa a positivis in specie non différant.

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s'écartent, l'attraction l'emporte et les ramène. Le point pour lequel l'attraction et la répulsion s'équivalent est la position d'équilibre de l'atome *. »

Cet état d'équilibre entre l'attraction et la répulsion semble offrir une base suffisante à tous les mouvements et à toutes les condensations. Il suffit qu'au milieu de la matière ainsi équilibrée apparaissent des particules douées d'une attraction plus énergique : l'équilibre est détruit et le mouvement général commence. Dans ce mouvement, les particules plus spécialement attractives peuvent se rencontrer et s'unir en mille manières diverses, créant différents modes de groupements.

Ces particules constituent, il est vrai, un fait nouveau et spécial qui n'était pas impliqué dans l'état précédent de la matière. Mais il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette difficulté, puisque, ainsi que nous allons le voir dans les pages suivantes, il est absolument impossible de concevoir le monde où nous vivons, autrement que par l'apparition successive de plusieurs forces de natures diverses.

1 liev. scient., 18G'j, n° i(j.

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