L^entendement
Le Métaphysicien. — Si vous voulez Wen vous en souvenir, le résultat de notre analyse de la sensibilité est que la perception est tout à la (omubjeciive elobjeclive; que l'esprit
ANALYSE DE l' INTELLIGENCE. â6i
n*y a d'autre fonction qued'en «yn^Aât^er les éléments divers; que du reste la perception est vraiment représentative^ soit quant à la réalité, soit quant au rapport et à l'ordre de ces éléments.
Le Savant. — Telle est, en effet, la conclusion légitime d'une analyse qui me semble réduire à sa juste mesure la part de l'esprit dans la formation de la perception, et réfuter péremptoirement le formalisme exagéré Âe Kant, au moins en ce qui concerne la sensibilité «
Le MÉTAPiiYsiaEN. — Eh bien ! il nous faut soumettre à la même épreuve une autre fonction de l'intelligence, Yeti^ tendement. De même que l'acte propre de la sensibilité est la perception^ de même l'acte propre de Ventendement eslh notion ou Vidée. Il s'agit de rechercher pour la notion, comme tout à l'heure nous l'avons fait pour la perception, la part de.rexpérience et la part de l'entendement. . Le Savant. — Je le veux bien. Mais auparavant je serais bien aise que vous me fissiez voir en quoi la notion diffère de la perception ; car, s'il faut vous l'avouer, nous avons été élevés^ nous autres savants, dans la doctrine empirique qui réduit toute la distinction de la perception et de la notion i la différence du concret à l'abstrait. 11 nous semble que toute notion n'est qu'une simple perception devenue com-» mune par l'élimination de certains éléments individuels. Ainsi la représentation de telle ou telle réalité concrète est une perception ; mais si, après comparaison d'un certain nombre de réalités semblables, vous en retranchez tout ce qui en fait des objets individuels, il restera ce que vous appelez la notion, notion de table, de livre, de pierre, de plante, d'animal, d'honmie, etc. Nous ne voyons là rien de bien nouveau, et nous n'éprouvons pas le besoin de recou^
M2 AMALYiE DB l'iNT8LLUHSN0«.
rir è une fonction originale de l'intelligence pour expliquer la nation ; Tabstraction et la généralisation noua suffisent. Or abstraire et généraliser, de l'aveu de toutes les écoles, ne sont pas des facultés, mais de simples opérations de Tesprit) lesquelles se ramènent à Tintervention de la volonté dans l'exercice de nos facultés de perception interne oti externe.
Le Métaphysicien. — « Cette explication ne tient pas devant l'analyse. Le concret et V abstrait^ le singulier et le général sont dea caractères purement extérieurs et superficiels qui s'arrêtent à la forme et n'atteignent point Vessence même des actes connus sous le nom de perception et de notion. Une notion concrète et singulière, ayant pour objet ceci ou oela, telle table» tel animal, tel homme, n'en est pas moins une notion dans toute la force du terme, c'est-à-dire un acte de l'esprit sui generii et absolument irréductible à la perception.
Le Savant. — Vous l'affirmez ; mais il faudrait le montrer.
Lk Métaphtsigien. -- Rien de plus simple* Entre une perc^tion et une notion, il y a cette différence radicale que la première n'est jamais susceptible de détermination et de définition, tandis que la seconde peut toiiyours être nommée et définie. C'est ce qui fait qu'il est impossible de fonder aucune espèce de jugement ou de raisonnement, soit concret, soit abstrait, sur de simples perceptions. Essayez d'appliquer une définition quelconque à une perception, si claire et si précise qu'elle soit^ vous n'y réussirez pas. Pour en faire connaître l'objet, vous serez réduit à le montrer. Et si par hasard ce moyen n'est pas à votre disposition et que vous ne puissiez rappeler l'objet par une description exacte à Tima* gination de votre auditeur, vous vous trouves dans l'impos* sibilité de vous faire entendre. C'est que la perception n'd
ÀHÀLT8S Dl L*INTILUeEllGB. 868
rien qui s'adresse à rintelligeoce, rien d'inMligibU^ pour parler le langage de Platon. Toute notion, au contraire, concrète ou abstraite, est essentiellement intelligible, en ce qu'elle se ramène à un type^ à une idée; c'est pour oela qu'on peut toujours la nommer et la déHnir.
La Savant. -^ Je commence à comprendre votre distinction^ de la perception indéfiniisable et de la notion définiisablê. Mais n'en exagérez-vous point la portée? Ce princfpede définition, ce type, cette idée dont vous parlez, ne serait-ce pas tout simplement l'élément commun de la perception converti en unité par l'abstraction ? Par exemple, tandis que la perception aurait pour objet le triangle concret, ce qu'il vous platt d'appeler notion ou idée aurait pour objet le triangle abstrait. Il en serait de même de toute espèce de notion. Nousretomberions alors dans la distinction du con^ eret et de l'abstrait, du singulier et du général.
Lb MétaphtI»igieii. — Pour que votre explication fut plau^ lible, il faudrait qu'il n'y eût rien de plusdans la notion que dans la perception.
Le Savant. — 11 n'y a rien de plus, en eiTel, que la gênérallié.
Le Métaphysicien. — C'est ce qu'il faut voir. Outre cet éiémenl introduit par l'abstraction dans la notion et qui n'en cbunge que la forme, j'y trouve un véritable élément a /irion, à savoir le type qui est le principe même de la défmition. Car ce type dépasse toutes les représentations empiriques qui ont servi à le former, et implique l'absolue perfection. Si la notion n'était qu'une simple perception abstraite, elle n'aui^it point ce caractère iV/éa/. Ainsi le concept de triangle concretou abstrait dont vous parliez tout à l'heure, n'est point adéquat an oMcept^ triangle idéal sur lequel les géoipètres fondent
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leurs définitions et leurs démonstrations. Entre ces deux concepts, il y a toute la difTérence de la réalité à l'idéal, de rébauche à la perfection. Il en est de même de toutes les figures de la géométrie. Si vous supprimez les figures idéales qui font Tobjet de leurs définitions et de leurs théorème, vous détruisez la rigueur des démonstrations et Finfailtibilité des méthodes géométriques. Parmi les figures queiious offre l^xpërience, il n'en est pas une, si régulière, si parfaite qu'elle soit, qui réponde exactement à la définition des géomètres. Ce n'est donc pas sur ces figures que raisonnent les mathématiciens, mais sur des constructions idéales qui n'existent que dans notre esprit. En ce sens, Kant avait i^ison de dire que les mathématiques sont une science purement formelle.^ et que c'est à cela qu'elles doivent leur exactitude incomparable.
Le Savant. ^r— J'entends bien que le géomètre n'opère pas sur des figures réelles. Mais ses constructions idéales ne pourraient-elles être considérées comme un pur résultat de l'abstraction comparative ? Ne serait-ce pas^ recueillant çà et là les éléments de la réalité qu'il arrive à composer ces figures régulières et vraiment géométriques qui servent de base à ses raisonnements?
Le Métaphysicien. — Par le procédé que vous indiquez on arrive à imaginer quelque chose de moins imparfait que la réalité; mais on n'atteint pas la perfection. L'esprit n'abstrait pas les types des figures géométriques, il les conçoit a priori. Quand, je dis a priori^ je ne prétends pas qu'il les tire absolument de son propre fonds, qu'il les crée indépendamment de toute perception empirique. Personne ne conteste, pas même l'idéalisme platonicien, qu'il ne les conçoive qu'à propos des réalités que lui.révèle rexpérience.
Toujours est-il que Tesprit conçoit a priori \es figures géométriques, c'est-à-dire que, sans comparaison et sans induction, il aperçoit immédiatement, sur le premier exemple venu, le type, l'idée qui lui sert tout à la fois de principe de définition et de mesure de perfection . La preuve que ce type n'est pas le produit de l'abstraction, c'est qu'il en est la condition.
Le Savant. — Je vois maintenant que les notions des figures géométriques sont absolument irréductibles aux simples perceptions qui en portent le nom.'
Le Métaphysicien. — Il y a mieux. Loin que les figures géométriques ne soient que des abstractions de la réalité, cette réalité ne devient elle-même une figure intelligible, et jusqu'à un certain point géométrique, que par son rapport aux types conçus par l'intelligence. En sorte que le paradoxe de l'idéalisme, qui explique le particulier par le général, la réalité par l'idée, est d^u ne rigoureuse exactitude, au moins en ce qui concerne la géométrie : tes choses ne sont que des images des idées. Les figures dites réelles et concrètes empruntent leur degré de vérité géométrique à leur degré de conformité aux figures idéales adéquates aux définitions de la science. Nous sommes bien loin de la doctrine qui réduit les notions géométriques à des perceptions de rexpérience.
Le Savant. — Vous me faites comprendre une théorie que j'avais toujours traitée de rêve ou de jeu d'esprit. Si toutes les notions de l'entendement ressemblent aux notions géométriques, c'est évidemment Platon qui est dans le vrai.
Le Métaphtsicien. — L'idéalisme n'est pas moins à l'aise dans l'analyse des notions morales. De même que toute forme réelle emprunte sa vérité géométrique à un type géométri^ioe, de même toute action réelle tire sa vertu morale de son rapport avec le concept du bien. C'est à tel point que
M6 ANALYSB bE L*lMT£LLIQENCfi-»
tous les jugements moraux concrets et individuels ne sont que des applications ou des déductions de ce concept univer* seK Aussi ne s'estH)n jamais avisé de faire de Tidée du bm une simple abstraction de la réalité. U s'est trouvé des sophistes ou de grossiers esprits qui ont essayé de Ja con* fondre avec la notion de Tutile, c'est-à*dire de la nier. Mais^ du moment qu'on la reconnaît, il est im[K)ssiblç de la réduire à l'expérience. Ici la priorité logique de l'idée sur la réalité^ du général sur le particulier est manifeste. Platon l'a dit et prouvé sans réplique : une action n'est bonne, n'est juste que par son rapport ave(^ le bien, le juste en soi| oû| pour parler son langage, avec Vidée du bien, Vidée de la justice.
Lb Savant. — Il a dit aussi la même chose du beau.
Le MtTAPHYticiB!! . — Et toujours avec grande raison; car les notions esthétiques offrent le même caractère que les notions géométriques et les notions morales* A proprement parler, il n*y a pds plus de perception du beau que de per^ ceplion du bien , que de perception des formes géométrie' ques. Tous les jugements esthétiques, généraux ou sin» guliers, reposent en dernière analyse sur le concept d'un type qui dépasse toute réalité, et lui sert de mesure; toute notion d'une beauté particulière et concrète n'est que l'application de ce concept supérieur. Ce n'est donc pas la com* paraison des beautés réelles qui le donne, ainsi que le pré-* tend récole empirique. La notion du beau idéal n'est pdnt un produit de l'abstraction; c'est une conception a priori^ conception qui ne s'éveille, il est vrai, que sur une perc^* tion de la réalité. La preuve manifeste que ce concept, vé* ritable règle du goût, est a priori^ c'est qu'il n'est paa df btiHité rédle, qndque pure, quelque édatanle qu'elle s«it,
ANALYSIS DE L^INTEtXIGBMCB. â67
qui y satisfasse pleinement, et. qui, devant cette lumière supérieupei ioe laisse voir des imperfections et des taches, Si l'artiste n'avait d'autre modèle que la réalité^ et d'autre guide que rexpérience, avec quoi pourrait-il juger l'une et corriger l'autre?
Ls Savamt. — Votre analyse me parait triomphante sur les notions géométriques, morales ot^ esthétiques. Maia veuillez remarquer que toutes ces notions se rapportent à la catégorie de la qualité, c'est-snlire à des choses qui ont toutes pour caractère commun d'être susceptibles de perfection. Je ne suis pas aussi sûr que votre distinction de la perception et de la notion se vérifiât également sur d'autres catégories de la pensée.
LiMÉTAPHTsiaEii. — C'est ce que nous allons voir. Mais procédons avec méthode. Pour arriver à une conclusion gé«* nérale, il ne suffit pas de multiplier, d'entasser les exem^ pies; il faut être bien sûr d embrasser dans le cercle des ^périences le domaine entier de la pensée. Or toutes nos notions peuvent être rapportées à un petit nombre de catégories primitives qui le circonscrivent complètement; ces oitégories sont la qvantité^ la qualité^ Veuence, Veooistence et kl rdaiion. Toute notion a nécessairement pour objet l'un de ces aspects de la réalité. Si donc nous montrons, sur dieeune de ces catégories, que la notion contient un a prioHr irréductible à l'expérience, nous aurons atteint le but dt odte analyse.
Le Savant. — Évidemment.
Ls Métaphtsicien. — Gomme la catégorie de la qualité implique manifestement le concept de perfection, il est inutile de répéter, sur les notions de cette catégorie, tout et que nous avons dit sur les notions géométriques, morilei M
368 ANALirsE lyE lWkllîgencë.
esthéliques. Qu'il nous suffise de remarquer que toute notion (le ce genre a pour objet propre un idéal conçu par l'esprit etprofondément distinct de la perception qui lui correspond.
Le Savant. — J'en tombe d'accord.
Le Métaphysicien. — La catégorie de quantité ne comportant pas le même concept, la distinction de la réalité et de l'idéal ne lui est point applicable. Mais toute notion de quantité) nombre ou grandeur, n'^ est "pas moins ra^licale^ ment différente de la perception qui la représente à l'imagitiation. Ce qui le prouve, c'est que les quantités réelles, objets de nos perceptions, ne peuvent pas plus être rigou-» reusement évaluées en grandeurs ou en nombres exacts que les formes réelles des choses ne peuvent être exactement ramenées à de véritables ligures géométriques. Toute quantité réelle ne se compte ou ne se mesure qu'approximativement en nombres ou en grandeurs mathématiques ;. donc le nombre arithmétique ou la grandeur géométrique, est, de même que la figure géométrique, un concept a priori. L'un sert à compter, l'autre à mesurer les choses, comme laiîgure géométrique sert à les dessiner. Donc ces concepts ne sont pas de simples abstractions de l'expérience, bien qu'ils na s'éveillent dans l'esprit qu'à propos d'une perception queU conque de la réalité. C'est ce qui explique l'exactitude rigoureuse de la science des nombres ^t des grandeurs/ et en même temps la vérité purement approximative de ses applications aux quantités réelles. Un nombre, une grandeur mathématique étant donnés, vous pouvez toujours les diviser exactement, en quantités parfaitement égales, tandis que la division d'une quantité concrète ne s'opère jamais qu'imparfmtenïent, H faut donc convenir qu'il y a de Va priori dans 1^3 noliQf)^ de quantité, aussi bien que ^^ns les notions de
qualité, et que les premières ne sont pas plus réductibjes que les secondes à l'expérience.
Le Savant, -r- Yotre analyse est fort à l'aise dans le domaine des mathématiques, de la morale et de Testhétique, toutes sciences qui ont pour objet des abstractions.
Le Métaphysicien. — Eh bien! abordons le domaine de la réalité. Il n'y a pas de notions plus positives que celles qui se rapportent aux choses elles-mêmes, abstraction faite de leur quantité et de leurs qualités plus ou moins accidentelles, aux êtres considérés dans leur essence. Et quand je prononce ce mot, dont la métaphysique a ,tant abusé, veuillez bien croirçque je n'y attache pas de mystère. Tout ce qui est une certaine chose possède certaines propriétés, affecte un certain état, une certaine forme d'existence qui sert à le caractériser, à le détinir et à le nommer. C'est ainsi que les notions de pierre, de plante^ d'animal, d'homme résument certains caractères fixes , permanents et différentiels qui constituent ce qu'on appelle, en langage ordinaire, Vessence même des choses ou des êtres dont Texpérience nous atteste re;ûstence. Telle est la signification propre de ce mot, ni plus ni moins. Or, parmi ces notions qui se rapportent aux choses elles-mêmes prises dans leur essence, i\ n'en est pas une seule, qui ne contienne un élément irréductible à Texpérience. Je veux parler du type qui sert à les définir et à les classer en genres, en espèces, en familles, en variétés; ce type est un concept a priori^ au même titre absolument que les types géométriques, moraux ou esthétiques. Comme eux, il porte le cachet de la perfection ; comme eux, il sert de commune mesure, dans la comparaison des individus semblables qui viennent se grouper autour. Tout individu n'est-il pas réductible a une classe? Toute classe n'a-t-elle
370 ANALYSE DE L'iNTBLLIGfilfCfi.
pas son type propre qui se retrouve dans chaque individu ? Donc la notion d'une chose, d'un être quelconque peut toujours se résoudre dans un concept qui est lui-même un idéale comme les concepts de la catégorie de qualité.
Le Savant. — Vous avez évidemment raison pour les notions qui correspondent à des types réellement existant dans la Nature, notions des genres et des espèces^ telles que les idées d'homme, d'animal, de plante, de pierre. Mais il est des notions qui sont de pures abstractions de l'esprit, et ne supposent ni types, ni loisdans la réalité: par exemple, les notions de livre, de maison, de table, etc. Je ne vois pas aussi clairement pour celles-là la nécessité d'un concept a priori^ inexplicable par la simple perception.
Le Métaphysicien. -^ Qu'importe que le concept corresponde ou non à un type réel des choses? Toute la question est de savoir s'il est réductible à Texpérience. Les concepts géométriques, moraux ou esthétiques, n'ont qu'une vérité idéale, et ils n'en sont pas moins a priori. Platon se trompait sans doute, quand il réalisaiê les idées des choses artificielles, comme le lui a reproché si spirituellement Diogène le Cynique ; mais son erreur n'était ([ue l'exagération d'une vérité. Le livre, h table, la maison en sot sont des types, parfaitement distincts, dans l'esprit, des choses auxquelles ils correspondent. Le tort de Platon est seulement d'avoir supposé à ces types une existence objective, en dehors de l'esprit. En tout cas, la catégorie de V essence comportant le concept de perfection aussi bien que la catégorie de qualité, toutes les notions qui s'y rapportent peuvent être ramenées à des types irréductibles àrexpérience. Donc ici encore il y a entre la notion et la perception une dilTérence de nature, non de forme simplement.
sLk SivAiXT. — Je ne puis m'einpécher de le recoiinuitre.
Le Métaphysicien. — ^ J'arrive à la catégorie de relation et aux notions qui la résument, aux idées de loi, de raison et de fin, de force et de cause ; je ne vois pas que ces notions puissent se réduire à Texpérience. La notion de loi ou de raison diffère essentiellement des notionsdecauseetde force. Une loi n'est autre chose que la relation constante des phénomènes, Tordre immuable de succession ou de concomitance selon lequel ils se produisent. Cette relation, cet ordre n'impliquent nullement un rapport de causalité. L'induction, qui nous, fait découvrir les lois des phénomènes, ne nous révèle rien sur leurs causes efficientes; ce dont la science n'a point d'ailleurs à s'inquiéter, la connaissance des lois lui suffisant parfaitement. Mais, sila notion de loi n'implique pas le concept de cause, elle n'en est pas réduite pour cela a un simple rapport de succession ou de concomitance, dont rexpérience, aidée de l'induction, nous aurait révélé la constance et l'uniformité. Elle implique un autre concept sans lequel l'induction ne serait pas possible, savoir le concept de Vardre, en vertu duquel l'esprit suppose a priori une certaine dépendance, une certaine connexion entre les phénomènes que l'expérience vient ensuite confirmer. C'est ce concept qui préside, à toutes les recherches de ce genre, et se retrouve au fond de la notion de toute loi» Or il est bien clair qu'il n'est pas une simple abstraction de Texpé^ rience intime ; car autrement la notion de loi se confondrait avec la notion de cause. 11 est tout aussi peu réductible à l'expérience que les types de la géométrie , de la morale et de Tart. C'est donc .un concept a priori^ et la notion de loi qui le suppose contient donc aussi quelque chose de plus que la perception empirique* Quand je dis a priori ^ je u'en^
tends pas dire indépendant de rexpérience. Je pense (la démonstration viendra plus tard) qu'il en est de ce concept comme de tous ceux dont j'ai parlé précédemment, c'est-àdire qu'il s'éveille dans l'esprit, à propos d'une ou de plusieurs perceptions. Toujours est-il qu'il est plus" qu'une simple perception abstraite.
Le Savant. — Cela me paraît clair en effet.
Le Métaphysicien. — Il en est de même des notions de raison et de fin. Le rapport constant qui lie entre eux deux ou plusieurs phénomènes, de manière â ce que l'un d'eux puisse être considéré comme la raison ou la fin de l'autre, n'est pas une simple induction de l'expérience, si répétée qu'elle soit. Cette induction ne peut se faire qu'à l'aide de ce même concept a priori dotit nous venons de parler : je veux dire le concept de l'ordre. Quant aux notions de cause et de force, quelque opinion qu'on se forme de leur origine, il est impossible de les ramener aux perceptions empiriques qui leur ont servi de données. En supposant que rexpérience nous révèle certaines causes et certaines forces, elle ne nous les révèle qu'en action et dans un moment déterminé. Quand l'action de ces causes ou de ces forces cesse de se faire sentir à nos facultés d'observation, qui nous dit qu'elles continuent à subsister et à agir ? Nous y croyons pourtant. Mais si l'expérience n'est pas le fondement de notre croyance, sur quoi repose-t-elledonc, sinon sur le concept d'une cause ou d'une force proprement dite, c'est-à-dire d^une chose dont la nature est d'agir ? A parler rigoureusement, l'expérience, même intime, ne notis fait percevoir que l'acte. La notion elle-même de cause ou de force implique une synthèse d'actes ou de mouvements continus dans un être persistant, synthèse que l'expérience ne peut jamais nous donner tout
entière, quel que soit le nombre des actes observés. Or c*esl précisément cette synthèse qui distingue la notion de cause ou de force de la perception de leurs actes ; c'est l 'élément a priori que nous cherchons.
Le Savant. -^ La distinction me semble essentielle.
Le Métaphysicien. — Reste la catégorie de l'existence. Toutes les notions qui s'y rapi>ortent peuvent se résumer en la distinction générale de l'être et des phénomènes, de la substance et des modes. La scolastique a tant abusé de ces mots que nous ne saurions nous en expliquer trop clairement. Les termes abstraits sont, vous le savez, le principal écueil de la métaphysique. En passant de l'expérience et de l'usage commun dans le langage de l'école, ils perdent leur sens vrai et primitif, tel que Tintuition des choses l'avait fixé d'abord, et semblent en prendre un autre, mvstérieux et
transcendant. Pour peu qu'on presse toutes ces entités ontologiques que l'école leur fait exprimer, on n'y trouve que le vide. Et si l'imagination vient à mêler ses idoles aux abstractions de la scholastique, il n'y a plus moyen de s'entendre. La notion de substance en est un frappant exemple. C'est d'abord la scolastique qui a réalisé une abstraction en séparant la substance de ses modes, l'être de ses phénomènes. Puis l'imagination a donné à l'entité un air de réalité, en représentant toutes choses sur le type de ces figures matérielles dans lesquelles on distingue le dessus et le dessous, l'extérieur et l'intérieur. Si donc nous voulons v voit clair, il faut commencer par écarter à la fois les images et les abstractions, et ramener les termes de substance et de mode, d'êtres et de phénomènes, aux données de l'expérience. Que voulons-nous dire, quand nous opposons habituellement la substance et les modes, l'être et les phéno-
57& AIIALYSR DR t'iNTELLIGRTlGe.
inèneSf dans la définition et la description de la réalité? Voici un morceau de cire que nous voyons passer successîvenïent de rétat solide à l'état fluide ; voici un corps que la chimie fait apparaître tour à tour solide, liquide et gazeux : nous appelons substance le sujet identique de ces transformations. La vie d'une plante, d'un animal, d'un homme, est une série de phénomènes et d'états qui s'enchaînent dans leur succession : nous appelons substance le sujet toujours identique de ces changements.
Le Savant. — J'entends bien. Mais ce sujet est-il quelque chose de réel, à part les phénomènes? Si vous l'accordez, vous retombez dans l'entité des scolastiques ; si vous le niez, je ne vois plus dans cette prétendue substance qu^m tenue abstrait exprimant une simple collection de phénomènes. Le Métaphysicien. — Ni l'une ni l'autre de ces idées ne répond à la notion vraie delà substance. Un êtrequelconque, inorganique ou organique, corps ou âme, ne peut jamais être accepté par l'esprit comme une simple succession de phénomènes ou d'états divers. Une pareille conception est la plus monstrueuse erreur que Spinosa et Condillac aient avancée. D'une autre part, l'idée d'une substance cachée dans le fond de la réalité, au delà do ses modes qui n'en seraient que les apparences, est un non -sens. Toute chose n'a de réalité, n'a d'être, que par la forme, l'état, le phénomène, le mode en un mot. Supprimez tout cela, te sujet, n'est plus qu'une abstraction verbale. Mais pourquoi ce sujet passe-t-il d'une forme à l'autre? Impossible de le comprendre dans l'hypothèse du sujet-collection. Rien de plus simple pourtant. Tout changement a sa cause; rien ne vient lie rien, comme disait la philosophie ancienne. Une forme, un état déterminé a toujours sa raison flans l'essence,
ÀlfALTftE DR l'intelligence. 875
la virtualUé^ &i vous aimez mieux, de l'être en question. En d'autres termes, toute forme, tout étal, tout mode existe en pumance dans Tétre, avant de se produire en acte. Ce corps, quellequ'en soit la matière élémentaire^ contient en puissance toutes les formes, tous les états qui vont se succéder. Il en est de même de cette plante, de cet animal, de cette personne. Voilà comment toute chose, tout être est substance ; substance, puissance, virtualité, sont trois termes synonymes. Vous voyez maintenant ce que signifie la distinction de l'être et des phénomènes, du sujet et de ses propriétés, de la substance et de ses modes. Le phénomène, la propriété, le mode, c'est Têtre en acte ; le sujet, la substance, c'est rétre en puissance : la notion de substance revient toujours à cela. Quand on distingue dans un être les propriétés substantielles des propriétés accidentelles, on entend par là les propriétés qu'il possédait en puissance avant de les produire en acte, en opposition aux propriétés qu'il tient de l'action des causes extérieures. Ainsi défmie, 4a substance peut être distinguée de ses modes, sans que cette distinction aboutisse à une vaine abstraction. En faisant cela, on n'oppose pas une réalité à une autre réalité, mais une simple virtualité à une ràilité; on respecte ainsi l'indivisible unité de l'être, méconnue par les écoles ontologiques ; on ne fait pas évanouir la réalité en deux abstractions également inintelligibles. Car il est tout aussi difficile de comprendre un sujet vide que des phénomènes sans base, une unité sans variété qu'une variété sans unité.
Le Savant. — Je comprends parfaitement votre dislinc» tion ; mais il me semble que le mot substance est pris généralement dans une autre acception. N'est-il pas employé conune synonyme d'existence ? N'oppose-t-on pas la vérité
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logique à la vérité substantielle? Et par cette dernière n'entend-on pas ce qui existe réellement?
Le Métaphysicien. — Sans doute, ce sens est usité ; mais il n'est pas légitime. Je suis d'avis qu'il n'y a point de synonyme dans une langue bien faite. En bonne langue française^ et surtout en bon langage philosophique, le mol substance doit avoir sa signification propre et ne pas exprimer la même chose que le mot plus clair et plus simple A'eœislence, Le vrai sens de ce mot est donc celui que nous venons de lui assigner. (Test le sens d'ailleurs que lui a toujours donné la philosophie depuis Aristote, quand elle n'a pas été obscurcie et embrouillée par les subtilités scolastiques.
Le Savant. — Ce mot a encore un autre sens dans la langue usuelle, plus clair et plus populaire peut-être que celui que vous lui donnez. Substance ne veut-il pas dire aussi et surtout le fond de l'être, par opposition aux formes et aux apparences qui éclatent à la surface? Ne distinguet-on pas dans tout être les qualités, les propriétés générales et permanentes des qualités, des propriétés particulières et plus ou moins passagères? Ce mot alors exprime la propriété ou l'ensemble des propriétés de la première catégorie. La distinction de la substance et de l'accident répondrait exactement à celle du permanent et du variable.
Le Métaphysicien. — Je ne nie pas que la langue vulgaire ne donne encore ce sens au mot substance, comme elle lui fait signifier l'existence. Mais peu nous importe; c'est la conception métaphysique que nous avons dû chercher sous le mot. Philosophiquement, substance et mode exprime la distinction de l'être en puissance et de l'être en acte.
Le Savant. — Votre explication me paraît résoudre toutes les diflieultés
Le MÉTAPHYsiaEN. — La notion de substance est aussi simple que les autres notions de l'entendement que nous venons d'analyser, pourvu qu'on la rapporte aux perceptions dont elle a été formée; mais cela ne veut pas dire qu'elle ne soit qu'une perception abstraite, ainsi que le prétend l'école empirique. Pour aller jusque-là, il faudrait prou* ver que toute idée de substance se réduit à une collection de phénomènes ou de propriétés. On peut faire cetle gageure contre le sens commun ; mais on ne convertit personne, même avec la dialectique d'un Spinosa ou l'analyse d'un Condillac. Il y a dans la notion de substance une petite chose que le sens commun n'entend pas sacrifier aux exigences de l'empirisme ; c'est l'unité même, l'unité réelle et intime de cette collection. Or voilà précisément l'élément a priori irréductible à l'expérience pure. Sans doute c'est la perception d'une succession de formes et d'états dans les êtres observés qui l'introduit dans l'esprit. Mais remarquez bien que l'expérience ne saisit cette forme, cet état, que dans un moment donné. Par conséquent la perception de la substance se réduit à une succession de modes uniformes, de même que la perception de la cause ou de la force se réduit à une succession d'actes identiques. Or la notion de substance est quelque chose de plus que cette perception. Elle comprend bien une succfôsion de modes uniformes; mais elle la comprend dans une synthèse que ne donne pas l'expérience. Cette synthèse, qui fait l'unité de la substance, comme elle fait l'unité de la cause^ comme elle fait l'unité de la /ot, est irréductible à l'expérience, dont elle enveloppe et dépasse les données. Sans doute la notion de substance serait impos-*
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sible sansVexpérience. Là comme ailleurs, comme dans les notions de cause, de force et de loi, vous n'auriez, sans la donnée empirique, qu'un concept vide, moins même qu'un concept vide; vous n'auriez qu'une synthèse en puissance, une simple faculté de l'entendement qui resterait oisive, faute d'une matière à quoi se prendre. Mais, d'une autre part, Texpérience ne fait pas tout dans la notion tle sub*^ sfance.Ellene fournit que la matière^ pour parler le langage deKant; c'est l'entendementqui imprime la /orme. Yoilàdone encore un ordre de notions essentiellement distinctes des perceptions qui leur correspondent.
Le Savant. — Votre analyse est complète. Elle montre pour toutes les catégories de la pensée, que la notion diffère de la perception par un élément a priori , par un concept qui est tantôt un type^ tantôt un nombre^ tantôt une /ot, tantôt ime cause, tantôt une substance, selon la nature des objets auxquels il s'applique, concept partout et toujours inexplicable par Texpérience.
Le Métaphysicien. — Telle est en effet ma conclusion. Vous pouvez maintenant juger combien l'empirisme se trompe, lorsqu'il réduit toute la distinction de la perception et de la notion à la différence du concret à l'abstrait. La notion contient toujours de Va priori, qu'elle soit concrète ou abstraite, que l'esprit pense au corps, à l'homme, à l'animal, à la plante, au livre, à la table, h la sphère, au nombre abstrait, ou bien à tel corps, à tel homme, tel animal, telle plante, tel livre, telle table, telle sphère, tel nombre concret; tous ces actes n'en sont pas moins des notions, en ce qu'ils impliquent également, sous leur forme abstraite ou concrète, générale ou particulière, on concept absolument irréductible à l'expérience. Donc le caractère
ANALYSE DE l'iNTELLIGENCB. 379
propre, l'essence de la notion est indépendante de son individualité ou de sa généralité. Bien loin que la notion ne soit qu'une perception abstraite et généralisée, c'est par son rapport au concept a priori que toule perception devient notion. A parler rigoureusement, l'esprit ne perçoit rien d'intelligible par rexpérience ; toutes les réalités qu'elle lui révèle empruntent ce caractère à leur rapport aux concepts purs de l'entendement. C'est ainsi qu'elles deviennent régulières^ bùnnes^ belles^ susceptibles de détermination, de définkion, de classitication, en un mot intelligibles, pour parler la langue de Platon. Tant qu'elles restent entre les mains de l'expérience, elles sont purement et simplement aensiblesy c'est-à-dire qu'elles ne manifestent pas d'autres propriétés que celles qui s'adressent au sens et à l'imagina* tion ; elles. ne sont que des objets de perception. Elles ne se transforment en objets de notion qu'à la lumière des concepts et par l'intervention de l'entendement.
Le Savant. — Je comprends maintenant Platon et les idéalistes répétant sans cesse que les choses ne sont que la représentation des idées, et que la réalité est le miroir de la pensée ; j'abandonne le préjugé empirique qui fait des idées les images des choses, et de l'esprit le simple miroir de la réalité.
Le Métaphysicien. — En effet, c'est Platon et l'idéalisme qui ont raison, sous la forme parfois un peu chimérique de leurs théories, et c'est le prétendu bon sens des empiriques qui a tort. Entre la perception et la notion, entre l'expérience pure et Tentendement, il y a un abime que tout l'art dçs transformations ne comblera jamais. Locke, Condillac et bien d'autres y ont échoué. L'empirisme a bien pu avoir parfois raison contre les chimères ou les exagérations do
380 ANALYSE DE l' INTELLIGENCE.
ridéalisaie, contre les idées de Platon et de Malebranche, conire les idées innées de Descartes; mais il ne prévaudra jamais contre les solides vérités qui font la base des doctrines idéalistes, contre ces concepts, ces principes de Tentendement, que la profonde analyse de Kant a mis dans tout son jour, en les dégageant des spéculations plus ou moins arbitraires qui en ont trop souvent voilé l'évidence.
Le Savant. — Il faut bien en convenir.
Le Métaphysicien. — Voilà donc Tidéalisme justifié. Mais il ne faudrait pas qu'il élevât outre mesure ses prétentions, comme il Ta fait trop souvent dans l'antiquité et dans les temps modernes. La notion diffère essentiellement de la perception, l'entendement de l'expérience; c'est là une vérité acquise, mais que nous compi^omettrions en l'exagérant. De ce que la notion est profondément distincte de la perception, s'ensuit-il qu'elle en est tout à fait indépendante et peut être considérée comme un acte spontané, une complète création de l'entendement, c'est ce qui nous reste à examiner. Il y a de l'a priori dans la notion ; mais tout y est-il a priori^ telle est la question. Notre analyse ne sera complète qu'autant qu'elle aura fait pour la notion ce qu'elle a déjà fait pour la perception, qu'elle y aura démêlé au juste la part de l'esprit et la part de l'expérience. La part de l'esprit est faite ; celle de l'expérience reste à faire.
Le Savant. — Je vous suis dans cette nouvelle recherche.
Le Métaphysicien. — Reprenons donc les diverses catégories de la pensée, et voyons, pour chacune d'elles, ce que la notion emprunte à la perception. Les notions mathématiques sont celles où il semble que la part de l'entendement soit la plus forte, puisqu'elles n'ont pas d'objet dans la réalité. Et pourtant, pour peu que vous y regardiez de près, vous
AtiAUSË DE l'intelligence. 381
reconnaîlrez que ces notions doivent à Texpérience tous leurs éléments. Soit donnée une figure géométrique quelconque, une ligne, un triangle, un cercle, un cube, une sphère idéale ; il ne faut pas vous imaginer qu'elle est tout entière une œuvre de l'entendement. En voulez-vous la preuve manifeste? Vous n'avez qu'à faire abstraction des données de l'expérience ; vous supprimez du même coup toute notion de figure»
Le Savant. — Mais n'avez-vous pas constaté vous-même un concept a priorij irréductible à l'expérience, à savoir le type, y idée même à laquelle se rapportent toutes les figures concrètes ?
Le Métaphysicien. — Sans doute. Mais je n'ai jamais prétendu que, tout a priori qu'il fût, ce concept fût absolument indépendant de l'expérience. Supprimez celle-ci, la figure géométrique s'évanouit ; vous n'avez plus de triangle, de cercle, de carré, de cube, de sphère abstraite ou concrète; vous n'avez plus ni type, ni concept, ni idée. Il ne reste pas même cet élément qui est la part rigoureuse de l'entendement dans la notion, à savoir, la synthèse des données empiriques, laquelle a besoin de matériaux pour se former ; il reste simplement une faculté synthétique qui attend l'expérience pour entrer en acte.
Le Savant. — Ainsi vous n'admettez pas de concepts géométriques purs qui seraient l'œuvre de l'entendement seul. Je vous vois avec plaisir rendre à l'expérience ce qui lui revient. Je n'^t^is pas, je vous l'avoue, sans inquiétude sur les conclusions de votre analyse, en ce qui concerne la vérité objective des notions; je commence à entrevoir que l'empirisme y trouvera son compte aussi bien que l'idéalisme.
Le Métaphysicien. — C'est ce que l'analyse seule peut
382 ANALYSE DE L*INTËLL1GENGB^.
décider. Mais poursuivons. Les notions morales semblent, encore plus que les notions mathématiques, indépendantes des perceptions de Texpérience, et pourtant elles en dépendent aussi étroitement; seulement c'est l'expérience intime, au lieu de Texpérience sensible. Toutes les notions morales se rapportent directement ou indirectement au concept primitif et absolu du bien. Or ce concept n'est plus possible^ dès que vous supprimez la conscience. Qu'estKîe que le bien pour un être donné, pour l'homme par exemple, sinon Taccomplissement de su tin? Mais cette fin ne se révèle que par la conscience de sa nature. Sans doute, cette perception tout empirique ne suffit pas pour élever l'esprit à la hauteur d'une humanité, d'une fin, d'un bien idéal. Mais si elle lui manquait, il lui serait impossible de trouver les éléments de la synthèse d'où sortira le type, l'idée mémie du bien et de la perfection humaine. Ici encore l'esprit n'en serait pas seulement réduit à un concept vide, à une forme sans substance, à une synthèse sans objet faute d'éléments ; la synthèse elle-même serait impossible.
Le Savaîit. — En effet.
Le Métaphysicien. — Il en est de mén^ des notions esthétiques. La perception du beau n'est point une simple atïaire de sensibilité physique, comme la perception des figures géométriques. L'animal a des sens; il a même, comme l'homme, les sens esthétiques, là vue et Toiiie. Et pourtant il ne perçoit pas le beau ; il est insensible à la forme et à l'harmonie. C'est que le beau est une chose complexe. Toute beauté réside dans l'expression, et peut toujours être ix^duite à un rapport entre deux termes dont l'un est le signe et l'autre la chose signifiée. Le signe, c'est le visible, le sensible, la tonne ; la chose signifiée, c'est Tinvisibie, l'in^
ANALYSK DB l'iNTKLLIGEMCK. 58â
teiljgible, ridée pure. Or, si c'est le sens externe qui perçoit la forme, c'esi le sens intime qui révèle à lesprit l'idée par delà la forme.
Le Sayamt. *— Mais ne sommes-nous pas convenus que le beau est un objet de conception, non de perception? Je ne vois donc pas ce que vient faire ici Texpérience intime. Le sens externe perçoit la forme, comme forme seulement et non comme beauté ; et sur cette simple perception l'esprit conçoit la beauté, soit réelle, soit idéale. N'est-ce pas là la vraie explication de l'origine de la notion du beau ?
Le Métaphysicien. — Je la trouve vraie, mais incomplète. Je veux bien que le beau soit un objet de conception et non de perception, pourvu que vous m'accordiez que les éléments de cette conception sont empruntés à l'expérience, à l'expérience intime, bien entendu. On se trompe génératemenl sm* le concept du beau que Ion traite comme mi concept simple, analogue aux concepts du vrai et du bien. Le concept du beau est complexe et se résout toujours dans un iiapport. Or c'est rexpérience seule qui peut donner les termes de ce rapport; tandis que le sens externe en fournit le terme visible, la formey le sens interne en fournit le terme invisible^ Vidée. Supprimez le sens, l'expression disparaît; mais supprimez la conscience, c'est l'idée ellemême qui manque à l'expression. Voilà comment toute beauté est un symbole*
Li Sava9t. — Gela me semble évident. Mais où voulezvous en venir?
Lb Métaphysicien. ~ A conclure que, sans l'expérience, le concept du beau serait non pas seulement vide, mais impossible* C'est le sens qui lui donne la forme, c'est la conscience qui lui donne l'idée; c'est donc de l'expérience
38& ANALYSE DE l'jNTELLILENCE.
qu'il tient tous ses éléments. Si vous en faites abstraction, que reste-t-il? Une pure synthèse sans substance, même sans concept déterminé, qui, faute d'éléments, n'aurait pu se produire effectivement et se réduirait à une simple virtualité de l'entendement. Quand les idéalistes s'imaginent que leurs types, leurs exemplaires, leurs concepts de beauté pure et parfaite n'ont rien à démêler avec l'expérience, ils sont dupes d'une illusion. Qu'ils essayent de former une seule conception de ce genre où l'expérience n entre pas, ils seront bien vite convaincus de leur impuissance.
Le Savant. — Je suis de votre avis.
Le Métaphysicien, -r- Voilà pour les notions géométriques, morales, esthétiques, et généralement pour toutes les notions qui comportent la perfection et se rapportent à la catégorie de qualité. Quant aux notions de quantité, il est trop clair qu'elles empruntent également leurs éléments à l'expérience. Ce n'est pas seulemept toute représentation de nombre ou de grandeur qui suppose des données empiriques; c'est encore tout concept de quantité, si abstrait qu'il soit. On a dit avec vérité que les mathématiques sont une science formelle^ lorsqu'il s'agit de les comparer à la physique, aux autres sciences qui ont pour objet la réalité et la Nature. Mais il ne fondrait pas exagérer l'idéalité des mathématiques jusqu'à en faire de pures créations de l'esprit, sans rapport aucun avec la réalité. Leç conceptions ou constructions a priori sur lesquelles se fondent celte science, tirent, comme les autres sciences objectives, leur matière de l'expérience. Ce sont des synthèses plus abstraites, plus libres de l'expérience que toutes celles des menées positives ; mais ces synthèses contiennent des éléments que l'esprit ne tire pas de son propre fonds. L'esprit si riche en constructions , en
ANÀLYSB DE l' INTELLIGENCE. 385
combinaisons, en abstractions, en déductions, en analyses et en synthèses de tout genre, est absolument vide de toutes les données premières qui servent de matière à ses opérations. Donc, en supprimant Texpérience, vous supprimez en même temps tous les concepts de nombre et de grandeur sur lesquels reposent les mathématiques.
Le Savant. — Il n'v a aucun doute à cela.
Le Métaphysicien. — r L'impossibilité absolue de toute notion, de tout concept de l'entendement, en dehors de l'expérience, n'est pas moins évidente pour toutes ces notions qui se rapportent à la catégorie de l'essence^ Et même, comme il s'agit ici de notions qui correspondent à des réalités,* la chose est encore plus sensible. Tout concept de ce genre se résout dans un type qui est l'objet propre de la notion. O ce type est entièrement composé d'éléments empiriques. Retranchez des idées d'homme, d'animal, de plante, de pierre, de maison, de livre, de table, ce qui vient de l'expérience, il ne restera absolument rien, pas même l'acte pur de l'entendement , c'est-à-dire la synthèse qui a converti la simple perception en notion y puisque l'activité int^ectuelle ne peut s'exercer dans le vide absolu.
Le Savant. — Rien n'est plus clair.
Le Métaphysicien. — L'origine empirique des notions relatives à la catégorie de relalion n'est pas plus douteuse. Le concept de cause est, tout le monde en convient, emprunté à la conscience, ainsi que le concept deforœ. Si le concept de loi n'est pas réductible aux concepts de cause et de force, il n'en implique pas moins une dépendance, une connexion plus ou moins intime, sans le sentiment de lact^elle toutes les successions et toutes les concomitances de phénomènes, si nombreuses qu'elles soienl, n'élèveraient jamais l'esprit à
386 ANALYSE DK l'iNTëLLIGBNCK.
une véritable loi. Or d'où vient ce sentiment, sinon de Texpérietoce? C'estbien l'entendement sans doute qui rallie toutes ces perceptions empiriques et en forme cette synthèse qui est le concept même de la loi. Mais l'esprit est conduit à cette opération par la révélation tout empirique d'un rapport entre les phénomènes, plus intime que le simple rapport de succession ou de concomitance. Si le sentiment de ce qui se passe en vous, dans la succession des actes volontaires et des mouvements organiques, ne vous initiait à ce genre de relations qui fait que l'apparition de l'un est réellement liée à l'apparition de l'autre, vous ne songeriez pas à relier par une synthèse arbitraire les phénomènes successivement observés. J'en dirai autant des notions de raison et de fin. Le concept d'ordre d'où elles dérivent n'est pas un pur a priori; il suppose lui- même le sentiment d'une relation telle entre certains phénomènes que l'un puisse être qualifié de moyen et l'autre de fin. Sans cette perception donnée par la conscience, jamais le concept de finalité ne s'éveillerait dans l'intelligence. En sorte que ce concept, bien analysé, se réduit à la pure synthèse d'éléments empiriques, synthèse qui serait non*seulement arbitraire mais impossible, faute d'éléments, sans l'intervention de l'expérience.
Le Savant. — Cela est encore évident.
Le Métaphysicien. — Reste la catégorie de l'existence, dans laquelle nous rencontrons la redoutable distinction de la substance et du inode, de l'être et du phénomène. L'ancienne métaphysique a su envelopper ces notions d'un tel mystère qu'elles semblent n'avoir rien de commun avec l'expérience. Il serait en effet fort difficile de retrouver la trace empirique d'abstractions qui n'ont pas d'objet distinct ni saisissable. Mais, vous le savez, tout autre est le^ens usuel d'une
ANALYSK DB L 'INTELLIGENCE. 387
distinction dont la scolastique a tant abusé. La substance est l'être en puissance opposé à Tétre en acte. Or, si Têtre en puissance n'est pas un objet direct de perception, il ressort nécessairement de la succession des formes et des états que le sujet arfecte dans son activité positive. Ce qui le fait concevoir de toute nécessité a Tesprit. c'est rimpossibilité de réduire les êtres à ces collections de phénomènes, à ces successions d'états qui tombent directement sous lobservation. D'où vient cette succession ? Pourquoi ces transformations ? 11 faut bien qu'elles aient un prin* cipe, soit intérieur, soit extérieurt Quand rien ne dénote l'action d'une cause étrangère, l'esprit ne peut se refuser à concevoir un principe interne de ces changements. Or ce principe, c'est l'être en puissance, la substance. Voilà par quelle porte l'expérience entre dans cet ordre de notions. C'est elle qui en fournit la matière, comme à toutes les wtions proprement dites ; l'entendement ne fait qu'y ajouter M synthèse.
Ls Savant. ~ Je conviens de tout cela.
Lk MtTAPHYsiciBN. — Nous voici donc parvenus au but de notre analyse. Nous savons maintenant au juste ce que c'est que la notion^ ce qui la distingue de la simple perception^ eequil'en rapproche, en un mol la part de l'expérience et la part de Kentendement dans la notion. La notion, A quelque catégorie de la pensée qu'elle se rapporte, quantité^ qualité^ relation^ essence ou substance^ n'est que la^ synthèse des éléments empruntés à l'expérience. Elle se distingue de la perception par un concept qui reste invariablement le inraie, quelle que soit la diversité de ses objets ; c'est le concept d'unité, unité de type, unité de loi, unité de cause, unité de fin, unité de forme, unité de sid^stancC) concept
378 ANALYSE ht l'intfllicrncr,
sible sansTexpérience. Là comme ailleurs, comme dans les notions de cause, de force et de loi, vous n'auriez, sans la donnée empirique, qu*un concept vide, moins même qu'un concept vide; vous n'auriez qu'une synthèse en puisaancey une simple faculté de T^tendement qui resterait oisive, faute d'une matière à quoi se prendre. Mais, d'une autre part, Texpérience ne fait pas tout dans la notion lie substance. Elle ne fournit que la matière^ pour parler le langage deKant; c'est l'entendement qui imprime la /orme. Voilàdonc encore un ordre de notions essentiellement distinctes des perceptions qui leur correspondent.
Le Savant. — Votre analyse est complète. Elle montre pour toutes les catégories de la pensée, que h notion diffère de là perception par un élément a priori , par un concept qui est tantôt un type^ tantôt un nombre^ tantôt une loi^ tantôt une causcy tantôt une substance, selon la nature des objets auxquels il s'applique, concept partout et toujours inexplicable par Texpérience.
Le MÉTAPHYsiaEN. — Telle est en effet ma conclusion. Vous pouvez maintenant juger combien l'empirisme se trompe, lorsqu'il réduit toute la distinction de la perception et de la notion à la différence du concret à l'abstrait. La notion contient toujours de l'a priori^ qu'elle soit concrète ou abstraite, que l'esprit pense au corps, à l'homme, à l'animal, à la plante, au livre, à la table, h la sphère, au nombre abstrait, ou bien à tel corps, à tel homme, tel animal, telle plante, tel livre, telle table, telle sphère, tel nombre concret; tous ces actes n'en sont pas moins des notions, en ce qu'ils impliquent également, sous leur forme abstraite ou concrète, générale ou particulière, on concept absolument irréductible à l'expérience. Donc le ciiractère
ANALYSE DE l'iNTELLIGENCE. 379
propre, l'essence de la notion est indépendante de son individualité ou àcr sa généralité. Bien loin que la notion ne soit qu'une perception abstraite et généralisée, c'est par son rapport au concept a priori que toule perception devient notion. A parler rigoureusement, l'esprit ne perçoit rien d Intelligible par rexpérienee ; toutes les réalités qti'elle lui révèle empruntent ce caractère à leur rapport aux concepts purs de l'entendement. C'est ainsi qu'elles deviennent régulières ^ bmneê, belles^ susceptibles de détermination, de définition, de classification, en un mot intelligibles, pour parler la langue de Platon. Tant qu'elles restent enlre les mains de l'expérience, elles sont purement et simplement sensibles^ c'est-à-dire qu'elles ne manifestent pas d'autres propriétés que celles qui s'adressent au sens et à l'imagination ; elles. ne sont que des objets de perception. Elles ne se transforment en objets de notion qu'à'la lumière des concepis et par l'intervention de l'entendement.
Le Savant. — Je comprends maintenant Platon et les idéalistes répétant sans cesse que les choses ne sont que la représentation des idées, et que la réalité est le miroir de la pensée; j'abandonne le préjugé empirique qui fait des idées les images des choses, et de l'esprit le simple miroir de la réalité.
Le Métaphysicien. — En effet, c'est Platon et l'idéalisme qui ont raison, sous la forme parfois un peu chimérique de leurs théories, et c'est le prétendu bon sens des empiriques qui a tort. Entre la perception et la notion, entre l'expérience pure et Tentendement, il y a un abîme que tout l'art dçs transformations ne comblera jamais. Locke, Condillac et bien d'autres y ont échoué. L'empirisme a bien pu avoir parfois raison contre les chimères ou les exagérations do
380 ANALYSE M L'mYeLL!§KftClfi*
vons jnsfjd'd Tespi^rAnce, m mipprttnftfit les objet» de m^ spéoulûtion».
Le MÉtAPHYifiiGifiN. — H est vrai que muê extirpons jus« (\\\'h la racine léâ vaines absiractiônîi de l'idéalisme $ mais c'est au profit de la pensée humaine^ à laquelle nous resti* tuons toute \û vérité objeetive dont Kant l'avait illégitimement dépouillée. Déjà, dans Tahalyse de la sensibilité^ nous avons rendu leur réalité aux conoepts du temps et de Tespace. De méme^ dans l'analyse de l'entendement^ nous rendons^ au contact de l'expérience, la substance^ la forme, la couleur et la vie à ces pfties concepts, à ces types io^possibles, à ces vagues idées que Kant a voulu faire sortir du sein vide de l'entendement. Selon nous^ l'entendement n'en<> gendre ni ne crée rien; il ne fait que donner sa ibrme aux éléments que lui fournit l'expérience. Or la forme de l'en^ tendement, comme de l'imagination, comme de la raison, comme de toutes les facultés de l'esprit^ c'est l'unité : pércêt^otf , concevoir^ comprendre^ trois mots qui répondent aux trois facultés de l'esprit, sensibilité, entendement, raison, et qui expriment le même acte, la même ibnction, la $ynthèn* La synthèse, rien de moins, rien de pkia^ tel est l'unique a;?rtôrt de la notion, le vrai principe de tous les types et idées qui remplissent le domaine de l'entendement, le grand concept auquel se ramènent tous les autresi le seul qui soit absolument irréductible à l'expérience, si toutefois on peut donner ce nom de concept à un acte qui serait lui-même impossible sans l'intuition empirique.
Lb SAVANTé -^ Cette conclusion me parait d'une exactitude rigoureuse. Mais, sans songer le moins du monde à la contester, je ne puis pourtant m'empêcher de voufe^ faire part d'une réflexion qu'elle fait naître danS' mon esprit. C'est que
ANALYSE DE L 'INTELLIGENCE. 99t
la part de l'entendement est bien petite, et celle de Texpérience bien grande, dans la formation de la notion. Il me semble que c'est l'expérience qui fait toute la notion, toute la connaissance et toute la science, par cela même qu'elle en fournit tous les éléments.
Lb Métaphysicien. — C'est bien avec l'expérience seule que se fait toute connaissance; mais c'est l'esprit qui la fait par la synthèsede l'entendement. Supprimez cette synthèse ; Texpérience en reste à la simple perception, avec laquelle il n'y a ni définition, ni classification, ni jugement, ni raisonnement possiblCf ni aucune des opérations qui font la science pro* prement dite. Toutes ces opérations supposent la notion^ synthèse intellectuelle des éléments empiriques. Ainsi^ les mathématiques sont en dernière analyse fondées sur les représentations de l'étendue, puisque les définitions empruntent leurs éléments à ces représentations. Mais, sans le concours de l'entendement et la synthèse qui en est le résultat, les définitions seraient impossibles, et par suite la science entière à laquelle elles servent de principe et de point de départ. Les sciences physiques et naturelles en seraient réduites aux faits ; elles ne pourraient s'élever ni à une loi, ni à une classe. Par exemple, c'est en vain que l'expérience multiplierait les phénomènes de la gravitalion, de l'élasticité des corps, de la chaleur, de l'électricité, du magnétisme, du son, de la lumière; faute d'un concept qui permette de généraliser les données empiriques, l'esprit n'en pourrait tirer les lois qui les régissent. La loi de gravitation s'exprime par un jugement général : tout corps est pesant; sans le cx)ncept de corps^ le jugement est impossible, et par suite la notion de la loi». De même, sans les tffpeê et les idées de l'entendement, comment l'esprit arri-
392 ANALYSE DE L^INTELLIGENGE.
verail-il à former ces classes, ces genres 6t ces espèces, sans lesquels Thistoire naturelle ne serait qu'une simple description de faits. Et encore, quand nous laissons aux sciences physiques et naturelles leur partie expériitaentale , nous oublions que, sans la synthèse de Tentendement , l'esprit n'aurait aucune espèce de notion, nî générale, ni particulière. Il n'aurait donc aucune connaissance, pas plus celle des phénomènes que celle des lois ou des classes ; il en serait réduit, comme l'animal, aux perceptions de la sensibilité et aux représentations de l'imagination. En un mot, il sentirait, il imaginerait, il ne penserait pas. Trouvez-vous maintenant que le rôle de l'entendement, dans la formation de la connaissance humaine, soit si peu de chose ?
Le Savant. — Me voici satisfait; je comprends que cerien est tout^ et que la science est tout entière dans ce mot : synthèse de l'entendement.
IIL — La raison.
Le Métaphysicien. — Notre analyse de l'intelligence ne serait pas complète, si nous ne faisions subir à la raison la même épreuve qu'à la sensibilité et à l'entendement. D'ailleurs, la raison étant généralement considérée comme la faculté supérieure et vraiment métaphysique de Tintelli^ gence, c'est elle qu'il nous importe le plus de connaître, pour le but que nous nous proposons. Il est évident que le sort de la métaphysique est engagé dans l'analyse de cette faculté, puisque cet ordre de spéculations repose tout entier sur les idées de la raison.
Le Savant. — Je le comprends; mais qu'est-ce que la
ANALYSE DE l' INTELLIGENCE. 393
raison? Unebonne définition me semble d'autant plus urgenle qu'on s'accorde moins sur la fonction propre de cette faculté. Le Métaphysicien. — En effet. Tantôt on étend le sens de ce mot jusqu'à faire de la raison la faculté générale et collective de connaître; ce qui est supprimer la raison comme faculté originale. Tantôt on restreint au contraire le sens du mot au point de borner cette faculté à la conception d'un petit nombre de vérités dites métaphysiques^ telles que l'infini, le parfait, l'absolu, le nécessaire, l'universel, l'être en soi ou la substance. Tantôt enfin, en se rapprochant davantage de l'étymologie, ratio, 'koyoç^ on voit dans la raison la simple faculté de percevoir les rapports des choses et l'ordre qui en dérive. Cette dernière définition a l'avantage d'être conforme au sens commun et à la langue ; mais elle a pour nous le défaut grave de nous laisser dans une complète ignorance sur les actes et les objets de celte faculté qu'invoque sans cesse la métaphysique, dans le cours de ses spéculations. Si le mot raison est universellement employé pour désigner la faculté qui saisit les rapports des choses et des idées,Ia facultéde juger et de raisonner, la philosophie serait mal venue de protester contre cette signification. Mais, tout en respectant la langue et le sens commun, elle a le droit de rechercher si la fonction spéciale que les métaphysiciens attribuent à la raison est réelle, et si l'ordre d'idées qu'ils y rapportent est autre chose qu'un jeu de scôlastique ou une œuvre d'imagination. Laissons donc la langue définir la raison, la faculté déjuger, de raisonner, d'affirmer des rapports, et voyons s'il n'y a pas dans l'intelligence une faculté qui ait sa fonction et son objet propres, correspondant aux spéculations métaphysiques. Entre nous, il s'agit des choses et non des mots. Qu'importent les mots, pourvu que
39& ANALYSE DE L'iNTELLIOEMCK.
les faits et les actes de rinfelligence soient mis en relief?
Le Savant. - Voilà comment il faut procéder. En nous contentant de la définition vulgaire qui assigne à la raison pour actes propres les jugement»^ et pour objets spéciaux de simples rapports, nous ne saurions rien de la vertu et de la portée métaphysique de cette faculté tant célébrée par vos philosophes.
Le Métaphysicien. — Remarquez bien que je ne conteste nullement la valeur de la définition banale. Le sens commun et la langue, je suis porté à le croire, ont presque toujours d'excellentes raisons de définir les mots comme ils le font. 11 est certain que le ju^emen^ proprement dit est un acte de Tesprit qui diffère réellement de la norton; que, par conséquent, il y A lieu de rapporter ces deux actes à deux facultés distinctes de Tintelligence. Mais, bien que les mots enlen^ dément et ration répondent parfaitement à cette distinction, il n'en est pas moins vrai qu'elle n'exprime pas une différence essentielle entre deux fonctions de l'esprit. Le jugement, de même que le raisonnement, n'est que le simple résultat d'une opération qu'on nomme la comparaison; ce n'est point une fonction de la pensée qui ait son objet propre. Il se borne à rapprocher, à réunir les éléments fournis par la sensibilité transformée par l'entendement; il ne leur fait pas subir une nouvelle transformation. Surtout il n'en change pas le caractère ; il ne leur donne pas cette vertu supérieure, cette portée transcendante que les métaphysiciens ont cru reconnaître dans Tordre des idées qu'ils attribuent à la raison. Les jugements formés de notions contingentes et particulières restent contingents et particuliers. Quand ils deviennent nécessaires et universels, cela tient à la nature ab* straite des notions qui servent de termes au rapport. Si donc
ANALYSE DE l'iNTELLIGENCE. 395
il existe des jugements absolument irréductibles aux perceptions de Texpérience et aux notions de l'entendement, et propres A une faculté nouvelle ei originale, comme le seraient les jugements métaphysiques, au dire de nos écoles rationalistes, ce ne peut être comme jugements qu'ils possèdent cette vertu et relèvent de cette origine. C'est parce qu'ils ont pour éléments des notions ou des conceptions sui genms et par conséquent irréductibles. Or ceci est un point de fak sur lerpiel l'analyse seule peut nous édifier. Demandons-lui donc si ces jugements existent, et si par suite il y n lieu de reconnaître, sous le nom de raison ou sous tout autre, une faculté spéciale A laquelle il faille les rapporter.
Le Savait. —-C'est ainsi en effet que la question doitèlre posée*
Le Métaphtsicibn. — Tous les jugements peuvent se ramener^ selon la profonde remarque de Kant, à la distinction des jugements analytiques et des jugements iynthé" iiques. Un jugement analytique est celui où l'attribut est oofnpris dans le sujet, et par conséquent ne s*en distingue que par une abstraction qui le décompose; m sorte qu'il n'y a rien de plus dans le second terme de la proposition que dans le premier, et que l'esprit, en faisant cette opération, ne«orl réellement pas du sujet. Dans les jugements suivants: « le corps est étendu, — l'animal est vivant, — Thomme est raisonnable, » les notions Attendue, de i;te, de raison sont impliquées logiquement dans les notions de corps^ d'antma/, d'homme. Voilà des jugements analytiques. Il est inutile d*en multiplier les exemples ; il suffira de remarquer que ces jugements sont : i* a priori; ^'^ nécessaires, par cela même qu'ils aont analytiques. Car, puisque l'esprit n'y fait que
décomposer le sujet en ses éléments, la transition du snjel à ratiribut se fait du même au même, et alors le jugement se ramène à une identité toujours réductible à cette formule a zz: a. Comment ces jugements n aur^ent-ils point le caractère de la nécessité et de Va priori?
Le Savant. — Cela est évident.
Le Métaphysicien. — Un jugement synthétique au contraire, est celui où Tattribut n'est compris dans le sujet ni explicitement ni implicitement, et ne s*y rattache que par une véritable addition ; en sorte qu'il y a quelque chose de plus dans le second terme du jugement que dans le premier, et que Tesprit, dans cette nouvelle opération, fait réellement un pas hors du sujet. Dans les jugements suivants: « Tout corps est pesant; tel corps est rond, ou jauqe, ou acide; tel animal est ruminant » les notions de pesant, de rond, de jaune, d'acide, de ruminant ne sont point contenues a /)non dans les notions de corps et d'animal. Ici l'attribut est donc une \énlah\e addition au sujet, et non une &imp\e abstraction. Voilà des jugements synthétiques. On comprend facilement pourquoi ces jugements sont, 1^ contingents, 2** a posteriori. Comme aucun rapport logique n'y rattache l'attribut au sujet, et que le seul lien qui unisse les deux termes est formé par l'expérience, il est impossible de les convertir en jugements a priori et nécessaires, quelles qu'en soient d'ailleurs la certitude et l'universalité. La transition du sujet à l'attribut se faisant toujours d'une chose à une autre, tout jugement de ce ^enre peut s'exprimer par les formules a 4- 6. Le Savant. — Cela n'est pas moins évident. Le Métaphysicien. — : Les jugements analytiques et les jugements synthétiques que nous avons pris pour exemples sont, les premiers nécessaires et a priori^ les seconds con-
ANALYSE DE l'iNTËLLIGENCE. 397
tingents el a posteriori. Mais avons-nous le droit de généraliser celle double observation?
Le Savant. — En bonne logique, il le semble.
Le Métaphysicien. — Du moins pour les jugements synthétiques. Car, pour les jugements analytiques, la conclusion est inévilabte. Dans tout jugement de ce genre, le rapport du sujet et de ratlribut est nécessaire, par cela même que Tun des termes n'est qu'une abstraction de l'autre. Donc tout jugement analytique est nécessaire a priori^ en tant qu'analytique. Reste à savoir si, de même, tout jugement synthétique est contingent et a posteriori, en tant que synthétique.
Le Savant. — Cela me semble évident. Je ne vois pas quelle autre faculté que l'expérience viendrait ajouter la notion de l'attribut dans les jugements synthétiques.
Le Métaphysicien. — Kant est d'un autre avis. Vous savez qu'outre les jugements synthétiques a posteriori et contingents, il reconnaît des jugements synthétiques a priori et nécessaires. L'autorité de Kant, et plus encore l'importance de la question, nous font un devoir de réunir sur ce point toutes les lumières de l'analyse. On a fait et l'on fait encore tant de romans et tant de mystères sur l'origine des vérités a priori, sur la nature et le mode d'exercice de la faculté qui les découvre, que nou§ ne saurions donner trop de clarté à nos explications. Concevoir le nécessaire et l'absolu, le parfait, l'infini, l'universel , semble le privilège d'une faculté toute divine, dont l'intuition a été assimilée par les métaphysiciens les plus raisonnables à une véritable révélation. Comment l'esprit peut-il atteindre de telles vérités du sein des choses finies, imparfaites, contingentes, relatives, individuelles, dans lesquelles il plonge? Il semble que l'expérience, aidée de l'abstraction et de
398 ANALYSE DB j/lNTgtLlCKNCB.
l'analyse, n'y puisse suffire, et que les vérités a prtort jaillissent brusquement d'une faculté supérieure et inopersonnelle, comme Minerve est sortie tout armée du cerveau de Jupiter. L'école rationaliste en est encore là. Quand on lui demande d'expliquer comment l'esprit arrive à concevoir le nécessaire, l'absolu, le parfait, l'infini, l'universel, elle répond que c'est un mystère, mais que ce mystère est un fait que l'empirisme ne peut nier sans fermer les yeux à l'évidence. Assurément ces conceptions sont un fait incontestable de l'esprit humain. Mais, après l'avoir reconnu, il n'est pas défendu de cherchera l'expliquer. Parmi ces vérités a priort, il en est sans doute qui, par leur grandeur et leur obscurité, se prêtent aux origines mystérieuses. Mais c'est Jà le très petit nombre. Sauf les conceptions qui se rapportent à Tidée de Dieu, toutes les vérités a priori appartiennent à des sciences qui n'ont rien de mystérieux, ni dans leurs procédés, ni dans leurs objets. Les mathématiques ne renferment que des vérités a priori; il n'est pas une proposition de géométrie ou d'arithmétique qui ne -soit l'expression d'une vérité nécessaire, absolue, universelle. L'analyse peut donc, sans leur manquer de respect, aborder ces vérités et la faculté qui les révèle^ comme disent nos mystique!» amants de la raison. Y a-t-il, oui ou non, dans le domaine de la pensée, des idées qui ne soient pas réductibles, soit è l'expérience, comme les jugements synthétiques à posteriori^ soit à l'analyse, comme les jugements analytiques proprement dits? Pour parler le langage de Kant, y a^t*il des jugements synthétiques a priori.
Le Savant. — C'est là, en effet, le problème à résoudre.
Le Métaphtsiciem. — Classons d'abord les jugements, alin de pouvoir généraliser les résultats de notra analyse
ANALYSt; UB L'iNTKLLlGENCe. 399
Ils peuveiil se ramener, de même ((ue les notions dont ils sont formés, aux eatégories de quantité, de qualité, d'essence, d'existence, de relation. Le problème (|ue nous poursuivons, à savoir jusqu'à quel point faut-il admettre une faculté, une vérité et une science métaphysiques^ dépend de la solution de cette ({uestion. En effet, supposez que tous les jugements synthétiques soient a po^terton, il s'ensuit que la raison, de même que l'entendement, n'a pas d'objet qui lui soit propre, et qu'elle ne fait que synthétiser les éléments de l'expérience. Car les jugements analytiques se réduisant à décomposer une notion donnée, leur a priori et leur nécessité s'expliquent naturellement par la nature de roj)ération qui les produit. Si au contraire il se rencontre des jugements synthétiques a priori^ comme le soutient Kant, cela prouve que tous nos jugements ne sont pas réductibles à l'analyse et à l'expérience, et que, pour les expliquer, il faut admettre, outre la fonclion générale synthétique de l'intelligence, une faculté spéciale qui nous donne certains principes nécessaires et a priori^ et qui serait précisément cette faculté divine dont parlent nos métaphysiciens. Lesjuge* ments de quantité ou jugements mathématiques proprement dits sont, ou des axiomes, ou des définitions, ou des déductions plus ou moins directes des définitions. Il ne peut y avoir un seul jugement mathématique qui ne se ramène à l'une de ces classes. Or les déductions sont des jugements analytiques, par cela même qu'elles s'engendrent des définitions. Les définitions, étant des jugements où l'attribut ne fait que décomposer le sujet dans ses éléments, sont évidemment analytiques. Quant aux axiomes, si ces jugements ne sont pas de simples équations évidentes, comme les définitions, leur caractère analytique n'en est pas moins manifeste.
liOO ANALYSE DE L* INTELLIGENCE.
Eu exprimant ces jugements : « Le (out est plus grand que la partie. . . Le tout est égal à la somme de ses parties. . . Deux quantités égales à une troisième sontégales entre elles. . . Deux quantités sont égales lorsque, superposées, elles coïncident dans toute leur étendue. . .9 vous ne faites, remarquez-le bien, qu'énoncer dans Fattribul une propriété évidemment contenue dans le sujet. Qui dit tout, dit plus grand que la partie; qui dit somme des parties, dit tout; l'égalité entre elles de deux quantités égales à une troisième est fondée sur un rapport d'identité formelle réductible à la formule a =r a.
Le Savant. — Je vous accorde cela pour les axiomes que vous venez de citer. Mais en est-il de même de celui-ci : deux quantités sont égales, lorsque, superposées, elles coïncident dans toute leur étendue? Ce qui semblerait prouver le contraire, c'est que certains géomètres prennent la peine de démontrer celte vérité sur le triangle et autres figures concrètes.
Le Métaphysicien. — Vous ne remarquez pas que cette prétendue démonstration ne vaut au fond que comme représentation sensible d'une vérité reconnue pour axiome. Cela est si vrai que, si on la prenait à la lettre, elle ne prouverait rien, fondée qu'elle est sur une pure coïncidence matérielle qui ne peut jamais être exactement effectuée.
Le Savant. — Aussi cette vérité est-elle généralement renvoyée au chapitre des axiomes.
Le Métaphysicien. — Donc tous ces axiomes sont anù' lytiques . La même analyse vous conduirait à la même conclusion pour tous les autres axiomes mathématiques. Mais il serait parfaitement inutile de les rechercher, par la raison que ces jugements sont analytiques en tant qu'axiomes. Qu'est-ce en effet qu'un axiome? Une vérité générale, évi-
ANALYSE DE L 'INTELLIGENCE. &0i
dente par elle-même.Ël pourquoi évidente ? parce qu'elle n'est que l'expression d'une identité formelle. C'est cette identité qui fait que tout axiome est !• nécessaire, 2** a priori^ c'està-dire n'a besoin d'aucune confirmation ou vérificatiou de l'expérience. On peut le représenter aux yeux par telle construction; on ne le démontre pas.
Le Savant. — Voilà qui est entendu pouf les jugements de quantité. Axiomes, définitions et déductions, ils sont tous également analytiques.
Le Métaphysicien. — Il semble que nous devions, pour arriver à notre conclusion dernière, parcourir successivement toutes les autres catégories de la pensée, en faisant sur chacune le même travail. Mais nous pouvons simplifier notre tâche, sans courir aucun risque de généralisation arbitraire. Tandis que la catégorie de quantité n'embrasse que des abstractions de l'esprit, les autres catégories de qualité^ d'essence, de substance^ de relation^ ont toutes ceci de commun qu'elles ne renferment que des jugements qui se rapportent à des réalités, soit concrètes, soit abstraites, mais toujours positives. Or, comme l'affirmation de toute réalité ne peut être que l'affaire de l'expérience, il s'ensuit rigoureusement et sans autre examen que les jugements de qualité, d'essence, de substance, de relation sont tous synthétiques a posteriori^ en tant qu'empiriques. Celte considération nous dispense d'analyses individuelles.
Le Savant. — En effet.
Le Métaphysicien. — Quand je dis que tous ces jugements sont synthétiques, j'en excepte bien entendu les axiomes,^ le caractère propre de ces jugements étant d'être en tout et partout analytiques. La totalité des jugements qui
se rapportent à la réalité forme Tordre des connaissances et I. 26 •
&02 ANALYSE DE l' INTEL UGENGE.
des sciences de faits. Or toute science de ce genre, quel qu'en soit l'objet, physique ou moral, nature ou humanité, physique proprement dite et histoire naturelle, ou psychologie et histoire, se résolvant en faits, en lois et en classes, tout jugement qui affirme l'un de ces trois objets est nécessairement synthétique. Les principes que les géomètres nomment définitions et d'où se déduisent toutes les propositions dont l'enchaînement constitue les sciences mathématiques, ne sont d'aucun usage dans les sciences de la réalité, où l'observation seule fournit les vérités premières. Restent les axiomes, lesquels diffèrent selon la catégorie à laquelle ils correspondent. 11 y a les axiomes de la qualité et de l'essence, tels que : « Toute qualité ou toute essence se rapporte à un type, olly a les axiomes de l'existence, tels que : a Tout mode suppose une substance. » Il y a les axiomes de la relation, tels que : « Tout effet a sa cause, tout moyen suppose une fin. » Il y a les axiomes moraux (catégories de qualité et d 'essence appliquées aux actes humainsj , tels que : « Faire son devoir, rendre à chacun ce qui lui appartient. » Si vous analysez chacun de ces jugements, vous trouvez que l'attribut n'y est qu'une simple abstraction du sujet. Quand vous aflir^ mez que toute qualité ou essence se rapporte à un type, c'est comme si vous disiez que toute chose qualifiée ou définie suppose un principe de qualification ou de définition, le type n'étant que l'idée même de la chose, idée sans laquelle rien ne peut être qualifié ou défini. Quand vous affirmez que lout mode suppose une substance, vous ne faites que répéter en d'autres termes dans l'attribut la notion même du sujet, à lel point que cette identité prend la forme d'une véritable tautologie, et que vous ne pouvez définir le mode que par la substance, et la substance que par le mode. De même, qui
ANALYSE DE L 'INTELLIGENCE. ftOS
dit etïet dit cause. De même encore, qui dit moyen dit (in. Autant de propositions tautologiques. Et si vous passez aux axiomes moraux, que signifient ces jugements : « faire son devoir, rendre à chacun ce qui lui appartient, » sinon faire ce qu'il faut faire, rendre à chacun ce qu'il faut lui rendre? L'attribut ne contient, n'enseigne absolument rien de plus que le sujet^ dont il n'est que la reproduction en d'autres termes. Tous ces axiomes sont donc convaincus de tauto* logie par l'analyse.
Le Savant. — Je ne puis en disconvenir; mais ne seraitce pas la forme même sous laquelle on les présente habi«* tuellement qui leur donne ce caractère? Je vois bien que ce #'est rien dire que d'affirmer que tout effet a sa cause, que tout moyen suppose une fin, que tout mode implique une 4 substance, qu'il faut faire son devoir, etc., etc. Mais ne verrez-vous que de simples tautologies dans les propositions suivantes : » Tout ce qui commence d'arriver a une cause, toutorgane a sa fin, toutphënomène suppose une substancci il faut faire le bien » ?
Le Métaphysicien. — Je conviens que ces dernières propositions pe sont pas tatUologiques. Mais qu'importe? elles n'en ont pus moins un caractère analytique évident. Dans ce jugement : « tout ce qui commence d'arriver a une cause, » te sujet implique logiquement l'attribut. L'existence d'une chose qui n'était pas tout à l'heure et qui est maintenant suppose un changement. Or tout changement a une raison d'être; donc c'est un effet. Ce qui revient, au fond, à dire que tout effet suppose une cause. Pour que le jugement cessât d'être analytique, il faudrait qu'il fût ainsi exprimé : tout a une cause; ce qui, loin d'être un axiome, n'est plus qu'une proposition impliquant contradiction. De même,
liOll ANALYSE DE l' INTELLIGENCE.
quand vous affirmez que tout organe suppose une fin, entendez-vous par organe un nwyen, ou bien une partie quelconque d'un être donné? Dans le premier sens, la proposition redevient tautologique ; dans le second, elle devient synthétique, il est vrai, mais en perdant son autorité axiomatique. Ce n'est plus qu'une proposition vérifiable par l'expérience dans les cas particuliers, et fort problématique sous sa fonne générale. Dans cette autre proposition: « Tout phénomène suppose une substance, » que signifie le mot phénomène^ sinon une chose accidentelle et variable opposée à une autre chose essentielle et immuable qu'on appelle substance? C'est donc comme si Ton disait que ce qui est accidentel et variable n'est pas essentiel ni permanent.
Le Savant. — Ici je trouve la traduction un peu forcée. H me semble que la vraie traduction serait ceci : « Tout ce qui change suppose quelque chose qui ne change pas. » . Le Métaphysicien. — Prenez garde. Vous énoncez là une proposition qui pourrait nous mener plus loin que vous ne pensez. Bien loin de lui reconnaître l'évidence d'un axiome, je crois que, pour peu qu'on la pressât, on en ferait sortir une abstraction inintelligible, c'est-à-dire précisément la notion d'une substance sans mode déterminé. Car quelle est la chose, quel est l'être qui ne soit pas soumis à la loi universelle et nécessaire du changement? Dieu lui-même^ quelque idée qu'on s'en fasse, pourvu qu'on s'en fasse l'idée d'un être réel, le réduisît-on à n'être qu'un pur et parfait esprit, change par cela seul qu'il Pense. A moins d'imaginer en Dieu, avec Aristote, une pensée simple, immuable, immobile, abstraction impossible, véritable néant de la pensée.
Le Savant. — Vous avez raison.
Le Métaphysicien. — Quant à cet axiome moral : « Il faut
faire le bien, » remarquez que vous pourriez parfaitement retourner la proposition et dire : « Le bien est ce qu'il faut faire »
Le Savant. — Je n'accorde pas cela. Ne savez- vous pas aussi bien que moi que la loi morale exprimée par ces mots : « il faut faire> » est à la notion du bien ce qu'est la conséquence au principe ? Donc ici l'attribut n'est pas logiquement contenu dans la notion du sujet.
Le Métaphysicien. — Votre observation est jusie. Mais vous ne prenez pas garde qu'elle n'infirme en rien mon analyse. De deux choses l'une en effet : ou vous déterminez l'attribut, la notion du bien, ou vous le laissez dans le vague. Dans le dernier cas, l'attribut ne contient rien de plus que le sujet, et la proposition est évidemment analytique. Dans le premier, l'attribut exprime quelque chose de plus; mais ce quelque chose est un élément emprunté à l'expérience, et la proposition est synthétique.
Le Savant. — Le dilemne me paraît en effet rigoureux.
Le Métaphysicien. — Ainsi ces axiomes, sous quelque forme que vous les produisiez, sont tous également analytiques. Toute la différence entre eux, c'est que l'identité des uns est verbale^ ce qui en fait des propositions tautologiques, tandis que l'identité des autres n'est que dans la pensée. Or veuillez remarquer que toutes ces propositions analytiques, le sont en tant qu'axiomes. Car qui dit axiome dit un principe a priori et nécessaire, évident par lui-même. Nous pouvons donc étendre à cet ordre entier de vérités les conclusions de l'analyse appliquée aux axiomes énoncés ci-dessus. Et comme, d'une autre part, nous avons démontré a priori que tous les autres jugements dont se composent les sciences de la réalité correspondant aux diverses catégories de la qualité, de Tes-
â06 AMALTSE DB l'^TELLIOBUGB.
sence, de la substance et de la relation, dont des intuitions ou des généralisations de Texpérience, nous avons^ ce semble, le droit de conclure définitivement que tous les jugements, c'est-à-dire tous les actes de la raison proprement dite, sont réductibles à l'analyse ou à rexpérience.
Le Savant. — Il me semble que vous vous pressez un peu trop de conclure.
Le Métaphysicien. — Si, comme je le crois, il reste démontré que tous les jugements analytiques sont a priori et tous les jugements synthétiques a poêieriori^ je ne vois pas ce qui pourrait faire obstacle à une conclusion définitive, puisque la totalité de nos jugements se ramène à ces deux classes.
Le Savant. — Que tous les jugements analytiques soient a priori^ c'est ce qui résulte de la définition même* Mais j'avoue que je conserve encore des doutes sur le caractère empirique et a posteriori de certains jugements synthétiques. Vous ramenez tous les jugements relatifs aux catégories de qualité, d'essence, de substance et de relation à des axiomes, à des inductions et à des généralisations de l'expérience. S'il en est ainsi, votre conclusion est forcée ; car il est évident que les axiomes sont des jugements a prim, et il ne l'est pas moinsque les inductions et les généralisations de l'expérience, si abstraites et si étendues qu'elles soient, ne sont que des jugements a posteriori. Mais n'oubliez-vous pas toute une classe de jugements qui ne rentre ni dans les axiomes ni dans les simples intuitions ou généralisations de l'expérience? Je veux parler de certains principes régulateurs de l'esprit, dans Tordre entier des connaissances humaines qui ont pour objet la réalité, principes qu'on ne peut considérer ni comme deâ axiomes, puisqu'ils n'en ont pas le caractère analytique.
ANALYSE DE l'iNTELLIGRNCE. /jO?
ni comme des acquisitions de rexpérienee, puisqu'ils la gouvernent et la dirigent.
Le Métaphysicien. — Je ne connais d'autres principes que les axiomes et les définitions, et je serais curieux d'ap-^ prendre quels sont les principes dont vous parlez.
Le Savant. — Que direz-vous de certains principes de physique et de mécanique, tels que ceux-ci : « La quantité de matière reste la même à travers toutes les transformations. . . Tout mouvement persévère dans la direction imprimée, s'il n'est pas modifié par l'action d'une cause étrangère... La réaction est égale à l'action ? » Ces propositions n'ont-elles pas un caractère nécessaire et purement a priori ? Et pourtant vous ne pourriez soutenir que l'attribut n'y est qu'une simple abstraction du sujet. Elles sont synthétiques, sans devoir leur synthèse à l'expérience. Vous savez que Kant les range dans la catégorie des jugements synthétiques a priori.
Le Métaphysicien. — Je sais qu'en effet Kant reconnaît des jugements de cette nature. Nous nous expliquerons plus tard sur cette opinion de l'illustre philosophe. Pour le moment, laissez-moi poursuivre ma thèse. Je vous accorde que les jugements que vous venez de citer sont synthétiques ; mais je nie qu'il soient a priori. En effet, depuis quand savez- vous, par exemple, que la quantité de matière reste la même, à travers toutes les transformations? N'est-ce pas depuis les expériences faites au moyen de la balance ? Cela est si vrai que l'opinion contraire avait régné jusque-là, et qu'on croyait généralement que la matière se dissipait dans l'évaporation et les autres changements qui transforment les solides et les liquides en gaz. Même dans la transformation des solides en liquides, on n'était pas bien sûr qu'elle ne perdit de son poids spécifique en passant d'un état à l'autre.
A08 ANALYSE DE l'iNTELLIGBMGE.
Le Savant. — J'en tombe d'accord. Mais il me semble que ce principe n'avait pas besoin de la démonslralion de rexpérience, s'il est vrai, comme l'affirment les métaphysiciens, que la diminution et l'augmentation, aussi bien que l'anéantissement ou la création de la substance, impliquent contradiction.
Le Métaphysicien. — Ceci est un autre principe qui dépasse les limites de l'expérience et de l'induction, par cela même qu'il substitue la notion abstraite Ah substance à la notion expérimentale de substance sensible. Ce principe est vraiment a priori; mais il n'est plus synthétique. C'est une simple déduction logique de la notion abstraite de substance qu'il faut ranger dans la classe des jugements analytiques. Qui dit substance dit une chose non susceptible de diminution ni d'augmentation, d'anéantissement ni de création ; tout cela est impliqué dans la définition elle-même du mot. C'est une proposition axiomatique.
Le Savant. — Vous avez raison.
Le Métaphysicien. — Cet autre principe invoqué en mécanique, que la réaction est égale à l'action, n'est pas moins empirique que le précédent. La preuve en est qu'il a besoin d'être confirmé par l'expérience, fiit-il une conception spontanée de l'esprit, ce qui me semble douteux. Ce n'est donc pas un principe nécessaire et véritablement a priori^ à moins que vous n'en fassiez un principe de mécanique abstraite et purement rationnelle ; auquel cas il ne devient a priori qu'en devenant analytique. Quant à cet autre principe, que lout mouvement persévère dans la direction imprimée primitivement, s'il n'est modifié par l'action d'une cause étrangère, je pense, comme vous, qu'il n'est pas réductible à l'expérience ; mais je Texplique par l'analyse.
ANALYSE DE l' INTELLIGENCE. &09
Je n'y vois que la conséquence forcée d'un autre principe abstrait, l'inâiflerence absolue de la matière, en fait de mouvement. Or, qu'a de commun cette matière abstraite des géomètres avec la matière réelle, la matière des physiciens, si compliquée d'attributs , si riche de propriétés expérimentales? Quand donc vous dites que la matière est indifférente au mouvement, vous nefaites que tirer une abstraction d'une autre abstraction. Et, comme le principe de mécanique doni nous venons déparier n'est qu'une déduction logique de ces deux abstractions, il s'ensuit qu'il se résout complètement dans l'analyse. Dès lors il n'est pas surprenant qu'il soit nécessaire et a priori.
Le Savant. — Cela me semble maintenant hors de doute.
Le Métaphysicien. — Et remarquez bien qu'il en est de même de tous les principes de mécanique posés a priori par Archimède, Kepler, Descartes, Newton et tous les autres géomètres. Tout ce formidable appareil d'axiomes et de définitions, dont il nous semble que la mécanique rationnelle abuse parfois, peut se réduire à l'analyse ou à l'expérience. Ou ce sont des principes vraiment synthétiques, et alors vouspouvez vous assurer qu'ils sont a posteriori et empiriques; ou ce sont des principes vraiment analytiques, auquel cas il est tout simple qu'ils soient nécessaires et a priori. Quelque exemple que vous preniez, l'analyse vous conduira invariablement à ce résultat, qu'un jugement est a poiteriori par cela seul qu'il est synthétique.
Le Savant. — Je le vois maintenant. Puisque tout jugement analytique est a priori et tout jugement synthétique a posteriori^ il n'y a pas de jugement qui ne soit réductible à l'analyse ou à l'expérience, dans toutes les catégories de la pensée.
&10 ANALYSR de L^NTELLiGRIfCE.
Le Métaphysicien. — La conclusion semble rigoureuse, puisqu'il n'y a pas d'autres calégories que celles que nous venons d'énumérer. Et pourtant elle ne l'est pas encore. Notre analyse s'est renfermée jusqu'ici dans le cercle des calégories de rentendement ; mais vous n'ignorez pas qu'il a été donné à la pensée humaine de franchir ce cercle. Elle a la merveilleuse faculté, quoi qu'elle pense^ de s'élever jusqu'à l'infini, au parfait, à l'absolu. Dans la catégorie de la quantité, elle ne peut s'arrêter à un nombre, à une grandeur quelconque ; il lui faut l'infini. Dans la catégorie de la qualité et de l'essence, elle ne peut s'en tenir à une forme, à une perfection déterminée ; il hii faut l'idéal. Dans la catégorie de relation, elle ne peut s'enfermer dans un système de causes, si grand qu'il soit et si indépendant qu'il paraisse; il lui faut l'absolu et l'universel. Dans la catégorie de la substance, elle ne peut en rester à une forme, ù un état déterminé de l'être, si permanent, si élémentaire, si général qu'il semble ; il lui faut l'Être en soi. C'est ce qu'on appelle dans l'école les con* eeptions et les jugements métaphysiques proprements dits. Clomment expliquer ces cone^eptions et ces jugements par l'expérience et l'analyse? Par l'expérience, il n'y faut pas même songer, puisqu'ils la dépassent. Reste donc à tes expliquer par l'analyse. S'ils y résistent, nous aurons enfin mis la main sur des jugements sythétiques a priori. Sinon, il sera bien démontré cette fois, et d'une façon définitive, que tous nos jugements synthétiques sont réductibles à l'expérience. Ici j'ai besoin de toute votre attention ; l'analyse va avoir fort à faire. La classe de jugements qui nous restent à examiner semble trancher avec ceux qui précèdent; le préjugé et la tradition les tiennent pour des jugements synthétiques a priori. On croit généralement que les concepts de
ANALYSE DE l' INTELLIGENCE. &il
l'infini, de l'absolu, de l'universel, de l'être en soi, sont des révélatimi brusques et directes d'une faculté indépendante, sans rapport avec l'expérience, et qui n'a nul besoin de l'analyse. Voyons donc de près ce qu'il en est.
SAVANTé — Je vous écoute.
Lfe Métaphysicien. — S'il fallait en croire les écoles empiriques, les conceptions dont ces jugements sont formés n'auraient rien de nouveau pour l'analyse, n'étant que des négations des notions corrélatives de l'entendement. Ces termesd'infini, d'absolu, d'universel, etc., n'auraient d'autre sens que la négation du fini, du relatif, de l'individuel, absolument comme le mot néant signifie la négation de l'être ? Mais l'empirisme se fait trop beau jeu : il mutile la vérité pour l'expliquer. L'idée du néant est purement négative, en ce qu'elle n'a d'objet d'aucune espèce, ni sensible, ni intelligible, ni pour l'imagination, ni pour la pensée. Je vois bien que les notions énoncées ci-dessus ne répondent à aucune espèce d'objet pris dans le domaine de l'expérience, ou dans celuidel'imagination, et qu'elles ne sont susceptibles d'aucune représentation, même imparfaite et approximative. Mais je ne vois point qu'on puisse en conclure qu'elles sont sans objet.
Lk Savant. — Ni moi non plus.
Lb Métaphysicien. — Non-seulement on ne peut en tirer cette conclusion ; mais on peut affirmer hardiment que ces notions ont leur objet propre, susceptible de définition, tout comme les notions ordinaires de l'entendement. Quand je , parle de quantité infinie, de cause absolue, d'être universel, je n'entends pas opposer simplement la négation à l'affir* mation, comme dans le cas où j'oppose le néant à l'être. J'exprime un objet, une vérité qui, pour être purement pemée ou conçue^ n'en est pas moins positive. Que cet infini,
Al 2 ANALYSE DE l'iKTELLIGENGE.
cet absolu, cet universel, cet être des êtres ne soit pas ce que le fait telle ou telle école, qu'il soit ou ne soit pas séparé du monde de Texpérience et de Timagination, ceci est une autre question. Toujours est-il que j'exprime par là autre chose qu'une simple négation. Kant, dans la distinction qu'il fait des concepts de V entendement et des concepts de la raison^ remarque que ceux-ci ne s'appliquent point comme ceux-là à des objets déterminés de l'expérience, et en conclut qu'ils n'ont ni valeur objective ni usage scientifique. Je crois sa remarque vraie et sa conclusion fausse. Mais quand il raisonnemt juste, il n'en faudrait pas moins reconnaître que les concepts de la raison^ pour parler son langage, ont leur objet propre. Sans doute, l'objet de ces concepts ne saurait être déterminé et circonscrit comme celui des concepts de l'entendement ; mais il peut être pensé et même défini.
Le Savant. — Il ne peut l'être qu'à l'aide des concepts du fini, du relatif, de l'individuel, et autres notions de l'entendement auxquels correspondent les concepts de la raison. Ne définissez-vous par l'infini ce qui n'a pas de bornes, l'absolu ce qui existe sans conditions, l'universel ce qui n'a pas d'attribut propre et distinctif? Vous définissez donc par négation.
Le Métaphysicien. — Sans doute. Mais qu'est-ce que cela prouve? Que nou^ concevons^ mais que nous ne connaissons pas les objets de la raison. Notion et conception sont des mots qu'il faut bien se garder de confondre; car ils expriment des actes de l'esprit essentiellement distincts. La conception a son objet propre, aussi bien que la notion ; mais cet objet est d'une nature toute différente. Il n'est pas susceptible de représentation, ni de détermination, comme l'objet de l'entendement; il est simplement intelligible et définissable. Je ne puis ni me représenter l'infini, ni même
ANALYSE DE l'iNTELLIGENGE. 413
le circonscrire par la pensée dans un objet ou une classe d'objets déterminés ; mais je puis en donner une définition qui le caractérise et le distingue des autres objets de ma pensée. Seulement cette définition ne pourra jamais être que négative, tandis que celle des objets de Tentendement est essentiellement positive. Quand je définis un de ces objets, je montre ce qu'il est; quand je définis l'infini, je montre ce qu'il n'est pas. J'ai beau varier mes expressions, changer mes définitions, développerlescaractèresderobjetdéfini, je le définis, non en lui-même, mais seulement par opposition avec tout ce qui lui est étranger ou contraire. Il en est de même de l'absolu^ de Vuniversel, et de toutes les conceptions de la raison. Concevoir et connaître sont des mots dont la théologie et la métaphysique ne devraient jamais oublier la profonde différence; car la plupart de leurs objets tombent sous la conception et échappent a la connaissance. Connaître une chose, c'est savoir ce qu'elle est, de manière à la pouvoir décrire et définir positivement ; la concevoir, c'est savoir seulement ce qu'elle n'est pas, sans pouvoir la décrire ou la définir autrement que par des négations et des oppositions. L'esprit humain, borné comme il Test dans ses plus excellentes et ses plus subUmes facultés, s'épargnerait bien des illusions et bien des mécomptes, s'il ne confondait pas trop souvent le domaine de la simple conception avec celui de la cammssance. Il veut tout connaître, l'infini comme le fini, l'absolu comme le relatif , l'universel comme les individus, l'être en soi comme les phénomènes. Et comme la nature même des choses résiste à ses prétentions, il abaisse l'infini, l'absolu, l'universel, Têtre en soi, à la mesure de la réalité finie, relative, individuelle, phénoménale; il transforme les conceptions de la raison en notions de l'entendement, même
&!& ANALYSE D£ l'iNTBLLIGENGB.
en représentations de ia sensibilité, et il croit avoir vaincu rinvincibie difficulté. Ne devrait*il pas se contenter de concevoir ce qu'il ne peut connattre? Ce serait plus modeste et plus sûr.
Le Savant. — Je suis bien de cet avis.
Le Métaphysicien. — Et vous êtes également bien convaincu que les conceptions dont il s'agit ne sont pas de simples négations ?
Le Savant. — Impossible d'en douter.
Le Métaphysicien. — Il reste à voir si, comme le prétendent certains empiristes, elles ne seraient pas de simples notions de l'entendement, étendues par l'imagination au delà du domaine de Tcxpérience. Selon cette explication, rinfini ne serait qu'un fini dont on n'atteindrait pas les limites, un indéfini; Y absolu ne serait qu'un relatif dont on n'apercevrait pas les conditions; l'universel ne serait tel que relativement, c'est-à-dîre universel envers tout ce qu'il contient, mais individuel envers tout ce en quoi il est contenu ; la substance ne serait qu'une certaine forme définie en soi par des attributs fixes, mais qui ne seraient pas à la |M)rtée de l'observation. En un mot, l'ignorance et le vague seraient les seuls caractères qui distingueraient les conceptions dites métaphysiques des notions ordinaires de l'entendement.
Le* Savant. — Il est trop clair que, si ces conceptions pouvaient se réduire à cela, leur origine empirique ne serait pas douteuse.
Le Métaphysicien. — Assurément; mais cette rédaction est une violence faite à la vérité, et ne supporte pas l'ana* {vse. Quel esprit tant soit peu habitué à réfléchir confondra les notions de l'entendement étendues par Fimaginatton au
ANALYSE DE l'iNTBLLIGENCE. &15
delà du domaine de Texpérience, avec les conceptions métaphysiques proprement dites? Qui confondra Tinfini ave<5 l'indétini ? Qui prendra les limites de l'apparence pour les bornes de la réalité? Il n'y a pas à se méprendre sur le vrai caractère de ces conceptions. Qui dit infini n entend pas une quantité dont on ne voit pas les limites, mais une quantité qui n'en a pas, qui ne peut en avoir. Qui dit absolu n'entend pas une cause dont on ne connaît pas les conditions, mais une cause qui n'a ni ne peut avoir de conditions. Qui dit universel n'entend pas un être qui a seulement le caractère d'universalité par rapport aux êtres contenus dans son sein, mais le Tout en dehors duquel rien n'existe ni ne peut exister. Sans doute, l'imagination ne peut se figurer^ l'entendement ne ^ut comprendre cet infini, cet absolu, cet universel; mais il n'en est pas moins un objet précis, définissable, bien distinct de tous les objets de l'imagination et de l'entendement avec lesquels l'empirisme affecte de le confondre. Qu'on dise que nous n'avons pas une idée, une notion, une connaissance positive de l'infini, de l'absolu, de l'universel, de tous les objets de nos conceptions métaphysiques, que ces conceptions se réduisent à la pure nécessité logique dans l'esprit de franchir les limites de l'expérience et de l'imagination, 'dans toutes les catégories de la pensée, quantité, qualité, relation, substance; rien n'est plus exact. Mais ne pas voir, ne pas pouvoir se représenter les limites, les conditions, les relations d'une chose ou d'un être, est-ce là nettement et nécessairement concevoir que cette chose ou cet être ne peut avoir ni bornes, ni conditions, ni relations?
Le Savant. — Évidemment non.
Le Métaphysicien. — Ainsi on ne peut réduire les conceptions métaphysiques ni à de simples négations ni à des
&16 ANALYSE DE l' INTELLIGENCE.
notions obscures et mal définies de Tentendement. Prenonsles donc telles qu'elles sont, avec leurs caractères propres, et voyons comment elles se forment dans l'esprit. Nous ne pouvions en chercher Torigine qu'après en avoir nettement défini la nature. Si ces idées ne sont pas tombées des nues tout à coup dans la pensée humaine, elles doivent avoir tout au moins leur condition et leur matière dans l'expérience. Commençons donc par y prendre pied. En rentrant dans le domaine de l'expérience, je trouve que toute réalité perçue parla sensibilité et comprise par l'entendement est finie, s'il s'agit de quantité, imparfaite, s'il s'agit de qualité, dépendante, s'il s'agit de relations, phénoménale, s'il s'agit d'existence. Remarquez bien que ces caractères sont logiquement impliqués dans la représentation et la notion des choses appartenant aux diverses catégories de la pensée. Qui dit réalité perçue ou imaginée dit par cela même chose finie, ou relative, ou imparfaite, ou phénoménale ; le contraire impliquerait contradiction. Que ces caractères soient étrangers à la sensibilité et à l'imagination dépourvues d'intelligence, l'exemple de l'animal en est une preuve. Toujours est-il que l'esprit humain ne perçoit, n'imagine, ne pense pas la réalité sous d'autres conditions. L'analyse logique n'a qu'à presser ces données de l'expérience pour en faire sortir les notions ci-dessus énoncées. Je ne vois pas qu'il soit besoin de recourir, pour les expliquer, à une autre fonction de l'esprit que l'entendement.
Le Savant. — Je ne le vois pas non plus.
Le Métaphysicien. — Mais je ne juge pas seulement que toute réahté donnée par l'expérience est finie, relative, imparfaite, particulière, phénoménale, selon la catégorie de la pensée à laquelle je la rapporte ; je conçois en outre la
ANALYSE I)K i/lNTELIJGENCE. fil?
quantité (temps, espace ou nombre) comme infinie, la qualité ou l'essence comme parfaite, la causalité comme absolue, la substance comme universelle. C'est-à-dire que, si ma perce|)lion et ma représentation s'arrêtent à un objet ou à un système d'objets déterminés, mon esprit ne le ^>eut, dans quelque catégorie de la pensée que ce soit. Nulle réalité, perçue ou imaginée, n'épuise l'activité de ma pensée franchissant la série des temps, des espaces, des nombres, l'échelle des qualités, le système des relations, la succession <les modes de l'existence. Cette nécessité logique est une loi positive de la pensée, loi universelle et constante à laquelle obéit partout et toujours l'esprit humain. Pour le moment, je neveux pas voir ni chercher autre chose que cette loi. Iji pensée va-t-elle plus loin ? Ya-t-elle jusqu'à attacher un objet précis et réel, en dehors de rexpérience, à cette conception? L'infini, l'absolu, l'universel, est-il un être ou une simple loi de mon esprit ? La théologie a fait bien des ro^ mans, et la métaphysique bien des systèmes là-dessus. Nous verrons ce qu'il faut en penser. Ce qu'il importe de constater tout d'abord, c'est la nouveauté de ce phénomène intellectuel évidemment inexplicable par l'expérience.
Le Savant. — Comment alors l'expliquer?
Le Métaphysicien. — L'analyse nous le dira. Mais souvenons-nous du précepte de Descartes : diviser la difficulté pour la simphfier. Au lieu d'avoir affaire en même temps à toutes les catégories de la pensée, attaquons-les une à une. Je disais tout à l'heure que toute quantité perçue ou imaginée est finie. Arrêtons-nous sur ce point, et pour plus de clarté, considérons seulementun des modes de la c|uantito, l'espace. L'étendue est infinie; voilà un jugement nécessaire qui a l'autorité d'une proposition axiomatique.
M 8 ANALYSE DE l'iNTELLIGENCE.
Le Savant. — AssurémenL
Le Métaphysicien. — Entendons-nous ponrtanl. Parlons^ nous de l'étendue concrète ou de celte étendue abstraite qui a nom Tespace?
Le Sayant. — Pourquoi cette distinction?
Le Métaphysicien. — Parce que, selon que vous Tentendrez, la proposition sera nécessaire ou simplement possible.
Le Savant. — Et comment cela ?
Le Métaphysicien. — C'est que, s'il s'agit d'une étendue concrète, Tesprit n'est pas irrésistiblement conduit à la prolonger indéfiniment, sans pouvoir lui assigner de limites. Car toute étendue concrète est un corps ou une suite de corps d'une certaine nature et d'une certaine forme, dont l'existence est contingente et ne peut être conçue a priori.
Le Savant. — Cela est vrai.
Le Métaphysicien. — Mais il en sera tout autrement, s'il s'agit d'une étendue abstraite, c'est-îVdire de l'espace, dont toutes les parties sont conçues comme parfaitement homogènes. L'esprit pourra et devra toujours concevoir une autre étendue au delà de l'étendue limitée et circonscrite qni fait l'objet de sa représentation. Voilà comment la conception de l'espace infini est nécessaire. Remarquez bien que cette nécessité tient précisément à la forme abstraite de cette conception. Ce n'est pas en tant qu'étendue rétWe que vous concevez l'espace infini, mais comme étendue abstraite et purement idéale. L'étendue n'est conçue comme infinie que du moment qu'elle est dépouillée par une abstraction de toutes ses propriétés physiques. Réduite à une simple quantité, il est nécessaire alors qu'elle se prête à une extension indéfmie, et même qu'elle réjMigne à toute limite. Si vous
ANALYSE DE L*INTELLIGENCE, 4id
disiez qu'au delà de lels corps, il y a (els autres corps et ainsi de suite, vous énonceriez une proposition peut-être vraie, mais nullement nécessaire, sous cette forme concrète. Ua conception de corps proprement dit répugne invincible^ ment à une extension indéfinie, et vous exprimez cette vérité en disant que tout corps est fini. Mais encore une fois il en est tout autrement de retendue abstraite. Non-seulement elle ne répugne pas à cette extension illimitée, mais elle y force l'esprit. S'il est de l'essence du corps d'être fini, il estderessencederétendued'êtreinfinie,entantqu''abstraifo. Vous voyez donc sortir tout naturellement la conception de l'infini d'une simple abstraction, c'esl-à-dirc de l'analyse. L'analyse opérant sur les données de l'expérience suffit pour rendre raison de la conception de l'étendue infinie ou de l'espace proprement dit.
Le Savant. —Je comprends votre distinction.
Le Métaphysicien. — Il en est de même de la conception du temps infini. La durée est in finie ^ est un jugement nécessaire et a priori^ mais en un sens seulement. S'il s'agit de la durée concrète et réelle, ce jugement n'est ni nécessaire ni absolu; car il est subordonné à l'existence des choses qui durent. Supprîmezles êtres; ladurée, qui n'est qu'un simple rapport de coexistence entre les actes ou phénomènes de Fexistence, s'évanouit en même temps. Ùonc vous ne pouvez affirmer d'une manière absolue qu'au delà de telle durée réelle et concrète, il y a une autre durée réelle et concrète, et ainsi de suite. Cela n'est vrai que si, au delà des êtres donnés, il y a d'autres êtres et encore et toujours. Mais, s'il s'agit de la durée abstraite, du temps proprement dit, la proposition est évidemment nécessaire et a priori. Du moment que vous dépouillez la durée de tous ses élément posi-
420 ANALYSE DK l'iNTELLIGENGB.
tifs, au point d'en abstraire fout être déterminé, il est tout simple, il est d'une nécessité logique que vous la conceviez comme infinie. Mai§ remarquez bien que l'extension de votre notion est au prix de sa compréhension. Vous ne pouvez supposer indéfiniment une durée au delà d'une durée qu'autant que vous avez rendu la conception de durée absolument vide. C'est comme si, après avoir enlevé à l'être tous ses attributs connus, vous disiez qu'il est universel. Proposition nécessaire, s'il en fut, et qui peut se traduire ainsi : le néant est impossible.
Le Savant. — Cela est vrai.
Le Métaphysicien. — Même observation sur la catégorie du nombre, et généralement de la quantité. Toute quantité est susceptible à l'infini d'augmentation ou de diminution, non pas en tant que quantité concrète et réelle, mais en tant que quantité abstraite et imaginaire. Du moment que vous faites abstraction de toute propriété et de l'existence elle-même dans les objets de cette catégorie, et qu'il ne reste plus sous votre conception de quantité qu'une chose dont l'essence propre est précisément de se prêter à une extension ou à une réduction illimitée, vous ne devez pas vous étonner d'en voir sortir la conception de l'infini, c'est-à-dire l'impossibilité logique de s'arrêter dans la série des représentations de la quantité. Or, qui engendre cette loi, sinon l'abstraction, c'est-à-dire l'analyse opérant sur les données de l'expérience?
Le Savant. — Sur l'origine des jugements qui ont pour objet l'infini^ je suis suffisamment édifié.
Le Métaphysicien. — Les jugements qui ont pour objet le parfait, dans la catégorie de la qualité, sont encore plus facilement réductibles à l'analyse.
ANALYSE DE l'iNTELLIGENCE, 421
Le Savant. — Pourtant ces jugements jouent un bien grana l'Ole dans la théocHcéc, où ils servent de base à la plupart des démonstrations a priori de Texistence et des attributs do Dieu.
Le Métaphysicien. — Nous verrons plus tard, quand nous aborderons nous-mêmes ces problèmes, ce qu'il faut penser de la portée métaphysique et de Tusage du concept de* la perfection. Pour le moment, notre tâche est plus simple; il ne s'agit que d'en constater rorigine. Partons d'abord de la réalité. Toute qualité perçue ou pensée est imparfaite. L'imagination a beau ajouter à rexpérience, corriger, embellir la réalité : elle ne peut faire (jue celle-ci réponde de tout point à l'idéal conçu par l'esprit. Notre pensée ne peut pas plus s'arrr^ler dans la catégorie de la qualité que dans celle de la quantité. C'est à celte nécessité logique, à cette loi impérieuse de la pensée, que se réduit ce qu'on nomme improprement la notion de la perfection. Je dis improprement, parce qu'a parler exactement nous avons de la perfection plutôt une conception qu'une vraie notion. La preuve en est que, si nous pouvons définir la perfection, nous ne pouvons de même la représenter, et qu'elle reste une conception sans objet possible, ni dans l'expérience, ni même dans l'imagination.
Le Savant. — S'il en est ainsi, comment ferez-vous dériver la conception du parfait de la notion de qualité ?
Le Métaphysicien. — Par le même procédé d'abstraction qui intervient dans le concept de quantité. Toute qualité réelle et concrète est imparfaite. Mais faites abstraction de la réalité, réduisez la qualité à une simple idée, à une pure essence^ votre concept échappe dès lors à Timperfection qui est la condition même de la réalité, et comprend vir-
42!2 ANALYSE DE l' INTELLIGENCE).
tiiellemeiit la perfex^tion, en tant qu'idée ou essence abstraite. C'est donc encore ici l'abstraction seule, c'est-à-dire l'analyse opérant sur une intuilion de l'expérience, qui engendre le concept de perfection. Ce concept dérive de toute nolion abstraite de qualité, tout aussi nécessairement que le concept d'imperfection sort de toute notion concrète de ce genre. C'est ce qui explique pourquoi tout concept de perfection, dans quelque genre et pour quelque type que œ soit, s'évanouit ou s'altère, dès qu'on essaye de le représenter, de le réaliser y mênie en imagination. L'esprit a beau faire : il peut bien concevoir les conditions abstraites de la perfection, mais sans aller jamais au delà. Il n'a aucune idée positive, aucune image même intelligible de la perfection ; il ne s'en représente aucun objet, nieme abstrait, n^ême imaginaire. Cela nous montre clairement que ce concept, réduit à sa juste valeur, n'est autre chose que Tensemble des conditions abstraites auxquelles toute qualité devrait élre soumise pour devenir parfaite. Or, qu'y a-t-il là que ne contienne Vidée meuve, c'est-à-dire l'essence ab&lmile et purenaent logique des choses réelles, et que ne puisse expliquer l'walyse? Qui dit idée ne dit-il pas idéal ? Qui dit idéal ne àit4\ pa^ perfection? Idée^ idéale perfection, le rapprochement de ces trois mots suffit pour faif^ comprendre la filiation k)giqi|e de§ trois idées qu'ils expriment, et dispense pre§»qiie d'une analyjse.
Le Savant. -^ Je n'ai pa& plus de doute qw v<>us 4 cet égard .
Lp AlliTAPHysiaEN. —Quant à la catégorie de Te^stenoe, si elle ne semble p^i^ au premier abord se prêter aussi facilement à la même explication, c'est qu'une fausse ontcdogie a constainnY^nt tenu les conceptions qui s^y rapportent dans
analyse.be l'intelligence* liai
un demi-Jour mystérieux, aussi loin que possible des regards de Tanalyse. Mais pour peu qu'on soulève le voile dont il a plu de les couvrir, et qu'on les traduise à la pure lumière de la science, on trouve qu'elles se ramènent toutes à une idée fort simple déjà énoncée dans un précédent entretien : à savoir, la distinction de Tétre en acte et de Têtre en puissance. La substance, dans un être donné, n'est pas autre chose que la virtualité plus ou moins féconde opposée a l'acte ou à la série d'acte par lesquels elle se réalise et se détermine. Il ne faut donc pas entendre par ce mot une certaine réalité, sous les apparences phénoménales, dont la nature propre serait de n'être pas susceptible de changement et de différence. Tout ce qui est a pour loi le changement, pour condition l'individualité, c'est-à-dire la diversité. Pour la raison comme pour l'iexpërience, il n'y a pas, il ne peut y avoir d'êtres immuables et absolument identiques. Entendu en ce sens, le mot subsUmce exprime une abstraction, c'est-à-dire un genre, un type, une loi. Cette abstraction peut être une vérité, mais non une réalité; elle appartient à une autre catégorie que celle de rèxistehce. Toute distinction de la substance et de ses modes se résout donc dans l'opposition de l'être en acte et de Têlre en puissance.
Le Savant. — C'est ce que vous avez déjà expliqué dans l'analyse de la notion de substance, telle que nous la donne Tentendement.
Lb Métaphysicien. — Ce point a été tdlement obscurci par une certaine scolastique qu'on ne saurait trop y revenir. Cela posé, j'arrive à la conception métaphysique qui domine la catégorie de l'existence. Le point de départ de cette conception, comme de toutes les autres, est la réalité. Toute chose, tout être donné par l'expérience est un phé*
nomène , c*est-à-dire une chose, un être qui passe sur la scène du ten)ps ou de Tespace, qui connnience et qui finit. L'esprit a beau vouloir s'arrêter dans la série des transformations infinies de l'être, il ne le peut. Dans cette série,' il ne perçoit, il ne pense, il n'imagine pas ime réalité, si fixe et si permanente qu'elle soit, qui ne puisse et ne doive changer. Plus la pensée poursuit l'immuable, l'être absolu, plus celui-ci lui échappe. Mais comme l'esprit est facilement dupe des abstractions, il lui semble l'avoir trouvée dans certains concepts qui, par leur généralité abstraite, ne com^ portent en effet ni changement, ni différence : par exem|>le les propriétés universelles des corps ou les attributs fixes des êtres animés. C'est ainsi que de propriétés en propriétés plus générales, d'attributs en attributs plus abstraits , il va jusqu'à l'abstraction suprême de l'être, croyant trouver le fond de la substance là où \l n'y a plus que le néant. Il oublie que le concept ne répond à sa vaine et incessante recherche de la substance qu'à la condition d'être parfaitement vide. En sorte que cette prétendue substance absolue, immuable de la vieille métaphysique, n'est qu'un fantôme sur lequel l'analyse n'a qu'à souffler pour le faire évanouir.
Le Savant, — J'aime à vous entendre parler ainsi.
Le Métaphysicien. — Ce qui est vrai, ce que l'aTialyse constate, c'est l'impossibiHté logique où se trouve l'esprit de s'arrêter à une forme, à un étal définitif de la réalité, quelle qu'en soit la durée et la fixité. Tout est mouvement, changement, transformation incessante dans la vie universelle ; tout y passe, rien n'y demeure ; tout être y aspire à être antre chose qu'il n'est. En un mot, rien n'y est^ tout y devient. Il n'y a d'immuable, d'absolu, d'éternel, que les types des individus et les lois des phénomènes. Quant à la
ANALYSE DE l'iNTËLLIGENGË. /i!25
réalité elle-même, la seule chose qui appartienne à la catégorie de Texistence, elle est en perpétuel travail de métamorphose. L'expérience ne révèle, Timagination ne suppose, la raison ne conçoit aucune forme, aucun état, soit corporel, soit spirituel, dans lesquels Têlre en puissance, la substance proprement dite puisse se fixer. Quand on rapporte les individus à leurs types, les phénomènes à leurs lois, on touche à quelque chose de fixe en effet. Mais ce quelque chose de fixe est une abstraction qui,-elle-même, ne peut être conçue comme identique avec la subslance des êtres. La science a cru longtemps que certaines propriétés physiques et chimiques, telles que la pesanteur, l'affinité, sont essentielles aux corps. Maintenant on commence à reconnaître sous le nom d'éther l'existence d'une matière dépourvue de ces propriétés. Mais que cette matière existe ou non, que toute matière cosmique ait ou n'ait pas les propriétés générales que les physiciens et les chimistes ont reconnues dans la matière qui fait le sujet de leurs observations et de leurs expériences, cela ne change rien à la conception rationnelle de la substance. Car ces propriétés, prises dans leur généralité abstraite, ne sont point réelles. La seule réalité, c'est Tindividu, ceci ou cela, tel ou tel être tombant ou pouvant tomber sous le sens; c'est l'être perçu et non l'être pensé. J'en dis autant des êtres spirituels. Le monde des esprits est soumis à la même loi de transformation que le monde des corps. Les individus y ont sans doute, comme dans la Nature, leurs attributs fixes, leurs lois immuables; mais ils n'en sont pas moins, comme individus, à Tétat de devenir perpétuel. Il n'est pas un de ces êtres réels qui soit adéquat à sa substance, c'est-à-dire qui épuise la virtiwlité infinie, qui fixe l'activité infatigable de son princi[)e. Voilà ce qu'il faut entendre par
j|26 ANALYSE Dfi L^INTËLLIGENCE.
la conception de la substance, bien distincte de la sim^pie notion qui répond toujours à un objet particulier. De la notion à la conception de substance, il y a toute la distance d'une vérité particulière à une loi. La conception de la substance domine la série des existences, [comme celles de Tiafini, du parfait, de l'absolu, de l'universel, dominent la série des quantités, l'éclielle des qualités, le système des relation^ la totalité des individus.
Le Savant. — Je comprends la distinction.
Le Métaphysicien. — Permettez-môi d'insister sur la portée transcendante 4e cette conception. L'expérienp>e esi Ici un juge^ incompétent ; elle ne peut ni affirmer ni nier l'existence d'une forme absolue, d'un état définitif de la substance. Les formes élémentaires de la matière s'arrêtentelles à réther ou remontent-elles à des former encore plua simples? Y a-t-il ou n'y at-il pas une forme première étw* nelle, immuable, point de départ de tous les changement ultérieurs? C'est ce dont l'expérience ne peut nous înstruîre. Mais, à défaut de l'expérienoe, nous avons le jugement d^ la raison. L'abus des mots est si invétéré qu'on raisonna toujours, dans cette question, comme si la substance était un objet réel, un être déterminé, qu'on ne ccmnaît poiât, qu'on ne peut connaître, qu'on peut seulement concevoir. C'est là une illusion. La raison, pas plus que l'expérience, ne nous permet de concevoir une seule substance dont la caractère propre serait de ne point changer. Quand donc l'esprit remonte d'état en état, de forme en forme, sans pouvoir s'arrêter, dans la catégorie de la substance, ce n'est pas qu'il y ait en eiïet un principe élémentaira définitif et absolu dans lequel la raison puisse se reposer, bien qu'il soit inaccessible à l'expérience. La raison, d'acccH^
ANALYSE m L'iNTËLLiqOliGE, A37
ovec rexpériance, conçoit toute chose, tout «tre réel sous la condition du devenir^ sou& la loi du changement. Toute réalité devient^ si fixes et si générales qu'en soient les propriétés. Klle devient, c'est-à-dire qu'elle n'est jamais que la transition d'une forme à une autre, d'un état à un autre, d'une forme, d'un état qui n'est déjà plus à une forme, à un état qui n'est pas encore. Toute forme, tout état, toute réalité individuelle (ôt il n'y a de réçdiùé que .^us wndition d'mdwidualité) n'est qu'un point indivisible, impossible à fixer, sinon à saisir, dans le temps et àm% Tespace* £ln tant qu'elle est telle chose, tel être déterminé, elle est en acte; en tant qu'elle sera telle autre chose^ te} Mitre être non encore déterminé dans le présent, etie est en pumanûB : acte et pui^sance^ cette formule d'Aristote a fixé pom* jamais le vrai sens des mots mode et substance. Les écoles idéalistes et les scolastiques qui ont suivi l'ont faussé par leurs abstrac^ tiens ou obscurci par leurs subtilités. Ce q^je la philosophiç a de mieux à faire après plus de deux mille ans, c'est de reprendre la formule péripatéticienne, en l'expliquant et en la traduisant dans notre langage moderne. Le premier philosophe de ce siècle, Hegel lui en a àmné l'^emple. Être en puissance, en germe, en principe^ en substance, être en acte, en réalité, en forme, en modes, sont des termes synonymes, qui peuvent être employés indifféremment. Si le concept de substance n'a pas pour objet une réalité, il n'^ est pas moins nécessaire à toute conception, à toute explica^ tion de la réalité. Ces termes sont la def de toutes las diftir cultes métaphysiques relatives à la catégorie de l'existence. Supprimez^les ; vous ne pourrez expliquer les changements et les transformations qui s'opèrent continuellement dans le domaine de la réalité? Pourquoi les êtres ne gaitlent-
&28 ANALYSE DE L^INTELI^IGENGE.
ils pas leur première forme, ^eur état primitif? Qu'est-ce qui les empêche de persévérer dans cet état et sous cette forme? Cela ne pourrait s'expliquer que par Tintervention d'une cause extérieure. Du moment que c^t agent ne se rencontre pas, il n'y a pas de raison pour les êtres de changer de ferme et d'état ; leur manière d'être sera soumise à une sorte de loi d'inertie, comme pour le mouvement des corps, laquelle enchaîne les êtres à leur forme première, tant qu'une force étrangère ne les en fait pas sortir? Est-ce ainsi que les choses se passent, je vous le demande?
Le Savant. —: Nullement. Tout change, tout se transforme par l'action de causes internes.
Le Métaphysicien. — Et quel est le principe de ce devenir perpétuel ? C'est que toule chose est en puissance, en même temps qu'en acte ; en acte pour ce qu'elle est, en puissance pour ce qu'elle sera. C'est ce qui explique la possibilité et la nécessité du changement pour un être, indépendamment de l'action d'une cause étrangère. Les deux concepts de puissance et d'acte, de substance et de forme, de virtualité et de réalité sont inséparaUes. Supprimez celui-ci, Vétre disparaît; supprimez celui-là, le devenir est impossible. Le néant ou l'immobilité, le monde évanoui ou pétrifié, telle est l'alternative.
Le Savant. — Me voilà édifié sur la nature et l'usage de la conception de substance; il vous reste à ra'eti montrer l'origine. N'oubliez pas qu'il s'agit de ramener à Tanalyse celte conception, comme vous avez fait de toutes les autres.
Le Métaphysicien. — J'y arrive. Remarquez bien, pour le concept de la substance, de même que pour les concepts de quantité, d'essence et de qualité, que c'est l'abstraction seule qui en fait l'a priori. Tout être concret et individuel
ANALYSE DE l'iNTELLIGENGE* M9
est par cela même phénomène. Mais dépouillez-le successîvemenl de toutes ses propriétés, de la pensée, de la sensibilité, de la vie, du mouvement, de l'étendue, de manière à le réduire »à Tabstraction vide de Têtre, vous aurez ce que vous cherchez, une substance unique, immuable, absolue, infinie, universelle, nécessaire, douée enfin de tous tes attributs métaphysiques dont le spinosisme et le panthéisme de tous les temps Tout dotée. Vous pouvez admirer tout le parti que la logique a tiré de celte conception, pourvu qu'il ne vous échappe pas que c'est l'abstraction, c'est-à-dire l'analyse, qui en a fait tous les frais.
Le Savant. — Ici la vertu de l'analyse nem'estpas évidente. Comment l'analyse peut-elle tirer la substance universelle, infinie, absolue, de la substance individuelle, finie, relative? N'est-ce pas, ce semble, essayer de tirer le contenant du contenu ?
Le Métaphysicien. — Vous pouviez dire la même chose à propos de la réduction des concepts de l'infini et du parfait aux simples notions du fini et de l'imparfait. Et pourtant vous êtes convenu du succès de l'opération. C'est qu'une notion se forme d'une autre de deux manières, par addition et par soustraction, par synthèse et par analyse. Ici c'est l'abstraction, c'est-à-dire l'analyse qui opère la métamorphose d'une notion de l'entendement en une conception rationnelle. Mais il n'y a là rien de nouveau pour vous. C'est exactement le même procédé que dans la transformation des notions du fini et de l'imparfait en conceptions de l'infini et du parfait. Vous vous souvenez que, si toute quantité concrète est nécessairement finie, toute quantité abstraite n'est pas moins nécessairement infinie; c'est l'abstraction qui permet d'étendre la quantité au delà de toutes limites. C'est elle de
ft50 AtlALTgB DE L INTBLLfGËI^Cfi*
même qui fait que la substance est universelle, infinie, unique, absolue, nécessaire. Tout être concret est contingent, fini, individuel, relatif. Mais l'être abstrait, l'être en tant qu'être, prend tous les attributs opposés. II est nécessaire en ce que la négation de Têfre, le néant est impossible : on peut bien nier tel être; on ne peut nier l'être en général. Il est infini en ce qu'au delà d'un être limité l'esprit est forcé de concevoir encore et toujours l'être. Il est universel en ce que l'être, comme tel, ne laisse rien en dehors de lui. Il est absolu en ce qu'en dehors de Fêtre il n'y a rien dont il puisse dépendre. Et c'est l'abstraction seule qui engendre tous ces attributs. Rendez à la substance telles ou telles de ses propriétés; faites-la descendre à l'état concret : elle perdra aussitôt tous les attributs métaphysiques que je viens d'énumérer; elle redeviendra finie, contingente, relative, individuelle. Voilà tout le mystère. Ce qui a fait chercher si loin et si haut l'origine de la conception de substance, c'est que le vrai caractère de cettcf conception a été méconnu par les écoles idéalistes. Depuis la réaction, légitime d'ailleurs, de notre siècle contre la philosophie delà sensation, nos métaphysiciens ont tellement perdu l'habitude de l'analyse, qu'ils se sont mis ti ressusciter sous d'autres noms les abstractions du platonisme et de la scolastique, dont la critique du dernier siècle croyait avoif fait justice pour toujours. C'est ainsi qu'ils ont fait du concept de la substance abstraite l'intuition spontanée d'une faculté supérieure à Texpérience et à l'entendement, sans songer qu'ils n'arrivaient à leur idéal de substance sans mode et sans changement qu'en retranchant du concept de la substance concrète tous les éléments de la réalité, et en le réduisant à une vague possibilité d'existence. L'idéalisme a
ANALYSE DE L^1NTELLTGE!|CP< kM
mi faire une synthèse là où il ne faisait qu'une àimple analyse.
Le Savant. — Cela est évident.
Le Métaphysicien. — Reste à expliquer le principe métaphysique qui domine la catégorie de relation. Mais d'abord voyons en quoi consiste ce principe. Toute réalité est donnée par Texpérience comme essentiellement relative, c'est-à-dire dépendante d'une condition, d'urte cause, d'une raison quelconque. Dans la catégorie de la relation, pas plus que dans les eatégories de la quantité, delà qualité ou delà substance, l'esprit ne peut s'arrêter. Or c'est précisément cette impossibilité logique qui fait tout le concept de Vabsolu^ tel que l'analyse nous le traduit. L'esprit ne conçoit point un objet précis, \m être positif dont le caractère propre soit d'être absolu, pas plus qu'il ne conçoit un objet précis, un être positif dont le caractère propre soit d'être infini, ou parffiit, ou universel, ou immuable en sa substance. Le concept d'absolu, comme les concepts d'infini, de parfait, de substance, n'a point d'objet en dehors de la réalité donnée par l'expérience ; e*est une simple loi logique qui ne permet pas plus à la pensée de se reposer dans la catégorie de relation que dans toutes les autres. On ne peut même, comme l'a fait Aristote, s'aiTêler à un premier moteur, comme air pre^ fnÎCT anneau de la chaîne ; Kant Ta démontré inVmciblewenf dans ses antinomies. H faut dé deux choses l'une : ou passer indéfiniment d'ua anneau à un autre, quâpnd an reste dans la chaîne, ou sortir de la chaîne poHir ert embrasser Timmensité. C'est le dilemme auquel la pensée est condamnée. Si l'esprit, pour se mieux mettre en possession de l'absolu, fait entière abstraction de te réalité, il se perd dans le vide et le néant. C'est ce que nous montrerons,
&32 ANALYSE DE l'iNTELLIGENGE.
amplement plus tard, quand nous appliquerons les conclusions de notre analyse aux questions métaphysiques. Tout le concept de l'absolu se réduit à ceci : le système total des choses relatives est lui-même absolu ; de même que le concept de rinfini peut se traduire ainsi : la série totale des quantités finies esf elle-même infinie. Il ne faut donc pas se faire illusion sur robje{ de ces deux concepts. Le système total des choses relatives, la série totale des quantités finies ne sont point des objets qu'on puisse déterminer et définir, comme les objets des notions de l'entendement; ce sont tout simplement deux lois logiques qui ne permeltent pas à la pensée de s'arrêter dans la série des causes et dans la série des quantités.
Le Savant. — C'est ce que vous m'avez déjà fait voir pour l'infini.
Le Métaphysicien. — De même, si vous analysez la loi de l'absolu, vous n'y trouvez qu'une déduclion logique de la notion de relation. Toute réalité donnée par l'expérience est relative. Or toute relation implique une cause. Mais de cause en cause, il faut bien arriver à une cause sans cause, à une cause absolue ; sans quoi la série totale des effets ne pourrait commencer. Cette cause doit-elle être cherchée dans le système des choses relatives ou en dehors, peu importe pour la question qui nous occupe. Toujours est-il que la nécessité logique d'une cause absolue est impliquée dans la notion même de relation. Donc la conception de V absolu est un produit de l'analyse, comme les précédentes.
Le Savant. — Voilà toutes les conceplions et tous les jugements métaphysiques ramenés à l'analyse opérant sur les données de l'expérience. S'il en est ainsi, je ne m'étonne plus du caractère de nécessité des jugements attribués à la
ANALYSE DE l'iNTELLIGENCE. fiSS
raison. L'idéalisme a de tout temps fait grand bruit de ce caractère ; il a cru y reconnaître le signe d'une faculté supérieure qui n'aurait rien de commun avec l'expérience. Voir les choses a priori et avec le sceau de la nécessité semblait un acte d'une vertu surnaturelle, une sorte de révélation divine. Tous vos métaphysiciens, même vos psychologues, s'accordent à exalter celle puissance de la raison. Quoi de plus simple pourtant? Si les jugements rationnels sont essentiellement analytiques, il faut bien qu'ils soient nécessaires. Les mystérieuses révélations de la raison se réduisent à de simples opérations logiques.
Le Métaphysicien. — En effet. Et, par parenthèse, cette simplicité même des actes de la raison est une garantie de leur autorité. On doute volontiers des prétendues révélations d'une faculté dont la science ne sait point expliquer le mode d'exercice. Vous autres savants surtout, qui n'aimez point les mystères, vous vous défiez d'idées venues on ne sait d'où ni comment. Mais quand on assiste à la formation d'un jugement rationnel , qu'on voit pourquoi et comment il est nécessaire et a priori^ il ne reste plus la moindre incertitude dans l'esprit sur la solidité des vérités qui sont les objets de ces jugements. Après les analyses que nous venons de faire, qui s'aviserait de contester la certitude des jugements qui ont pour objet l'infini, l'absolu, l'être en soi, l'universel ? On ne va pas, si intrépide sceptique qu'on soit, se heurter contre le principe d'identité, axiome qui est la loi de toute logique.
Le Savant. — Enfin nous voici donc revenus à la méthode d'analyse. Nous nous doutions bien, nous autres savants, que les métaphysiciens parlaient en poètes sur ces questions; mais ils nous fermaient la bouche en nous ren-
424 ANALYSE DE l'iNTELLIGENCE.
nomène , c'est-à-dire une chose, un être qui passe sur la scène du temps ou de l'espace, qui commence et qui finit. L'esprit a beau vouloir s'arrêter dans la série des transformations infinies de l'être, il ne le peut. Dans cette série,' il ne perçoit, il ne pense, il n'imagine pas ime réalité, si fixe et si permanente qu'elle soit, qui ne puisse et ne doive changer. Plus la pensée poursuit l'immuable, l'être absolu, plus celui-ci lui échappe. Mais comme l'esprit est facilement dupe des abstractions, il lui semble l'avoir trouvée dans certains concepts qui, par leur généralité abstraite, ne com^ portent en effet ni changement, ni différence : par exem|)le les propriétés universelles des corps ou les attributs fixes des êtres animés. C'est ainsi que de propriétés en propriélés plus générales, d'attributs en attributs plus abstraits , il va jusqu'à l'abstracfion suprême de l'être, croyant trouver le fond de 'Ja substance Là où il^ n'y a plus que le néant. Il oublie que le concept ne répond à sa vaine et incessante recherche de la substance qu'à la condition d'être parfaitement vide. En sorte que cette prétendue substance absolue, immuable de la vieille métaphysique, n'est qu'un fantôme sur lequel l'analyse n'a qu'à souffler pour le faire évanouir.
Le Savant. — J'aime à vous entendre parler ainsi.
Le Métaphysicien. — Ce qui est vrai, ce que l'analyse constate, c'est l'impossibilité logique où se trouve l'esprit de s'arrêter à une forme, à un étal définitif de la réalité, quelle qu'en soit la durée et la fixité. Tout est mouvement, changement, transformation incessante dans la vie universelle ; tout y passe, rien n'y demeure; tout être y aspire à être autre chose qu'il n'est. En un mot, rien n'y est^ tout y devient. Il n'y a d'immuable, d'absolu, d'éternel, que les types des individus et les lois des phénomènes. Quant à la
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réalité elle-même, la seule chose qui appartienne à la catégorie de l'existence, elle est en perpétuel travail de métamorphose. L'expérience ne révèle, l'imagination ne suppose, la raison ne conçoit aucune forme, aucun état, soit corporel, soit spirituel, dans lesquels l'êlre en puissance, la substance proprement dite puisse se fixer. Quand on rapporte les individus à leurs types, les phénomènes à leurs lois, on touche à quelque chose de fixe en effet. Mais ce quelque chose de fixe est une abstraction qui,-elle-même, ne peut être conçue comme identique avec la substance des êtres. La science a cru longtemps que certaines propriétés physiques et chimiques, telles que la pesanteur, l'affinité, sont essentielles aux corps. Maintenant on commence à reconnaître sous le nom d'éther l'existence d'une matière dépourvue de ces propriétés. Mais que cette matière existe ou non, que toute matière cosmique ait ou n'ait pas les propriétés générales que hes physiciens et les chimistes ont reconnues dans la matière qui fait le sujet de leurs observations et de leurs expériences, cela ne change rien à la conception rationnelle de la substance. Car ces propriétés, prises dans leur généralité abstraite, ne sont point réelles. La seule réalité, c'est l'individu, ceci ou cela, tel ou tel être tombant ou pouvant tomber sous le sens; c'est l'être perçu et non l'être pensé. J'en dis autant des êtres spirituels. Le monde des esprits est soumis à la même loi de transformation que le monde des corps. Les individus y ont sans doute, comme dans la Nature, leurs attributs fixes, leurs lois immuables ; mais ils n'en sont pas moins, comme individus, à l'état de devenir perpétuel. Il n'est pas un de ces êtres réels qui soit adéquat à sa substance, c'est-a-dire qui é[Hiise la virhwlité infinie, qui fixe l'activité infatigable de son principe. Voilà ce qu'il faut entendre par
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à l'absolu, du particulier à l'universel, du fini à luifini, u paru impossible à franchir autrement que par un saut extraordinaire et comme surhumain de la pensée. Vous avez vu comment l'esprit le franchit, sans autre secours que l'analyse et sans autre effort que l'abstraction.
Le Savant. — C'est ainsi que je le comprends. Toutefois, il me semble que votre explication n'est pas complète. Les conceptions rationnelles, telles que les exprime le langage, paraissent quelque chose de plus qu'une simple impossibilité logique de s'en tenir aux notions de l'entendement. Elles ont la forme, sinon le caractère d'idées, c'està-dire de synthèses, de même que les notions de Tenlendement. D'où leur vient cette forme dont l'abstraction et l'analyse ne suffisent pas à rendre compte? Est-ce que la synthèse n'y aurait pas son rôle comme l'analyse ? Est-ce que l'esprit n'interviendrait pas dans les conceptions de la raison, comme dans les perceptions de la sensibilité et les notion de l'entendement, pour faire œuvre de synthèse, pour transformer en une idée la simple loi constatée par l'analyse ?
Le Métaphysicien. — Sans contredit. Et cette part de l'esprit est exactement la même dans les conceptions de la raison que dans les notions de l'entendement. Quand l'esprit a saisi un rapport entre des termes, une loi entre des phénomènes, un type constant entre des individus perçus par l'expérience, il peut, par un effort d'abstraction, dégager ce rapport, cette loi, ce type, des données em[Mriques qui les enveiop* pent, et en faire un idéal. C'est ainsi que le géomètre construit ses figures parfaites, et que le naturaliste^conçoit les types de ses classes. Rien de plus légitime que ce procédé, pourvu que l'esprit ne soit pas dupe de son abstraction, et sache bien
ANALYSE DE l' INTELLIGENCE. 437
que ces figures, ces types, ces idées ne sont que des synthèses de la pensée. Il en est de même des conceptions de la raison. Par une abstraction et une synihèse analogues, le métaphysicien convertit en idée la loi qui fait toute la vérité de ces con(;eptions. C'est ainsi que la loi de l'être, la loi de l'infini, la loi de l'absolu, la loi de l'universel, la loi du parfait, deviennent l'idée de l'être, l'idée de l'infini, l'idée de l'absolu, l'idée de l'universel, l'idée du parfait. L'opération est légitime, tant qu'elle n'a pour but que depermettre à l'esprit de se fixer sur les caractères propres de la loi rationnelle que l'analyse a fait sortir des données de l'expérience et de l'entendement. Mais il faut se garder de lui assigner une autre portée. Cette idée de la raison est une unité purement abstraite, une simple synthèse de la pensée, qui n'a pas plus d'objet réel que les constructions de l'imagination et les abstractions de l'entendement. La preuve en est que, si Ton essaye de la réaliser, on la trouve en contradiction avec toutes les conditions de la réalité. C'est ce que j'établirai plus tard dans la critique des conceptions de la raison .
Le Savant. — La question me semble d'un intérêt capital pour la théologie.
Le Métaphysicien. — Je vais plus loin encore. Nonseulement les idées de la raison n'ont pas plus d'objet réel que les notions de l'entendement; mais elles ne sont même pas des synthèses^ dans le sens rigoureux du mot, comme les notions de l'entendement. C'est une grande question de savoir si les conceptions rationnelles s'appliquent à la réalité. Kant pense le contraire, peut-être à tort, ainsi que nous essayerons de le montrer. Ce qui dès à présent est évident, c'est qu'en supposant cette application, elle ne se fait pas
436 ANALYSE DE L'iNTELLiaK^Cfi.
de la même manière que pour les notions de l'entendement. Celles-ci s'appliquent toujours à un objet déterminé. Il n'en est pas de même des conceptions ; la synthèse de l'esprit n'y arrive jamais à une idée précise et positive, cottime dans les représentations de l'invagination et les notions de l'entendement, parce que cette idée est incompatible -avec la nature même de l'objet de la conception. Qu'est-ce que concevcHT l'infini, le parfait, l'absolu, l'universel, l'être? Qu'est-ce que concevoir en fénérd ? C'est sim^dement comprendre l'impossibilité d'assigner des limites à l'échelle de nos représentations et de nos notions dans les diverses catégories de la pensée. Or que l'esprit essaye d'appliquer sa faculté synthétique à œltô loi; il n'y réussira pas; il ne pourra jamais embrasser dans une synthèse définitive la totalité des existences, l'infinité des qualHités, l'universalité des relations, là perfection des qualités et des essences. Il trouvera bien des mots pour se faine iliu sien ; il ne trouvera pas d'idées proprement dites ^ qui répondent à un objet <létermtné, oosame les notions de l'entendement. H ne pourrait y parvenir qu'en transformant la conception en notion, c'est-à'^ire en la supprimant. C'est là prëd^ément la tentation perpétuelle de la métaphysique. On veut dotm^ 4inô forme à ce qui n'en peut avoir; on individualise Tunivérsel^ on borne l'infini, on enchaîne l 'absolu, on fin^e la substance, on naturalise ou Ton hinnanise Dieu. Tant il est vrai que l'être fini V6ut embrasser l'infini } H mM ditffitpas 4e le concevoir; H \m Haut le connattre. dardons^Dom d'une paneiUe «uvre, qui n'est qu'une corruption de la raison. Ne brisons pas la barrière infranchissable qui sépare le domaine de la raison de celui de l'entendement, to suppri- ;iiiant la distinction fondamentale de la canû(Bj^titm et de la
ANALYSE DE L'iNTCLLIOfitHlIS. &60
no^ton. x4utrement la métaphysique retombera dans ce chims, où conceptions, notions, représentations, raison, enten» dément et imagination se mêlent et se confondent pour n'engendrer que des monstres, en fait de systèmes.
Le Savant. — Je vois qu'en définitive la synthèse de la raison ne peut embrasser son objet, comme la synthèse de l'imagination ou la synthèse de l'entepdement. Elle donne une unité factice plutôt que réelle, un mot plutôt qu'une idée.
Le Métaphysicien. — C'est cela même. Si elle veut donner davantage, elle aboutit à une fiction ou à une absurdité. Il faut s'en tenir à la loi que nous tirons de l'abstrao* tion et de l'analyse. En résumé, tout ce qu'il y a d*a prioti et de nécessaire dans nos connaissances vient de là.
Le Savant. — Je ne vois plus comment on pourrait échapper à cette conclusion, et je m'étonne que Kant, qui était le génie même de l'analyse, ait pu admettre des jugements synthétiques a priori.
Le Métaphysicien. — L'opinion de Kant est grave et serait de nature à troubler notre confiance au résultat de cette recherche, si nous nous trouvions réellement en contradiction avec une telle autorité. Mais il suffit de lire altentivement le chapitre où il traite des jugements synthétiques a priori pour se convaincre que Kant n'emploie pas le mot synthèse dans le même sens que nous. Poumons, tout jugement synthétique signifie un jugement dans lequel l'attribut ajoute réellement au sujet* En ce sens, il est évident qu'aucun jugement mathématique, soit intuitif, soit déductif, n'est synthétique. Car, dans tout jugement de ce genre, l'attribut n'est qu'une décomposition ou une déduction logique du sujet. Kant reconnaît comme nous ce caractère aux juge-
A&O ANALYSE DE L'lNTELLiGli:>(:K.
ments mathématiques; ce qui ne Tempêche pas de ranger tous ces jugements dans la classe des jugements synthétiques a priori. Et la raison qu'il en donne, c'est que ces jugements ne se fondent nullement, comme on l'a soutenu, sur le principe de contradiction. Ainsi il considère comme synthétique la proposition 7 + 5 = 12, en faisant observer que, par l'addition de 7 à 5, l'esprit a il est vrai l'idée d'une somme qui = 7 + 5, mais non pas que cette somme est identique avec le nombre 12.
Lk Savant. — Je ne vois pas bien la différence que l'esprit peut mettre entre 7 + 5 et 12, l'unité purement verbale qui ne comprend rien de plus en réalité que la somme des nombres 7 et 5.
Le Métaphysicien. — Rien de plus en effet que la synthèse de l'esprit que le mot douze exprime. Mais cela suffit à Kant pour affirmer (}ue le jugement est synthétique. Il ne s'agit que de s'entendre. Kant a raison en ce sens. Mais comme le nombre 12 est, quant aux éléments, une synthèse parfaitement identique avec les nombres 7-4-5, nous n'avons pas tort non plus de ne voir, malgré cette synthèse, qu'une proposition analytique dans le jugement énoncé ci-dessus. En effet, que dans une proposition donnée, le sujet soit la synthèse ou l'analyse de l'attribut, et Tatlribut la synthèse ou l'analyse du sujet, peu importe, pourvu que l'attribut ne contienne rien de plus que le sujet, et qu'en passant d'un terme à l'autre, l'esprit aille du même au même. Que vous disiez 12 = 7 + 5 ou 7 -f- 5 :^ 12, la proposition est au fond la même ; toute la différence est que, dans un cas, c'est le sujet qni exprime la synthèse et Taltribut l'analyse, tandis que, dans l'autre, c'est l'attribut qui exprime la synthèse et le sujet l'analyse. Mais, du moment que l'un des termes
ANALYSE UE l'iISTELL1€ENGE. likl
n'est qu'une simple décomposition ou composition de l'autre, et que le second n'ajoute réellement rien au premier, la proposition n'est pas synthétique, à notre sens, et nous avons le droit de la classer parmi les jugements analytiques, puisqu'elle suppose un travail d'analyse aussi bien que de synthèse. Quant au mot de concept que Kant emploie pour indiquer la synthèse exprimée par le nombre 12, il ne faut pas y attacher plus de portée qu'il n'en mérite. Ce concept, comme tous ceux de l'entendement, se réduit à une simple synthèse de l'esprit, parfaitement vide et impossible, dès qu'on supprime les éléments de l'expérience qu'elle ne fait que convertir en unité.
Le Savant. — Cela me semble clair.
Le Métaphysicien. — La même observation convient à tous les jugements mathématiques dans lesquels l'attribut exprime la somme des éléments dont le sujet exprime la division ou la décomposition. Donc tous les jugements auxquels Kant donne le nom de synthétiques a priori^ n'en sont pas moins analytiques^ au sens que nous attachons à cette expression. En sorte qu'il n'existe aucune contradiction entre notre conclusion et la pensée de Kant : il reste toujours vrai que ces sortes de jugements se résolvent dans un travail qui n'ajoute absolument rien à la notion exprimée par le sujet, soit qu'il la compose ou la décompose.
Le Savant. — D'accord. Mais que veut donc dire Kant lorsqu'il prétend que tous ces jugements a priori^ qu'il range à tort, selon nous, dans la catégorie des jugements synthétiques, ne reposent pas sur le principe de contradiction? Du moment qu'ils sont analytiques, ils affirment un rapport d'identité entre le sujet et l'attribut. Dès lors ils doivent avoir pour loi le principe de contradiction.
&&2 ANALYSE DE L'iNTELLIGEnCË.
Le Métaphysicien. — Nul doute à cela. Le principe de contradiction peut se traduire par cette formule : On ne peut affirmer et nier en même temps une chose donnée, à moins de la prendre dans deux sens différents* Or c'est exactement le même axiome, sous une forme différente, que le principe d'identité : le même est le même, a =z= a, principe auquel, en définitive, se ramène tout jugement mathématique^ en tant que jugement où l'at-* tribut forme équation avec le sujet. Seulement il y a ici un© distinction à faire. 11 est des équations où Tidentité est fùr^ melle^ c'est-à^lire qu'elle est dans Tesprit aussi bien que dans les choses : c'est le cas des axiomes et des définitions. Il en est où Tidentité n'est que réelle^ c'est-â-dii*e n'est que dans les choses seulement : c'est le cas de toutes les propositions susceptibles de démonstration. Or le principe de contradiction, n'étant que le principe d'identité, sous une autre forme, est impliqué également dans tous les jugements mathématiques, dans ceux où l'identité du sujet et de l'attribut est réelle, non mœns que dans ceux où elle est réelle et formelle. Identiques au fond, ces jugements ne diffèrent que par rapport à l'état de l'esprit. Les uns sotit évidents, les autres ne le sont pas; mais les uns sont tout aussi analytiques que les autres, et par suite non moins réductibles au principe de contradiction. La remarque de Kant, fondée sur un caractère purement subjectif de nos jugements, n'affecte donc en rien leur essence, et n'est pas de nature à modifier la grande et fondamentale distinction des jugements analytiques ou a priori^ et des jugements synthétiques ou a posteriori.
Le Savant. — Vous avez cent fois raison pour les juge* ments mathématiques. iMais Kant ne s'en tient pas là. 11
ANALYSE DE l'iNTELLIGENGE. 4&S
reconnaît aussi des principes sj nthélirpies a priori dans cer* tains principes de physique et de métaphysique que nous avons analysés.
Le Métaphybicieih. — En ce qui concerne les principes métaphysiques, l'opinion de Kant s'explique par la distinction que nous venons de faire» Synthétiques en ce sens que Tatlribut exprime la synthèse des éléments dont le sujet exprime l'analyse, ils n'en sont pas moins analytiques en ce que Taltribut n'ajoute rien à la notion du sujet, et que toutes ces propositions se résolvent dans un travail de oompositioû ou de décomposition qui n'emprunte aucun élément nouveau d'ailleurs. Quant aux principes physiques, leur cafactère synthétique est évident. Mais nous avons prouvé qu'ils doivent ce caractère à l'expérience, dont il suffit de faire abstraction pour les ramener à des jugements purement ana*lytiques. Quel que soit notre respect pour l'autorité de Kant, nous ne pouvons douter que son analyse ne soit en défatrt sur ce point. Au reste, pour juger combien sa U)èse des jugements synthétiques a priori est peu fondée, il ne faut que voir comment il compose cette classe de jugements, tl y fait entrer pêle-mêle des jugements mathématiques, physiques, métaphysiques, c'est-à-dire des jugements qui diffèrent entre eux du tout au tout, les uns a priori^ les nutres a posteriori^ ceux-ci n'étant que des inductions de l'expérience, ceux-là n'étant que des abstractions ou déductions logiques des notions de l'entendement. Comme tous ces jugements, si divers d'ailleurs, ont ceci de commun qu'ils supposent une certaine synthèse de l'esprit quant à leur formation, Kant n'en demande pas davantage pour les réunir dans une même catégorie. Perni^ttez-raoi de vous dire qu'ici Kant donne une preuve de ce goût des arrangements un peu artifK)iels
A/j/j ANALYSE UË L^INTËLLIGËNCE.
qui égare en plus d'un point son profond génie d'analyse.
Le Savant. — •!! faut bien en convenir. Je regarde donc votre réduction de tous nos jugements à rexpcriencc et à l'analyse comme une vérité acquise à la science. Seulement est-ce que vous ramenez à de simples jugements tous les actes de la raison ? Ne comptez-vous pas comme actes de cette faculté le raisonnement et la démonstration, la classification et l'induction ?
Le MÉTAPHYSîiîiEN. — Cela va sans dire. Si je n'en parle pas, c'est que toutes ces opérations ne sont que des jugements plus ou moins complexes. Ainsi le raisonnement est une série de Irois jugements, dont le dernier se rattache au premier par un lien que le second met en évidence. La démonstration est une série de raisonnements qui s'enchaînent les uns aux autres, dans le même ordre que les jugements dont se compose le raisonnement. La classification et l'induction ne sont que des jugements empiriques généralisés par l'abstraction. Ces diverses opéralions et toutes celles auxquelles l'esprit peut se livrer se ramènent à deux actes de la pensée : décomposer et composer^ séparer et réunir^ dans lesquels se résume toute son activité. En sorte que notre conclusion comprend toutes les classes de jugements, sans en excepter les jugements métaphysiques, actes propres de la raison, telle que l'entendent les philosophes.
Le Savant. — Pourquoi cette réserve? Est-ce que vous n'acceptez pas leur définition.
Le Métaphysicien. — Je vous l'ai déjà dit, entre nous il s'agit de choses et non de mots. Si le sens commun et h langue veulent que Tacle propre de la raison soit le jugement, et son objet propre une vérité de rapport, je ne vois pas ce que la science gagne à contredire le sens commun et à
ANALYSE DE l'iNTELLIGENGE. Â&5
cliaiiger la langue. Tout ce qui importe, c'est que les jugenienls métaphysiques soient distingués, définis et classés à part. Cesl sur ces jugements que repose la science dont nous sondons les bases. Qu'importe qu'on étende la signification du mot raison a toutes les classes de jugements, ou qu'on la restreigne à la classe des jugements métaphysiques dont nous avons parlé? Respectons l'usage, tout en restant fidèles à l'analyse et à la réalité. Il est impossible de méconnaître une certaine classe de jugements dont le caractère propre et distinctif est de dépasser la sphère de l'entendement, quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur la manière dont ces jugements se forment dans notre esprit. 11 faut donc reconnaître également une faculté, une fonction spéciale de l'intelligence à laquelle ces actes doivent être rapportés. Qu'on la nomme raison^ conception, intelligence pure y le nom importe peu, la chose étant bien reconnue. Nous pouvons nous entendre facilement là-dessus avec les métaphysiciens. Ce que nous repoussons, au nom de la science et de l'analyse, ce sont ces définitions et ces descriptions plus ou moins poétiques de la raison, qui ne nous apprennent rien, qui nous égarent, au contraire, sur l'origine et le mode d'acquisition des vérités métaphysiques, ainsi que sur la nature des opérations de la faculté qui les donne. Nous représenter sans cesse la raison comme un rayon de l'intelligence divine, qui tombe brusquement du ciel sur la pensée humaine, pour lui révéler tout un monde nouveau, sans rapport aveccelui del'expérience et de la science, c'est substituer les illusions de l'imagination aux pures intuitions de l'intelligence. Pour nous, nous sommes bien loin de ces illusions. La raison, telle que lanalyse nous la montre, n'a point de ces allures mystérieuses et de ces procédés surnaturels; elle
^46 ANALYSE DE L'iNTI^LtlGKBfClfi.
opère comme rimagination, comme Tenlendement, sur les données de Texpérience. L'expérience est la source d'où jaillit la matière première dont se forme toute connaissance, par le double procédé de l'analyse et de la synthèse. Les jugements métaphysiques ne font point exceplion à cette loi, quoi qu'en disent nos métaphysiciens.
Le Savant, — Je l'ai toujours pensé.
Le Métaphysicien. — Du reste, il ne faut rien exagérer. Quand nous disons que les jugements métaphysiques rentrent dans l'analyse, comme les autres jugements a priori^ nous n'entendons pas les réduire à la tautologie qui fait le caractère des axiomes proprement dits. Tandis que dans ceux-ci l'identité est purement verbale, elle est logique dans ceux-là. Par les procédés de Tabslraction et de l'analyse, la raison tire les conceptions de Tinfini, du parfait, de Tab^ solu, de l'universel, de l'être en soi, des catégories de la quantité, de la qualité, de la relation et de l'existence, vous avez vu comment. Mais, dans cette opération, la pensée ne tourne point sur elle-même, comme dans la formation des axiomes; elle se développe véritablement; elle avance, comme dans la déduction des propositions mathématiques.
Le Savant. — La différence est capitale.
Le Métaphysicien, ^ — D'autre part, en soutenant que les conceptions métaphysiques ont leur racine dans rexpérience, je ne prétends pas qu'elles y soient entièrement réductibles. Ces conceptions n'eussent-elles d'objet ni dans le domaine de l'expérience, ni en dehors, la nécessité logique qui les constitue n'en resterait pas moins inexplicable par l'expérience, même aidée de l'induction. Car comment une loi nécessaire pourrait-^Ue en venir ? On pourrait expliquer par l'induction une vague curiosité, une certaine activité d'esprit. Mais une
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nécessité logique qui se fail sentir de prime abord, avant les enseignements de rexpérience, c'est là un fait nouveau, irréductible dans le domaine de la connaissance, et pour laquelle il faut bien recourir à une faculté originale, ou du moins à une vertu innée de Tesprit. L'expérience, et surtout rimagination qui vient à sa suite, peuvent reculer indéfiniment les limites du fini, remonter de cause en cause, embrasser un nombre de plus en plus grand de phénomènes et d'individus, poursuivre de forme en forme, d'état en état, les nombreuses transformations de la substance. Y a-t-il rien de plus merveilleux, de plus propre à nous représenter rinfiniment grand que la description du ciel, telle que nous la donne l'astronomie moderne? Y a-t-il rien qui nous fasse mieux concevoir Tinfiniment petit que les expériences microscopiques de la philosophie coipusculaire ? D'où vient que tout cela ne satisftnt pas l'esprit, à l'endroit de l'infini? D où ce mouvement irrésistible qui l'entraîne toujours en avant? D'où cette conviction a priori que, quelque chemin que fassent l'induction et l'imagination dans la carrière de la quantité, ainsi que dans les autres catégories de la pensée, elles n'arriveront jamais au terme? C'est donc qu'il y a dans l'esprit une autre lumière que l'expérience, un autre guide que l'imagination. Que vous appeliez cette faculté raison ou d'un tout autre nom, que vous la fassiez opérer avec ou sans le concours de l'expérience, toujours est-il qu'il y a là un phénomène intellectuel irréductible à l'expérience. Mais de ce que l'esprit humain porte en son sein des principes à priori^ il ne s'ensuit pas qu'il les produise brusquement et librement, en dehors de toute relation avec les réalités de l'expérience. Il y a ici une distinction à faire. Une notion de l'entendement, un jugement de la raison peut
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avoir pour origine, pour donnée, pour malière, Texpérience, sans en être pour cela la simple expression abstraite, ainsi que le prétendent les empiristes. Ces jugements et ces notions n'en appartiennent pas moins à des facultés spéciales, la raison et Tentendement. La sensibilité, abandonnée a elle-même, ne serait capable ni de notions quelconques, ni à plus forte raison de jugements métaphysiques. L'animal en est la preuve : Il a des perceptions et des images comme rhomme ; mais il ne peut rien en tirer de ce que celui-ci en lire, parce que rentendcmcnl et la raison lui manquent. Je n'ai sur la vertu de lesprit, sur l'existence de facultés supérieui^es à la sensibilité pas plus de doute que Platon, que Malebranehe, que Leibnitz, que Kant, que toutes les écoles qui voient autre chose que la sensation transformée dans la pensée et la science humaines. Ce que je nie et ne puis comprendre, c'est la manière dont la plupart de ces écoles font opérer l'entendement et la raison. Les unes supposent des idées métaphysiques toutes faites, sans date, sans mode de formation : c'est l'hypothèse absurde des idées innées. Les autres, plus raisonnables, font arriver ces idées à propos des perceptions de Texpérience , mais sans dire comment ni en vertu de quel rapport logique elles arrivent ; ils font même de cette lacune, de ce brusr|ue saut de la pensée le signe de l'excellence et de la haute origine de la raison. Pour moi, je n'y vois pas tant de mystère ; je crois saisir la transition de l'expérience et de Tentendement à la raison. Je reconnais la vertu de cette fonction supérieure de l'esprit; mais je ne crois point qu'elle opère, pas plus que l'entendement, sans base et sans données. Quelque opinion qu'on ait de son origine (et vous savez si je suis crédule à cet endroit), il faut bien admettre que la raison ne trouve, ne produit, ne
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de son origine, il faut bien admettre que la raison m trouvai ne produit, ne travaille que dans les conditions de la pensée humaine, c'est-à-dire sur les données de rexpérience, .
Le SiiVAUT, — J'en avais le pressentiujenti même avant la démonstration de l'analyse.
Le Métaphysicien, tt- C'est en quoi l'empirisme a raison contre l'idéalisme. L'analyse moderne me semble avoir fait sa juste part à chacune de ces deux doctrines exagérées, Elle prouve invinciblement que la raison^ de même que l'en** tendement, est une faculté priginale de l'esprit, absolument irréductihlci à )a Hçnsibihlé. Mais elle démontre aussi avec non moins d'évidence que la raison, de même que l'enten* delnent, a pour point de départ et pour matière de ses con» captions les données delà sensibilité* C'est en travaillant sur ces données que la pensée arrive aux notions de l'entendement et aux conceptions de la raison. Mais il ne faut pas se tromper sur la nature de ce rapport- Les perceptions de la sensibiUté ne contiennent p^s Ipgiquement les notions de l'entendement et les conceptions delà raisoni de telle sorte qu'il suffise d'une simple abstraction pour les en dégager, ainsi que le prétendent toutes les écoles empiriques. Quand l'esprit les en tire, il obéit à une logique qui lui est propre, et qui est parfaitement indépendante des rapports existant entre les choses elles-mêmes. L'esprit ne peut tirer d'aucune manière l'infini du fini, l'absolu du relatif, le nécessaire du contingent, l'universel du particulier, ni par soustraction ou addition, ni par analyse ou synthèse. S'il va de Tinluition à h notion, delà notion à la conception, c'est en vertu d'une force irrésistible qui développe sa pensée. Il en est des actes de l'être pensant comme des formes de l'Être universel. Si l'on s'en tient aux apparences, on prend une succession tië-
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cessaire pour une véritable génération, une condition pour une cause. Mais l'analyse retrouve le vrai principe générateur sous la condition, la vertu innée de Tesprit dans les actes de l'entendement et de la raison, comme la métaphysique retrouve la force créatrice de l'Être universel dans les règnes supérieurs qui couronnent l'échelle des êtres. C'est pour cela qu'il ne faut pas dire, avec l'école empirique, avec Hegel lui-même (qui l'entendait il est vrai dans un autre sens) que le système entier de la pensée n'est qu'un développement de la sensibilité. Ni l'entendement ni la raison ne sont con** tenues, même en germe, dans la sensibilité. Tout part de la sensibilité, mais rien n'en sort. C'est l'esprit çeul qui est le vrai principe de toutes les facultés et de toutes les opérations dont se compose le système de la pensée.
Le Savant. — Je comprends la distinction.
Le Métaphysicien. — 11 ne faut jamais l'oublier , quand l'analyse nous conduit par une logique irrésistible des intuitions de la sensibilité aux notions de l'entendement, et de celles-ci aux conceptions de la raison.
Le Savant. — En résumé, puisque les jugements ne sont que des analyses ou des synthèses des notions, lesquelles ne sont elles-mêmes que des synthèses de l'expérience, je vois qu'en définitive tout revient à l'expérience, l'entendement aussi bien que la sensibilité, la raison aussi bien que l'enten-» dément.
Le Métaphysicien. — Je n'ai rien à reprendre à cette conclusion, pourvu que vous vous souveniez de la distinction de la matière et de la forme de la connaissance. C'est l'expérience qui fournit toute la matière; mais c'est l'esprit seul, imagination, entendement, raison, qui imprime la forme, en synthétisant les éléments de rexpérience. Cette synthèse
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prend des noms différents, suivant les objets auxquels elle s'applique. C'est l'imagination pour les représentations du temps et de l'espace; c'est Tentendement pour les notions; c'est la raison pour les conceptions. Mais dans les conceptions, comme dans les notions, comme dans les perceptions, c'est toujours le même acte, la même fonction de l'esprit, la synthèse. L'esprit a donc sa part dans la formation de la connaissance, tout comme l'expérience; et vous sentez maintenant toute la portée de la correction de Leibnitz à la maxime sensualisle : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, nisi ipse intellectiis .
Le Sajtant. — Cela est bien entendu. Je ne veux plus que vous soumettre une réflexion : c'est que, les principes métaphysiques de l'infini , du parfait, de la substance, de l'absolu, n'étant que des abstraits, n'ont ni objet ni usage possible. Il me semble dès lors que la conséquence à en tirer pour l'avenir de la métaphysique saute aux yeux. Décidément cette science est bien malade , puisqu'elle est condamnée par l'analyse. Votre conclusion confirme l'arrêt de Kant.
Le Métaphysicien. — Ceci est un autre problème que ma ox)nclusion laisse tout entière. De ce que toutes les noticfns de l'entendement et toutes les conceptions de la raison n'ont pay d'autre matière que l'expérience, ni d'autre objet que la réalité empirique, il ne s'ensuit pas que les principes métaphysiques ci-dessus énoncés soient de pures abstractions de l'esprit, sans objet ni application possible. J'espère bien vous prouver le contraire dans nos entretiens suivants. Tout ce que vous pourriez préjuger des conclusions de cette analyse, c'est que ces principes et ces notions n'ont ni objet ni application possible en dehors de la réalité perçue par l'expérience. Mais gardons- nous d'anticiper sur les résultats d'une discussion
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qui ne saurait être trop approfondie, vu la diflficulté et Timportance des problèmes. Après Tanalyse viendra la critique. Alors nous aurons à considérer Tintelligence, non plus en elle-même, comme nous venons le faire, mais dans ses objets. C'est là que se videra la capitale question de la vérité objective de nos notions et de nos conceptions, question dont la solution doit décider du sort de la métaphysique. Pour le moment^ nous devions nous borner à l'analyse de l'intelligence. Si elle est complète, on n'a rien de plus à nous demander^ Cette analyse d'ailleurs nous a révélé ce que nous cherchions à savoir, la distinction précise de la part de l'ex* périence et de la part de l'intelligence dans les trois grandes fonctions de la pensée humaine^ sensibilité, entendement et raison. Elle nous a montré jusqu'à l'évidence que, dans ces trois facultés, l'élément objectif e&t toujours l'intuition empirique, et que l'élément wi/ec^t/ n'est jamais que la synthèse des intuitions. Et par cette démonstration, l'analyse nous a conduits à une conclusion définitive qui sera le point de départ et le principe de toute notre critique. Cette conclusion est que l'expérience fournit la matière, l'objet de toute science , de la plus abstraite comme de la plus concrète, de la plus haute comme de la plus infime, de la science de Dieu comme de la science du monde vu dans ses plus minces détails. C'est de cette source unique, seiis extérieur ou conscience, que l'esprit tire par l'analyse et la synthèse toutes ces merveilles d'abstraction, de subtilité, de profondeur, d'étendue, d'élévation, de puissance et de fécondité qui nous ravissent dans les œuvres de la pensée humaine.