DE L ORIGINE DES NOTIONS FONDAMENTALES
Par quel égarement de la pensée Kant est-il arriTé à proclamer la subjectivité de l'intelligence? N'est-ce pas une contradiction implicite? La nature de l'intelligence, sa raison d'être, son but, n'est-il pas précisément de connaître ivn objet? « Comme il est clair que je pense, dit Antoine Arnauld, il est clair aussi que je pense à quelque chose, c'est-àdire que j'aperçois quelque chose, car la pensée est essentiellement cela '. »
Saint Thomas d'Aquin avait remarqué avant lui que l'intelligence connaît sa propre nature et que celle nature est d'agir en conformité avec les
> Aût. Am. Des vraies et des fausses idées, ]^ 9.
cboses, d'en être la représentation vivante, c'est-àdire, dans son langage, de les connaître '.
Aussi la conscience humaine ne s'y trompe pas en fait, et toutes les fois qu'il s'agit d'un acte direct de perception, vous ne lui persuaderez pas qu'il n'y a là, suivant le langage d'Alexandre Bain, qu'un état de conscience. Elle ne le conçoit que comme un acte de connaissance et il lui est absolument impossible-rde ne pas y attacher cette valeur.
Mais il arrive qu'après avoir perçu, l'esprit se replie ensuite sur lui-même, et considère ses propres pensées, non plus dans leur action directe et principale, mais dans leur mode d'existence spéciale, en tant que formes intelligibles qui lui appartiennent. C'est alors qu'il classe, unit ou divise les notions perçues, pour sa plus grande commodité. Et puisqu'il ne peut agir efficacement sans le concours des sens suivant la loi de notre nature, de même qu'il n'aurait pu percevoir sans l'assistance de la sensation, de môme il ne peut effectuer ce travail intérieur qu'à l'aide de données
' Qiiod quidem non potest cognosci, nisi cognita natum ipsius actus, quae cognosci non potest, nisi cognita uatura principii activi, quod est ipsc intttlleclus, in cujus natura est nt rébus conformetur. (De Vern., I, ix.)
EN PRÉSENCE DES SCIENCES. Il
sensibles, fournies ordinairement par le langage ^ Les notions communes recueillies dans l'expérience n'ont donc pour nous d'existence distincte qu'après avoir été abstraites et nommées. Elles préexistaient dans la connaissance concrète, car suivant la doctrine de Leibniz, la connaissance des concrets est toujours antérieure à celle des abstraits '; mais elles préexistaient implicitement, d'une manière qui sufût à fonder une certitude intime, mais qui ne nous permet point de les y discerner immédiatement.
Kant n'a pas assez remarqué que toute l'intelligence n'est pas dans les formules abstraites, qu'avant l'intelligence qui réfléchit et raisonne, il y a l'intelligence qui perçoit. Au lieu déjuger que les formes intelligibles ont été tirées des choses, il a cru que nous les imposions aux choses. Dès lors il leur enlevait toute autorité, et la vérité n'était plus pour lui, la conformité de la pensée aux faits, mais seulement la conformité de l'entendement avec ses propres lois générales 3.
Erreur déplorable, préparée, il faut le dire, par le cartésianisme qui avait trop habitué les philo-
• Nous ne eaurions avoir de pensée abstraite qui n'ait besoin do quelque chose de sensible. (Leibniz. Nnuv. exs., liv. î, ch. I.)
» H., 1. Tf, ch. XII.
'' Kynt. hnj.. p. 18. Trnd. d«' .M. Tii«?ol.
12 LA MÉTAPUYSIOUE
sophes à ne regarder qu'à l'intérieur, et qui eût été destructive de toute science et de toute certitude, si l'esprit humain pouvait s'empôcher de marcher et de croire à lui-môme.
Pour rétablir dans toute leur valeur les notions métaphysiques, il faut donc renouer la chaîne brisée entre la pensée concrète et la pensée abstraite, et montrer comment ces notions ressortent nécessairement de la nature même des objets que nous percevons.