‹ La metaphysique en présence des sciencesChapitre 4 sur 32 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

aujourd'hui et construite par les procédés dont eux seuls ont l'habitude : voilà quelle est l'idée qui a inspiré cet essai.

Nous serions heureux s'il pouvait suggérer à des hommes plus compétents que nous la pensée de travailler dans cette direction.

INTROD UCTION

Je voudrais montrer dans cet essai que la métaphysique ne mérite pas le dédain affecté par un grand nombre de savants ; qu'elle est au contraire un complément naturel des sciences physiques ; qu'elle peut proûter de leurs découvertes et empêcher certaines interprétations fausses ; qu'enfin ses procédés sont tout aussi légitimes que les leurs et qu'elle a, à côté d'elles, une place distincte, place qu'on ne saurait laisser vide sans causer une immense lacune dans l'esprit humain.

Cotte lacune est reconnue par beaucoup de savants. M. Dubois-Reymond avouait dernièrement dans un congrès de naturalistes allemands que la philosophie naturelle, c'est à-dire les sciences phy-

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siqiies et mathématiques, ne pouvait expliquer deux choses : l'essence de la matière et de la force, et la présence de l'intelligence dans des êtres corporels '. Ces Messieurs connaissent donc la lacune, mais ils s'y résignent et croient trop facilement que les bornes de leurs préoccupations sont les bornes de la pensée même. J'espère montrer que, sur ces questions ignorées par la physique, la métaphysique peut donner des renseignements utiles, et que si elle ne peut non plus pénétrer jusqu'au dernier fond des choses, elle monte bien au delà des faits sensibles, dans une sphère assez élevée pour y trouver le point d'union des divers ordres de vérités qui sont la vie morale et intellectuelle de l'humanité. Ne croyez pas d'ailleurs que la métaphysique soit, comme le dit M. Littré, une prétendue science des choses inaccessibles * ou qu'elle consiste dans ces systèmes hasardés sur l'ensemble du monde, tels qu'on en a imaginé beaucoup au delà du Rhin, depuis un siècle. Le vrai métaphysicien blâme aussi fortement les tentatives insensées des Allemands pour atteindre à la chose en soi, que l'humilité des positivistes qui ne veulent absolument rien voir de ce qui ne tombe pas sous les sens.

1 V. Revue scienlifiquc, 10 octobre 1874.

2 \'i- d'Aug. Comte, par M. Liltré, j». 520.

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La métaphysiquea été, dès l'origine, parfaitement définie par Aristote, son fondateur, c'est la science des conditions des êtres considérés en tant qu'êtres ^ c'est-à-dire, à part des circonstances particulières qui déterminent leur rôle dans l'univers et qui font l'objet des sciences spéciales. La métaphysique prend les êtres que nous connaissons, elle élimine les divers caractères spécifiques dont elle laisse l'étude aux sciences physiques et psychologiques, elle cherche quelles sont, en dehors de ces caractères, les lois et la constitution intime qui se retrouvent en tous les êtres. Est-ce là s'occuper d'objets inaccessibles ou de données imaginaires? Tout ce travail, à vrai dire, se réduit à distinguer et à définir avec soin les notions que forme en notre esprit la connaissance des êtres : « On n'y fait en réalité autre chose, dit Antoine Arnauld,que de concevoir nettement et distinctement les objets les plus simples : à quoi servent les définitions ; on y joint les rapports les plus faciles à connaître entre ces objets les plus simples : ce qui fait les axiomes *. »

Les savants admettent qu'en mathématiques on

' Ettiv trtTnôfjuj Ttç v dviiptl tô ôv f, ôv, xai rà To'irw v^ip)(Oina xaO' ovrô. (Mélaph., 1. III, cb. i.) * Ant. Am. Des vraiei et des fausses idées, p. 56.

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étudie les propriétés de l'étendue en dehors de toute étendue réelle, qu'en algèbre on étudie les propriétés des nombres en dehors de tout nombre précis ; pourquoi n'admettraient-ils pas qu'il y ait une science où l'on s'occupe des propriétés des êtres sans la considération d'aucun être en particulier, ou pensent-ils que ce soit chose peu importante de se bien comprendre soi-même quand on emploie ces mots si familiers et cependant d'une signification si vague pour le vulgaire : matière, force, substance, cause, essence, etc. ?

Il est vrai que les métaphysiciens se sont élevés souvent au-dessus des questions que nous indiquons ; ils ont traité de l'origine de l'âme, de l'existence et des attributs de Dieu. Suarez déclare même que Dieu, l'être infini, est l'objet principal de la métaphysique •.

Est-ce que Suarez aurait imaginé que Dieu p^ut être directement accessible à la science? Nullement; il enseignait avec saint Thomas que l'homme ne peut arriver à Dieu, par la raison naturelle, que sous la notion de premier principe *. Mais il jugeait que pour définir la nature divine, autant que cela nous est possible, nous n'avons d'autre moyen que

1 Suarez. Visp. met., disp. I, sec. i.

* Hauc scientiam perveaire ad cognitionem Dei sub ratione priucipii. {Suar. Disp. mél., disp. I, sec. i.;

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de lui appliquer les notions que nous possédons sur la constitution commune des êtres, en tant qu'elles peuvent s'appliquer au premier être. La théodicée se trouve ainsi le corollaire naturel des études métaphysiques.

Au reste Suarez déclare lui-même que l'objet direct et adéquat de la métaphysique est l'être réel *, que cet être a comme tel des propriétés distinctes, sinon en réalité, du moins dans les notions que nous en avons, telles que l'un, le vrai, le bon, etc. *, et que c'est dans 1 étude de ces propriétés de l'être que la métaphysique offre de la manière la plus complète la certitude qui lui est propre '.

Il importe de relever ici une erreur dans laquelle sont tombés quelques écrivains modernes qui ont voulu traiter les questions métaphysiques. Considérant que la métaphysique, ou comme on dit aussi l'ontologie, sert principalement à débrouiller les notions fondamentales de l'esprit, ils ont voulu y voir une science purement subjective ; ils ont envisagé avant tout ces notions, comme des formes de

* Ens in quantam est reale est objectum adœquatum hujus seienticB. {M., sec. ii)

• Ens babet suas proprietates si non re saltem ratione distinctas. ut sunt unum, verum, bonuni. {Id., sec. i.)

' Id., sec. V.

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l'intelligence. Dans cet ordre d idées, Mgr Hugonin intitulait, il y a vingt ans, un important ouvrage : de rOntologie ou des Ij)is de la pensée.

Tel n'a pas été le point de vue des grandes écoles de métaphysique; elles ont toujours compris, avec Suarez que nous citions plus haut, que l'objet propre de leurs études était bien la réalité môme, quoique nous ne puissions l'atteindre évidemment que par nos perceptions et les traces qu'elles laissent dans notre souvenir. Ainsi dans les mathématiques, bien que le géomètre se représente une figure imaginaire pour faciliter l'examen des théorèmes qu'il étudie, il n'en est pas moins assuré de constater des lois objectives existant réellement, indépendamment de sa pensée et de son imagination.

Cette distinction peut paraître subtile ; elle est en réalité très-importante, car elle apprend à tenir compte de la différence qui existe nécessairement entre le classement des idées dans notre esprit, et l'agencement réel des faits objectifs qu'elles représentent.

Ceci se rapporte d'ailleurs à une manière de voir trè^-répandue dans la philosophie moderne et qui en est comme le chancre intérieur ; elle consiste à supposer, contrairement à la conscience du genre

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humain, que les notions fondamentales ne sont qu'une forme imposée par la pensée aux choses. Kant le premier a formulé cette hypothèse d'une manière explicite. Il a créé par là, pour tout philosophe, la nécessité de démontrer l'objectivité de ces notions. C'est ce que nous allons essayer dans une première partie, en tâchant de faire voir qu'elles sont la trace et le résumé d'une expérience primitive et intime contenue dans chaque démarche de notre intelligence.

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