La sensibilUé
Le Métaphysicien. — Enfin nous tenons le nœud de la difficulté; il ne s'agit plus que de ie dénouer. D'expériences en expériences^ nous voici arrivés à l'épreuve qui doit décider dusortde la métaphysique. Toutes nos tentatives précédentes n'ont eu pour résultat que de nous convaincre d'une chose ; c'est qu'il n'y a pas de système qui puisse foiider, pas de principe qui puisse asseoir la métaphysique, avant qu'on ait sondé les bases mêmes de la connaissance humaine. Toute réforme de la métaphysique doit donc commencer par l'analyse et la critique de l'intelligence.
Le Savant. — J'en tombe d'accord. A l'œuvre donc et droit au but; c'est assez de préliminaires.
Le Métaphysicien. — L'intelligence ne s'analyse pas directement ; c'est son produit, son acte, son œuvre seule qui peut être l'objet de l'analyse. Or cette œuvre, plus complexe qu'il ne semble au premier abord, est la connaissance, Percevoir, penser y connaître sont trois choses distinctes. Percevoir est la condition^ penser est l'acte, connaître est le produit. C'est la perception qui fournit la matière de la connaissance; c'est la pensée qui lui donne la forme.
Le Savant. — Je ne comprends encore pas bien cette distinction de la matière et de la forme de la connaissance,
ANALYSE DE L 'INTELLIGENCE. 3/|l5
quoiqu*Qn en parle beaucoup depuis Kant. J'ai toujours cru jusqu'ici avec l'école française que la connaissance est une chose simple y et je vous avoue que je vis encore sons le préjugé vulgaire qui définit l'idée la pure représentation d'un objet. Je ne vois d'aulre fonction à l'esprit que celle d'un miroir qui réfléchit la réalité. Quand l'image est conforme à l'objet, la connaissance est vraie ; si elle lui est adéquate, la connaissance est complète. L'espril me semble avoir une capacité passive, dont le rôle est uniquement de recevoir l'impression des choses; je ne comprends pas qu'il y ajoute rien de son propre fonds, excepté dans le cas de la fiction ou de l'abstraction. La tiction elle-même est une synthèse d'éléments empruntés à la réalité, dont le tout seulement est l'œuvre de l'esprit; l'abstraction est l'analyse de la représentation dans ses divers éléments et, comme telle, n'a pas plus d'objet réel que la fiction. Sauf ces deux cas, Te^prit me semble entièrement passif dans la connaissance, et c'est même parce qu'il est tel que la connaissance est vraie. L'intelligence se comporte toujours vis-à- vis des choses comme une capacité purement réceptive, de telle sorte que vos deux éléments de la connaissance, matière et forme, appisirtiennent également à la réalité. Je ne vois donc pas bien sur quoi est fondée votre distinction.
Le Métaphysicien. — Si vous aviez lu Kant, vous n'auriez aucun doute à cet égard. Je vais essayer de mettre cette vérité dans tout son jour. La sensation est le fait le 'plus simple, le plus élémentaire de la connaissance ; c'est par elle que l'intelligence communique avec le n>onde extérieur. La sensibilité est le premier degré, la fonction la plus grossière de l'esprit, puisqu'elle est commune à l'homme et à ranknaU C'est donc par là que doit débuter toute andyse.
â&6 ANALYSK DE L'jNTËEX16fi|(€là.
Or toutes nos sensation^ peuvent se ramener à trois classes : sensations purement affectives , sensations affectives et reprisentalives à la fois, sensations purement représentatives. Les premières ne nous apprennent absolument rien sur les choses, extérieures et se réduisent à de pures atTections de plaisir ou de peine : ainsi la sensation de la faim, de h soif et des divers états physiologiques^ les sensations organiques du goût, de l'odorat et de Touïe. Il est trop clair que ces sensations sont purement subjectives et n'entrent pour rien dans la matière de la connaissance proprement dite. Les dernières, telles que la plupart des sensations de la vue et du toucher, rentrent visiblement, pap leur caractère mixte, dfinsj^deux autres catégories. Restent donc les sensations dites représen tatives sur lesquelles l'analyse doit rechercher jusqu'à quel point elles sont subjectives et jusqu'à quel point objectives.
Le Savant. — Quand Vous dites que ces sensations sont purement représentatives, entendez vous trancher )a ques^ tion du caractère primitif et essentiel de la sensation? On a pu soutenir, et par de fort bonnes raisons, que toute sensation, est de sa nature affective, et devient parfois indifEérente par l'habitude qui en émousse peu à peu h pointe. II. y a même des philosophes qui sont allés jusqu'à nier 1^ sensations indifTérentes, même par l'effet de l'habitude, et à expliquer cette apparente indifférence par ia simple prédominance d'autres sensations.
Lr Métaphysicien. — Je crois cette explication subtile. Qu'est-ce qu'une sensation dont nous n*$ivons plus con* science? Mais qu'importe ? La seule chose qui nous intéresse en ce moment, c'est le caractère représentatif de nos sensations. Le reste n'est pas du domaine de rintelligence, et notre analyse n'a point à s'en inquiéter. Toute lu questionne
AN4LY8B DE L'iNTBLLlGfiNGS. SA?
réduit à savoir ce qu'il y a de réel^ A' objectif uu fond de la représentation.
' Le Savant. ^ Il me semble que la réponse n'est pas difiîcile à trouver. La distinction de Téléinent affèalif et de réiément représentatif de )a sensation ne correspond -elle pas exactement à la distinction du subjectif et de V objectif dans la connaissance? S'il en est tiinsi, la question est tranchée. Toute sensation représentative implique son objet, et t'implique dans la mesure même de la représentation. Or, si le caractère propre de la connaissance est d'être objective, si c'est bien la ce qui la dislingue de la sensibilité pure, de la volonté, et de tout phénomène purement interne de l'àme ou de l'esprit, j'en puis conclure que c'est la représentation qui fait la connaissance tout entière, ni plus ni moins.
Le Métaphysicien. -^ Voilà précisément Terreur. Il y a tout i la fois plus^ et moins dans la sensation représentative que dans la connaissance; ce qui fait que représentcUi f nenl pas exactement synonyme d'objectif. Que les odeurs, les saveurs, les sons soient de pures sensations sans objet correspondant dans la Nature, c'est^e que personne n'a jamais mis en doute« Quand je dis sans objet , remarquez bien que je ne dis pas sans cause. Il est évident que nos sensations, si purement affectives qu'elles soient, ne sont pas des fflodifiôations libres et spontanées de notre sensibilité; toutes ont donc cela de commun qu'elles ont une cause extérieure,- Ce qui Tes distingue essentiellement , c'est que les unes ont un objet, tandis que les autres n'en ont pas. Toutes nos sensations physiologiques^ toutes nos sensations du goût, de l'odorat et de l'ouïe sont dans cette dernière catégorie. Les seules sensations qui aient un objet, et qui, à ce titre, soient vraiment représentatives, sont les sensations
delà vue et du toucher. Mais encore ne faudrait-il pas s'imaginer que ce genre de représentations corresponde de tout point à la réalité. Les sensations de la vue se décomposent dans les images de la couleur, de l'étendue et de la figure. Or nous avons déjà démontré ailleurs que ces images ne représentent nullement des propriétés réelles des corps. On ne peut dire que les corps soient par eux-mêmes étendus, figurés et colorés, de même qu'ils sont pesants, élastiques, électriques, magnétiques, sujets à telles décompositions et à telles compositions chimiques, etc.
Le Savant. — 11 est trop clair que la couleur est une sensation purement affective, comme le son, l'odeur et la saveur; mais j'ai de la peine à me faire à l'idée que l'ctendoe et la figure ne sont pas des propriétés des corps.
Le Métachysigien. — Je le comprends, tant le préjugé est puissant. Mais jtigez vous-même s'il résiste à l'analyse. La figure n'étant qu'une modification, une limite de retendue, toute la difficulté se réduit à l'étendue. Or celle-ci n'est pas autre chose en définitive qu'une pure représentation de l'espace, une image, une illusion de même nature que la représentation des étoiles formant pour la vue cette continuité de points qu'on nomme la voie laclée^ enfin une simple forme de la vision, forme nécessaire, mais toute subjective que dissipent l'analyse et l'expérience. Que deviertt, dans le creuset du chimiste. Cette propriété dont nos métaphysiciens de l'école de Descaries font la propriété fondamentale des corps i^ Ne s'évanouit-elle pas dans les décompositions subtiles, dans les prodigieuses transformations que lui fait subir l'art de nos expérimentateurs? Qui est-ce qui aujourd'iiui reconnaît dans la substance matérielle autre chose que des forces? Qui est-ce qui prend au sérieux la théorie des
akàltse db l'intblligencr. 3â9
atomes^ c'est-à*t]ire de molécules tout à la fois étendues et iodivisibles, ce qui implique contradiction ?
Le Savant. •— Vous avez raison pour retendue et les sensations de l'ouïe. Mais il me semble qu'il n'en est pas de même des sensations du toucher, de la perception de solidité ou^ de résistance, sans laquelle on s'accorde à reconnaître que nous n'aurions pas la notion de corps.
Le Métaphysicien. — En effet, c'est la condition de toute notion des choses extérieures; mais cela ne veut pas dire que la sen^tion de résistance réponde à une véritable propriété des corps. Sans les sensations de la vue, il y a beaucoup de propriétés réelles des corps que nous ne pourrions connaître, et pourtant il est prouvé qu'aucune sensation visuelle n'est objective. Il en est de même de la sensation de solidité àlaquelle se réduisent toutes les sensations du toucher. Qu'est-ce en effet que la solidité j sinon une simple résis-^ tanee^c'esl-à-^direun phénomène purement relatif à l'organe delà pression? Cette sensation répond si peu à une propriété réelle des corps, qu'il y en a beaucoup qui ne la possèdent point, tels c^ue les liquides et les gaz. C'est, comme la figure, comme l'étendue, une forme de la perception, forme nécessaire, puisque le toucher ne peut rien percevoir autrement que ^us la condition de résistance, mais qui n'a rien de commun avec la nature même des corps. Que le chimiste fassç pour le corps perçu comme solide ce qu'il a fait pour le corps conçu comme étendu ; qu'il volatilise l'un, comme il a décomposé Tautre: voilà la résistance supprimée, comme tout à rheure la continuité, sans que le corps ait perdu pour cela ses propriétés constitutives. Vous voyez donc que certaines sensations dites représentatives ne répondent pas plus que les autres à des propriétés réelles et indépendantes dans
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les corps. Plus vous 'y réfléchirez, plus vous vous convaincrez qu'il en est de nnéme de toutes les sensations proprement dites, qu'elles soient ou non représentatives. Le caractère propre de toute sensation, en tant que sensation, est d'être subjective, à quelque organe qu'elle se rapporte. . Le Savant. — Il me semble que cette conclusion, à laquelle je ne vois pas d'ailleurs moyen d'échapper, mène tout droit à V idéalisme de Berkeley. Vous convenez que la sensalion est la condition de toute connaissance , qu'elle seule nous en fournit la matière en nous mettant en rdation avec le monde extérieur; et en même temps vous affirmez, vous prouvez par l'analyse que la isensation n'a pas d'objet. Comment nous tirer de cette- impasse?
Le MÉTAPHTSiaEN. — Ne vous effrayez point. La subjectif vitéàes sensations n'a rien de menaçant pour Vobjeciivilédi» la connaissance elle-même. Il ei^ bien vrai qu'aucune de nos sensations, sans en excepter celles de la vue et du toucher, n'a d'objet propre dans la réalité extérieure; que l'étendue, la figure, la solidité sont des sensations, ni plus ni moins que la couleur, le son, l'odeur et la saveur. C'eat en ce m\% que toutes nos sensations indistinctenient sont ^mbjeeUvêi. Mais, dans un autre sensv on peut les dire objectives. D'abord elles le sont toutes, en t»nt qu'elles supposent, en dehors de leur sujet, des causes inconnues, indéfinissables, mais réelles et indépendantes de nos orgaiies. Ensuite, parmi ces sensations, il en est qui représentent un certain ordre, certaines lois dans la durée^ le développement, la composition, la constitution des phénomènes de la réalité. C'est cet ordre, ce sont ces lois vraiment objectives^ c'est-à-dire absolument indépendantes de nos sensations, que découvrent Texpéricnce et Finduction, à l'aide dés données aensibles^' et qui font
ANALYSE DE L*»NTELLIGBMCE. 551
Tobjet propre de la connaissance et de la science. Cette vérité n'a point échappé à Kant, qui donne conune une preuve de Texistence des choses extérieures Tordre déterminé et fatal dans lequel se succèdent les diverses intuitions dont se compose une représentation sensible. Et en effet, si la réalité n'était qu'une simple matière à penser |)our Tintel* ligence, pourquoi celle-(M ne la transformerait-elle, ire l'ar* rai^;erait-€lle pas à son gré, comme fait un artiste pour toute espèce de matière ? Ainsi soit la représentation (c'est, je crois, l'exemple de Kant) d'une bille qui parcourt successif veroent, dans ime direclioA donnée, un t^ertain nombre de points dans l'espace, avant de s'arrêter. Pourquoi la sensibilité suit-elle un ordre invariablement déterminé, voyant d'abord la bille en B, puis en C, puis en D, puis en K, sans pouvoir jamais changer cet ordre en répétant l'expérience indéfiniment? Pmirquoi, si la direction change, l'ordre des intuitions de la sensibilité change-t*il aussi exactement de la même manière et dans le même rapport ? Comment expli« quer cet ordre fatal de nos sensations , si le développement de notre sensibilité ne correspondait à l'ordre réel des phénomènes eux-mêmes ? Donc l'ordre de nos sensations et de nos perceptions a sa éause en dehors de nous ; donc il existe un nofi-*moi, une réalité extérieure.
• Lk Savaitt. — Cela est évident, eii effet.
Le MÉTAPHYstcicN . — Donc, bien que la sensation soit ^(sentiellement subjective, elle contient un élément objectif. C'est ce dernier seul qui constitue la matière de la connaissance. Je dis la matière et non l'objet, parce que la connaissance ne se forme que par l'inlerveifition d'une autre fonction dé l'intelligence qui est propre à l'homme et dont tious allons parl^. Quant à l'élément subjectif ou formel de la sen^
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salioQ représentative, qu'il ne faut pas confondre avec le simple phénomène affectif de peine ou dé plaisir, U consiste précisément dans la synthèse des éléments de la sensation. Cette synthèse s'opère par une faculté de l'esprit qu'on nomme l'imagination, et dont la fonction unique et constante est de représenter toute matière delà sensation dans le temps ou dans l'espace. -
Le Savant. — Je commence à vous comprendre. Toute sensation représentative est à la fois ohjective et subjective : objective en ce qu'elle suppose une réalité extérieure qui explique l'existence et l'ordre de nos représentations ; subjective en ce qu'elle comprend les éléments divers dont elle est formée dans une unité qui n'a \y^s d'objet propre dans la réalité, et qui est absolument irréductible à l'expérience.
Le Métaphysicien. — C'est ce <lont il n'est plus permis de douter depuis la savante et solide analyse de Kant. Ce philosophe A démontré catégoriquement deux choses r l*»que les concepts de l'espace et du temps sont si peu des produits de l'expérience qu'ils en sont des conditions nécessaires; 2* que ces concepts ne correspondent point, comme les perceptions de l'expérience, à des choses réelles et substantielles.
Le Savant. — Alors vous admettez avec Kant que. le temps et l'espace sont de pures formes de la sensibilité, lesquelles constituent proprement les facultés A'.tmaginatim et de peixeption ?
Le Métaphysicien. — Pas loutà fait. Si l'analyse de Kant me semble exacte de tout point, je ne puisadiûellre la conclusion qu'il en tire. Que le temps etrespace ne soient point des êtres réels, des substances, ainsi que Ta soutenu longtemps une vaine ontologie, cela ne fait pas de doute ; et la démonstration deLeibnitz sur ce point avait, déjà préparé les résultais de
AHALYSE de L'iNTfiLLIGENCe. S53
la critique de Kant. Mais où celui-ci me parait dépasser les données de l'analyse, c'est lorsqu'il va jusqu'à réduire le temps et Tespace à de pures formes de l'imagination. Autant vaudrait dire que toute loi des phénomènes physiques ou moraux est puremrat subjective, parce qu'elle suppose 4me synthèse de l'entendement. Je trouve qu'ici il exagère le rôle de l'esprit et ouvre au scepticisme une porte que la logique ne lui per^ metbra fdus de fermer. La fonction de l'esprit, dans l'acte de l'imagination,- se réduit à relier en faisceau, à recueillir en un UnU les moments de la sensation multiples et divers, qui correspondent aux éléments mêmes de la réalité. Rien de moins, rien de plus que cette opération synthétique, à laquelle le langage, organe ordinaire du sens commun et de la vérité, a donné le nom depercepUon. Percevoir, en effet, percipere, c'est saisir, comprendre dans I unité de l'imagination les diverses impressions qui naissent du contact de l'organe avec la réalité extérieure. Dans la sensation représentative, ou perception proprement dite, tout est donné par l'expérience, sauf la synthèse elle-même des éléments. Non-seulement l'esprit n'ajoute rien aux éléments que fournit l'extérieur, quant à la matière même de la perception, mais encore il ne peut rien sur le rapport et l'ordre de ces élé,ments, dans le développement total de la représentation. Ainsi, dans la perception de l'étendue et de la figure, c'e^t l'expérience qui donne, avec les éléments, la juxtaposition et la disposition qui permettent d'en former l'image de l'étendue ou l'image de la figure. Si cette image elle-même est purement subjective, en ce qu'il n'y a pas dans la réalité d'objet propre qui corresponde à son unité synthétique, le rapport^ l'prdre des éléments fournis par l'expérience est PO phénoinène aussi indépendant de l'imagination, aus^i
â5& AMILYSË DE l'iNTELLIGBMCB.
objectif<\ue Texistence même de ces éléments. Donc l'étendue proprement dite n'est pâs, comme l'a soutenu Kant, une loi purement subjective, une simple forme de la sensibilité. Le concept de ce nom n'est point absolument vide et pur de tout élépnent empirique ; au contraire, il implique juxtaposition, continuité, disposition de parties, toutes dioses qui sont des données de l'expérience. En voulezvous une preuve palpable? Supprimez- par la pensée toute sensation, tout rapport avec l'extérieur, toute expérience, et dites-moi s'il vous restera le moindre concept de l'étendue? Il ne vous restera rien autre chose que la faculté de former une synthèse des éléments de l'expérience ; et encore cette faculté ne pourrait-elle passer à l'acte, faute de condition.
Le Savant. — Vous dites vrai pour l'étendue. MaisTes^ pace?
Le Métaphtsioem. *t- Quant au concept de l'espace, à moias d'en faire une abstraction inintelligible et contradictoire, i l'exemple d'une certaine école de métaphysiciens très savants et très profonds dans l'art de substituer les mots aux choses, il n'est autre que le concept de l'étendue, et suppose par conséquent l'expérience. Je n'ai jamais compris, pour mon compte, un espace qui ne fût pas étendu et par suite divi* sible. L'immensité ramenée à un point indivisible, ainsi que l'éternité, m'a toujours paru un de ces non-sens pompeux dont certaine métaphysique a le secret. C'est eomme la célèbre défmition de la création eœ nihih^ qui ne présente absolument aucune idée à 1 esprit. Dieu nous garde de ces abstractions incompréhensibles auxquelles Terreur est mille fois préférable, pourvu qu'elle se fasse comprendre. Si l'espace semble distinct de l'étendue, c'est simplement comme le contenant du contenu ; le contenu est Tétenduê
àNALYSS de L'iiNTELLIGKMCE. 356
copçrètei (andig que le contenant est retendue abstraite. Voilà toute la diflerence des concepts de retendue et de re8pace4
Ls Savant, —Je n'insiste plus.
Lg MÉrAPBYsiciKH.-^ Pour en revenir à notre sujet» il ressort de toute cette analyse que Timaginalion, réduite à ella-inéme, n'est autre chose que la faculté de synthétiser les intuitions de rexpérience. Et il faut se garder d'ajouter avfo. Kant qu'elle fait cela au moyen du concept pur de l'espace ; car ce concept lui-ménoe est jusqu'à un certain point une représentation empirique. La fonction de Vimagina^ tion tBiproipremeni synthétique^ et non représentative; cette dernière fonction lui vient de l'expérience.
Lb Savant. «- Je ne vois rien en elTet à coni^ter dans cette analyse.
. Li MiTAPHTsiciBN. — Jl cu cst absolument de même du temps. Vous savez que le concept du temps est exactemeat aux intuitions delà conscience c^a qu'est le concept de l'espace aux représentations de 1 ^imagination . Cette analogie est si com- |4ète que le langage se sert des mêmes termes pour exprimer le douMe rappor^des corps à l'espace et des événements au teiaps. Le temps n'est que la durée infmie, comme l'espace etft l'infinie étendue; la conception d'un temps qui ne dure^ nràpas est tout aussi impossible que la conception d'un espaee qui m serait pas étendu. Or toute durée implique une succession de moments, de même que toute étendue suppose ^Qe juxtaposition continue d'éléments. Donc le concept de tMups ne contient pas moins que celui d'espace certaines données ^de l'^périence; ety pour la même raison, il est tout à lait impossible de le conâdérer, avec Kant, comme mm puri f(Mrm$ :ûe la perception interne* Que la synthèse
356' ANALYSÉ DE L'iSTËLUGEfiCË.
des actes de conscience dont se compose un temps donne soit sans objet dans la réalité, absolument de même que la synthèse des intuitions delà sensibilité, cela n'est pas douteux. Mais ces actes eux-mêmes, mais le rapport eU'ordre dé succession de ces actes, sont aussi indépendants de la conscience^ aussi objectifs que les intuitions de la sensibilité.
Le Savant. — Ici je ne comprends pas très bien le sens du mot objectifs e\']e ne vois pas qu'il y ait lieu d'appliquer aux intuitions de la conscience, comme aux représerttutions de la sensibilité, la distinction du subjectif et de l'ofrjecéifj de la forme et de la matière. Ne semble-t-il pas que tout soit subjectif dans les premières, et que le concept de la durée, étant tout à fait relatif à notre existence personnelle, ne soit autre chose que la synthèse de nos actes de conscience?
Le Métaphy^cien. — Sans doute toute perception de conscience est essentiellement subjective; elle l'est aussi bien dans ses éléments que dans la synthèse qui en fait un mo* ment delà durée, bien différente en cela dé fa représentalion sensible dont les éléments sont extérieurs. Mais, outre que nos intuitions internes sont indissolublement' liées à nos rejwrésentations externes, quand même cell^-là ne supposeraient aucunement celles-ci, il n'en faudrait pas moins distinguer, dans les perceptions de conscience, la part de Texpérience proprement dite et la part de l'esprit, tout comme dans les représentations de la sensibilité. Sous ce rapport, r^nalogie est complète. La fonction de l'expérience est de fournir les éléments épars, la matière de la perception interne, tandis que la fonction de l'esprit est de donnera ces éléiïients la forme d'une synthèse. Pas plus que dans les représentations sensibles, cette synthèse n'a d*objettéritaMe; c'est un acte de Fesprit, rien de plus. En réplité, les modifications
ANALYSE DE l'jNTELLIGENGE. S57
qui composent la vie intérieure sont indéfiniment divisibles en moments distincts, tout comme les phénomènes qui constituent la réalité extérieure le sont en éléments séparables. Dans les deux cas, la matière de la perception est également multiple, indéterminée, et a besoin d'une synthèse de Tesprit pour devenir un objet de perception. C'est cette-synthèse qui fait l'élément formel^ en ce sens subjectif de la conscience, tandis que l'ensemble des intuitions du sens interne en constitue l'élément matériel^ empirique, o6;ertt/ proprement dit.
Le Savant. — Dans cette mesure, j'admets votre distinction de la matière et de la forme appliquée aux perceptions internes.
Le Métaphysicien. — Cela me suffit pour établir que le concept du temps est tout aussi objectif que le concept de l'espace, contrairement à l'opinion de Kantqui fait du temps, aussi bien que de l'espace, une simple forme de la sensibilité. Car la succession et Tordre des intuitions de la conscience sont donnés par l'expérience, exactement comme la juxta* position et l'ordre des représentations de l'imagination; en sorte que l'esprit n'a pas plus de pouvoir sur les unes que sur les autres. Il ne peut ni changer, ni modifier cet ordre et ce rapport ; toute sa fonction se borne à le réduire à une synthèse^ en le reproduisant. Donc le concept de tem{)s n'est pas simplement la synthèse des éléments de In perception interne, mais encore, mais proprement le rapport, l'ordre même de ces éléments, tel qu'il est donné par l'expérience. Voilà comment il est objectif; il l'est au même litre que le concept d'espace, dont les éléments avec leur rapport et leur ordre donné, sont indépendants de la synthèse de l'esprit.
Le Savant. — En effet Vobjeclivité du temps ne me semble pas moins évidente que celle de l'espace. Mais quel rap^-
M8 iMALTSB AI'L^INTILUaOfCI.
port a cett6 démonstration avec le but de notre recherche?
Le Métaphtsicubm. *^Le rapport le plus direct. Ne s'agitait pai entre nous de savoir si l'analyse de la connaissanM donne à Kant le droit d'interdire à l'intelligence humaiAe toute affirmation et toute recherche relative à la vérité obje^ Uve de nos perceptions et de nos idées ?
Le Savant. *-^ Sans aucun doute.
Le Métapbtsicikm. «^ Or Kant prétend démontrer sa ithèsê par la triple analysé de la sensibilité^ de l'entendement et de la raison. En ce qui concerne la sensibilité^ il croit pouvoir affirmer ^ au nom de l'analysC) que l'espace et le temps ne sont que des formes de la sensibilité. Quand donc nous lui prouvons, par la même autorité, que l'espacent le temps contiennent un élément empirique^ inexplicable par la pore synthèse de l'esprit, nous ruinons sa thèse, au moins ea tout ce qui regarde les perceptions de la sensibilité.
Lb Savant. — Je vois maintenant où vous voulez en %*enir. Si votre analyse est exacte, quant & la distinction précise de rëlément iubjectifet de l'élément objectif j de la forme et de la nuUièrê^ de Yesprit et de Yexpirience^ dans les représdfl** tations ou les perceptions de la sensibilité, il en ressort que Kant a réduit outre mesure la part de l'expérience et exagéré la part de l'esprit, que la mùtière proprement dite de la perception comprend non-seulement les intuitions qui cor* respondent aux divers phénomènes de la réalité^ mais encore le rapport et Tordre de ces intuitions, lequel ne correspond pas moins que les intuitions elles-mêmes aux phénomènaê de la réalité, que toute représentation ou perception est uniquement composée d'éléments empiriques que Timagination et l'esprit ne font que synlh^iêor^ que l'espace et le (eiâps ne sont ni de pures formes de la sensibiKté, m de véritables
ÀNAL.Y9K U£ l'iNTËLLIGKNGK. 359
substances, mais des rapports de juxtaposition et de succes- «on qui n'existeraient point sans les choses, mais aussi réels d'ailleursque les clu)ses entre lesquelles ils subsistent. Si ces résultats de l'analyse sont exacts, et je ne vois pas comment on pourrait les contester, il s'ensuit que la critique de Kant porte à faux, au moins en ce qui concerne la sensibilité, et que la distinction de la matière et de la forme^ toute fondée qu'elle soit, ne creuse point un abime entre l'esprit et les choses. Je comprends maintenant le vrai rapport de la représentation à l'objet représenté. D'une part la représentation n'est point une conception spontanée, une vraie construction de l'imagination, ainsi que le veut Kant, puisque l'expérience lui impose des éléments, et dans ces éléments un ordre dé-*terminé. De l'autre, on ne peut la considérer comme une simple copie de l'objet, ainsi que la déOnit la logique de l'empirisme, puisque l'imagination lui imprime une unité, une forme à laquelle la réalité ne répond qu'imparfaitement. Lk MtrAPHYsiciEM. — Vous avez raison de dire imparfiiitement. Car affirmer, avec Kant, qu'elle n'y répond pas du tout serait aller beaucoup trop loin ; ce serait se condamner, à l'impossibilité d'expliquer pourquoi tels objets suscitent eu nous des images continues et régulières, tandis que t^s autres n'en provoquent que d'irrégulières et d'incohérentes. 11 faut reconnaître dans la réalité extérieure une certaine diversité d'états qui explique la diversité de nos sensations. Donc il n'y a point de l'objet représenté à la représentation la différence absolue d'une simple matière à une forme; il y a l'analogie, je ne dis pas l'identité, d'une figure imparfaite à une figure parfaite, d*une ébauche à un type. Donc la sensation est vraiment ntprésentative, et, sauf la perfection^ de forme que contracte
dÔO ANALYSE DE L*1NTELLIGENCE.
l'objet dans rimagination, Tesprit peut en toute sécurité conclure des révélations de l'expérience à rexistence, à l'ordre, à la loi, à la forme, à la nature même de la réalité^ Telle sensation de saveur, d'odeur, de son, de couleur, de figure, d'étendue, sans exprimer une propriété précise, comme les propriétés physiques et chimiques des corps, correspond néanmoins à telle disposition, telle composition, telle constitution inconnue, mais certaine d'un corps^ En ce sens, il n'est pas de sensation qui n'ait sa signification objective, quelque peine qu'ait la science à la démêler. Tout nous parle du monde extérieur; la sensibilité et l'imagination^n'en sont que les échos. Ces échos modifient sans doute les sons qu'ils répètent, mais sans les dénaturer ; ils ne font que les rendre plus pleins, plus corrects, plus parfaits, sous la touche de l'esprit humain.
Le Savant. — Nous voilà bien loin du formatistne de Kant et de son école. Votre analyse, par une distinction plus exacte de l'élément subjectif et de l'élément objectif de la sensation, ressaisit le monde extérieur que la critique de Yesthélique avait soustrait aux prises de l'imagination et de la sensibilité. Cela étant, l'intervention de l'esprit dans la représentation empirique n'a rien qui puisse nous inquiéter; la sensation n'en reste pas moins représentative, et peut devenir, comme telle, la base solide des connaissances qui ont pour objet le monde extérieur.