La métaphysique et la science; ou, Principes de métaphysique positive
Pourquoi un livre de uïélaphysique à une époque de science positive et d'histoire? Quel en peut être l'à-propos? Science morte, diront les savants et les critiques. Que venezvous faire, après tant d'essais avortés, après les coups multipliés d'une critique qui n'a pas laissé debout une seule pierre de Téditice dont vous rêvez la reconstruction ? Science faite, diront les liisloriens et les éclectiques. A quoi bon ajouter un système a tous ceux que l'histoire nous a légués? Ne trouvez-vous pas la tradition assez riche? Est-ce que tout n'a j)as été dit? Reste-t-il encore une méthode à éprouver, un principe à établir, une idée féconde à développer? L'ère créatrice des systèmes n'est-elle pas close, et la philosophie a-t-elle aujourd'hui autre chose a faire que de choisir parmi les œuvres de la sagesse et du génie?
Je sais tout cela. Je ne viens point proposer une inspiration de ma pensée avec cette confiance naïve que la complète ignorance de l'histoire peut donner aux esprits jeunes ou aux intelligences solitaires. Je n'ai pas le défaut ou le mérite de penser tout seul. J'ai vécu, et bientôt j'aurai le droit de dire que j'ai vieilli dans l'histoire. J'ai donc assez l'expérience des systèmes de l'esprit humain pour ne point être dupe d'une illusion psychologique, en fait de nouveauté
M PKÉFACK.
et d originalité. Je laisse à rinitiativc du génie ou a la lémérité de l'inexpérience Tœuvre héroïque de ces grandes synthèses de la science qu'on nomme systèmes; l'œuvre (|ue j'entreprends est toute d'analyse et de critique. Si je crois fermement que la métaphysique n'est ni une science morte, ni une science faite, c'est au nom de cette double autorité. Non, l'histoire n'a pas dit son dernier mot sur les problèmes qui font l'objet de la métaphysique. Ma foi profonde est que l'analyse et la critique, opérant librement et sans préventions systématiques, finiront pas avoir raison d'un dogmatisme absurde et d'un scepticisme déplorable. Sur des questions de cette importance, il ne se peut que l'esprit humain en soit réduit aux mystères de la théologie, aux abstractions de la vieille métaphysique, ou aux négations de la philosophie critique. Une chose me frappe dans l'esprit de ce temps, et surtout de ce pays : c'est la disposition à nier ou affirmer sans raisons suffisantes dans les choses métaphysiques. Sceptiques ou croyants obéissent généralement au i)réjugé. On prend parti pour ou contre la métaphysique pour toutes sortes de raisons extrinsèques et superficielles. C'est la prévention, la mode, l'inintelligence des vérités supérieures, la paresse, l'engouement, le besoin de croire, la morale, la i)olitique, qui décident le plus souvent l'esprit dans un sens ou dans l'autre. De cette faiblesse dans la négation ou dans l'affirmation il résulte que les sceptiques n'ont pas su en finir avec la métaphysique, et que les dogmatiques n'ont pu en rétablir l'autorité dans le monde savant. Aujourd'hui encore, après tant de débats, rien de net, rien de fixe, rien de définitif d'aucun côté. Sceptique ou dogmatique, la pensée flotte, fléchit, change au gré des circonstances et des courants de l'opinion. On ne sait ni croire ni douter. C'est celte situation