IG \A MÉTHODE BIOGRAPHIQUE
« Esprit hrillant et ingénieux. — Profondeur et fermeté du jugenienl. — Activité intellectuelle. — Spii'itualité élevée. — Indépendance de Tesprit. — Grande bonté et grande bienveillance. — Sensibilité très développée. — Caractère aimant, impressionnable, éloigné de tout ce qui est bas et vulgaire. — Sensualité et attrait pour les plaisirs matériels. — Imagination et raison ^ »
En exceptant de ce médaillon un seul trait, « fermeté du jugement », nous ne voyons pas qu'un critique, sachant, lui, de qui il parle, puisse tracer de la grande femme-écrivain une esquisse plus ressemblante, et il serait souverainement fâcheux que, par un préjugé causé seulement par d'antiques charlataneries astrologiques, les critiques modernes, qui entendent approfondir scientifiquement les choses, renonçassent à des contributions d'une aussi avérée précision. Quand on y réfléchit bien, d'ailleurs, quelle difficulté y a-t-il d'admettre que, dans les premiers instants de notre apparition sur la terre, nos organes, si tendres et délicats, reçoivent l'empreinte invisible d'influences cosmiques qui se répercutent aussitôt, comme toutes les influences matérielles, sur nos qualités internes? Et après qu'on a étudié des milliers de tempéraments, comparés à l'état du ciel au moment de leur naissance, pourquoi n'aurait-on pas expérimentalement pu établir une sorte de table de concordance entre tel genre de caractère, par exemple, et telle conjonction d'astres, entre tel trait intellectuel et telle position de planètes? Ces idées nous étonnent parce qu'elles sont nouvelles pour beaucoup, mais elles ont grande chance d'être une portion de la vérité de demain. Elles reçoivent déjà une sorte de confirmation par le rapport où elles semblent bien être avec les lois encore mal démêlées de l'hérédité : ainsi, pour les membres d'une même famille, parents et enfants, aïeuls et petits-fds, etc., il est des parentés et des similitudes frappantes entre l'état du ciel de leurs naissances respectives, par exemple pour Louis XIV et le grand dauphin, pour Victor Hugo et ses arrière-petits-enfants, etc. ^. Aussi bien
^ Paul Flambart, ancien éJève de l'Ecole polytechnique. Langage astral. (Traité sommaire d'astrologie scientifique) avec un recueil d'exemples célèbres et de nombreux dessins de l'auteur, p. 137. Paris, bibliothèque Ghacornac, 11, quai Saint-Michel, 1902. — L'auteur avait publié en 1901 Vlnfluence astrale (série d'articles parus dans la Nouvelle Revue et la Revue du monde invisible), 1901, Paris, Société des journaux spiritualistes réunis, rue Rodier, 3, et il a donné en 1903 une Etude nouvelle sur l'hérédité, accompagnée d'un recueil de nombreux exemples, 1903, bibliothèque Ghacornac.
2 Etude nouvelle sur V hérédité citée, p. 80, 84 et passim. — jNous ne
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par ces influences s'expliqueraient en partie les différences souvent si sensibles qui s'observent entre IVères et sœurs doués de la même hérédité.
Que les partisans de la liberté, dont nous sommes, se rassurent. Les prédispositions intellectuelles et morales, qui nous viennent du ciel physique, ne font nul obstacle à notre libre arbitre : elles déterminent simplement le terrain sur lequel il évoluera à l'aise, absolument comme les circonstances nous obligent à vivre en Europe, ou en Asie, ou en Afrique, sans que notre liberté morale en soit pour rien diminuée. Nous sommes sans doute prédestinés chacun à vivre, surtout par l'imagination ou par la raison, dans l'amour de la solitude "ou dans le goût de la société, etc., tout aussi libres de dominer et d'exploiter par nousmême telle de ces régions que nous le serions pour telle autre : notre personnalité libre, que les Allemands appellent « le facteur personnel », n'est nullement engagée ni violentée par là. Bien plus, elle est capable de résistance et de réaction. Les prédispositions morales qui nous viennent des astres agissent probablement sur notre tempérament à la manière des hérédités physiologiques. La science moderne a prouvé que celles-ci ne sont point fatales : elles forment en nous un « terrain » préparé pour telle ou telle maladie de notre race : mais la faveur d'heureuses circonstances ou d'une hygiène appropriée et voulue peut empêcher le mal héréditaire d'y germer et nous permettre de pratiquer notre « évasion » hors des tendances natives.
Cette résistance saura plus siu^ement s'organiser, du moins pour les natures douées de volonté, si l'on sait se bien connaître et prévoir. L'on devine aisément de quel prix serait l'exacte connaissance de cette pâte primitive dont l'individu est façonné, poui' la direction de sa propre conduite, par exemple, et pour l'éducation des enfants. De quel prix ne serait-elle pas également pour la pleine intelligence des autres hommes et en particulier des écrivains? Ce n'est pas à dire, sans doute, que, même à l'aide de ces lumières, qui brilleront peut-être plus vives pour nos descendants, l'on connaîtrait tout du fonds d'un homme. Les chimistes nous apprennent que, en isolant les divers éléments d'un corps de la nature et en en refaisant ensuite artificiellement la synthèse, ils n'obtiennent pas toujours un corps identique au premier, le nouveau n'affectant poini toujours dans
voulons pas rappeler qu'un l)on nombre de grands esprits ont ajouté foi à l'astrolof^ie, mémo celle de jadis, par exemple (iirthe, qui recommande d'ailleurs aux écrivains de faire leur autobiographie [Vérité et Poéaie, traduction Porchat, p. 1-4).
sa combinaison la même symétrio moléculaire que l'ancien : il se peut, (le même, que dans Tliumanité, des éléuients connus viennenl, un moment donné, à se combiner, pour former un tempérament nouveau, suivant une mystérieuse formule qui résiste à toute espèce d'analyse. Et puis, le « facteur personnel » de chacun de nous échappera toujours, suivant Tapparence, à une mensuration scientifique. Mais l'important est de faire sur une nature humaine le plus de déterminations précises, ou de prévoir du moins celles qui pourront humainement se faire dans un avenir plus ou moins prochain.
Quoi qu'il en soit, une pareille étude délicate et scientifique des natures individuelles, lesquelles présentent, du reste, une infinie variété, semble n'avoir jamais été essayée par l'auteur de La Fontaine et ses Fables, toujours hanté par sa théorie très grossière et approximative de « la race ». Sainte-Beuve, au contraire, s'était sans cesse appliqué à y remonter, sans tenir compte d'ailleurs de l'élément astral. Pour l'hérédité, il l'indiquait souvent d'une touche légère, et il lui donna plus d'importance à mesure que ce grand problème était plus fouillé dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Ainsi, l'année qui précéda sa mort, en 1868, il s'analysait lui-même et attribuait son goût pour la littérature à son père, déclarant nettement que « le point où celui-ci était arrivé, s'était trouvé comme fixé à l'origine dans son organisation » à lui, et que (( c'avait été son point de départ' ». Toujours il avait perçu clairement qu'une œuvre littéraire a sa principale source, et partant sa clé, dans le tempérament de son auteur, et que le tempérament apparaît surtout par la biographie, d'où sa méthode biographique.
L'influence de Sainte-Beuve s'est évidemment marquée, de divers côtés, sur la manière d'écrire l'histoire des hommes en général, des écrivains et même des saints, dans la biographie et l'hagiographie, où les parties humaines des héros sont mises en lumière d'une façon beaucoup plus exacte et vivante qu'auparavant ^. Mais l'on peut s'étonner que l'action proprement littéraire du critique n'ait pas été plus profonde, surtout dans les sphères officielles. Le phénomène tient sans doute à ce que la plupart des illustres critiques littéraires de la fin du dix-neuvième siècle se trouvèrent être, de par leur nature propre, avant tout iiitellectuels, beaucoup plus logiciens et philosophes qu'historiens et artistes, plus épris de synthèses que d'analyses, se complaisant de préfé-
^ Table des Lundis, par Gh. Pierrot, 1885, p. 39.
2 Entre autres dans l'intéressante collection « les Saints », à la librairie Lecofifre. Cf. aussi les belles biographies de M. l'abbé Baunard.
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ronce à ringénioiix démonlago et remontage des pièces de théâtre, aux vastes généralisations, aux simplifications et déponillements pénétrants et spii'ituels, au replacement des individus dans l'histoire des idées, avant tout servants de ridée, au détriment dn fait et du heau, qu'ils paraissent équitablement dédaigner. Adieu les délicates et fines analyses, les pastels fondus et spirituels, les échantillons variés de beauté littéraire ou d'humanité, présentés soigneusement par des hommes de société, aimables moralistes mondains! Mais, en revanche, les dissertations fortes et vigoureuses de nos maîtres, que nous sentons passer au-dessus (le nos têtes avec une docile et tremblante admiration. L'on comprend que les poètes en particulier se plaignent de n'être plus jugés que par des philosophes, et non plus par un des leurs ^ Venant après Taine et Sainte-Beuve, les modernes philosophes de la critique ne peuvent pas, naturellement, ne point tenir compte de l'histoire littéraire, soit générale, soit même biographique, même quand ils ont l'air de s'en défendre, mais il faut voir avec quelle désinvolture large et succincte ils profitent des longs et patients travaux de ceux qui ont défriché un coin de l'histoire de la littérature; souvent ils leur empruntent des idées générales qui leur serviront, à eux, d'énergiques sergents de bataille, pour ranger leurs diverses théories sur un écrivain. Chez lui, ils nous montreront en gros le bourgeois, le précieux, le Gaulois, le provincial, etc., et les divisions s'alignent ainsi sur un, tleux, dix auteurs jugés fermement et intellectuellement, sous des formules brèves et bien classées, sans qu'il y ait besoin de tant méditer sur la vie des gens et de faire tous ces prudents et hésitants détours auxquels s'était condamné le pauvre Sainte-Beuve... Mais ne soyons point injustes : quelques critiques, non des plus renommés, se sont mis, surtout dans les thèses du doctorat es lettres français, à étudier lentement et avec précision le tempérament et la vie des écrivains, pour démêler ensuite l'empreinte de l'un et de l'autre sur leurs ouvrages. Ils se sont rendu compte qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de comprendre le plus grand nombre des tonalités et des nuances, et ceci n'est-il point une bonne partie, pour ne pas dire le principal de la littérature, parce que c'est en elles que consistent et l'art et les idées exactes d'un écrivain? Nous apercevons donc là un certain commencement d'application de la méthode biographique, dont Sainte-Beuve, jadis, nous a si bien donné l'exemple. Mais combien encore il reste à s'avancer dans cette voie !
^ Voy. Emmanu(»l des Essarts, Journal des Débats. 7 novombro 1903 : « Une Revue de la Poésie française ».
LES ORJECTÏOKS
Les adversaires de la méthode biographique hii adressent un certain nombre d'objections que nous nous devons d'examiner en toute impartiabté; elles se ramènent, si nous ne nous trompons pas, aux trois suivantes : 1" c'est encombrer inutilement la critique littéraire; — 2" c'est trahir les auteurs et les rabaisser; — 3^ la méthode ne peut s'appliquer valablement qu'aux écrivains secondaires.
D'abord, dit-on, c'est encombrer la critique littéraire d'un poids lourd, qui ne vaut pas les maigres résultats que l'on en tire, c'est compliquer à l'infini, et sans grand profit, la tâche du critique : aussi bien, dans le monde vivant, lorsqu'un être nouveau s'est détaché de ses auteurs, c'est qu'il a le pouvoir de vivre par lui-même, indépendant, par conséquent d'être jugé seul, sans qu'il soit besoin de le ramener à ceux qui l'ont produit. Reconnaissons d'abord que, même bornée à l'étude d'une seule vie, cette méthode intlige à ceux qui l'emploient une grande patience et une grande lenteur. Connaître un homme et une vie dans le détail exige un travail très minutieux, et l'on a pu comparer spirituellement la longanimité exigée du biographe à celle qui s'impose à l'entomologiste'; aussi, pour peu que l'on s'attache à un grand écrivain, surtout s'il a vécu longtemps, l'on risque de mourir soi-même avant d'avoir réussi à faire mourir son héros, ce qui arriva aux biographes de Bossuet et de la marquise de Sévigné, auxquels nous reviendrons plus loin. — Mais ce point de vue concerne les auteurs, non les lecteurs qui s'en soucient peu, et la valeur d'une méthode ne s'est jamais mesurée aux efforts qu'elle demande, mais aux résultats qu'elle produit. Les historiens, dignes de ce nom, ont bien dû s'astreindre à la méthode infiniment longue des sources, et ils ne songent point. à s'en plaindre, parce qii'ils envisagent la sûreté des acquisitions qui en proviennent. Quel encouragement les critiques littéraires ne recueilleront-ils pas sur leur longue route quand ils découvriront dans telle ou telle des œuvres de leur modèle le contre-coup manifeste de tel événement de sa vie, quand ils percevront peu à peu dans son tempérament des traits qui se retrouvent dans toute sa carrière littéraire et qu'ils pourront restituer ce « dessin plus ou moins oi'iginal, que la naiure trace d'abord en nous » pour « le
^ Sainte-Beuve lui-même, dans les Lundis, t. VI, p. 169, à propos de Walckenaer, qui réussit également dans les deux branches.
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caractère moral comme ^>o///' la physionomie pliysifiiie » et qui « va creusant et le plus souvent grossissant avec les années^ »! Ils ne peuvent manquer d'y puiser de grandes lumières pour leur double ministère d'explication et de jugement des œuvres.
Quant à la métaphore biologique, que l'on veut opposer, de l'être qui se suftit à lui-même, une fois détaché de sa souche originelle, elle se retourne directement contre la thèse de ses auteurs. Quel meilleur moyen, en elTet, de se rendre compte de cet être que de le rapporter à cette souche même? Ainsi, un enfant a tel trait caractéristique dans le visage qu> le caractère : simple constatation. Sa mère ou un oncle ou un aïeul offre la même particularité, et voilà l'explication, qui permet de voir à quelle race ancestrale il doit cet héritage, et même de juger, au besoin, Tatténuation de responsabilité dont doit bénéficier telle tendance morale. L'on devine tout le parti qui peut se tirer d'un procédé du même genre pour pénétrer une nature d'artiste.
C'est trahir, dit-on encore, et rabaisser un auteur que d'introduire dans la critique littéraire des explications biographiques. Un proverbe français, comumn, mais expressif, déclare : « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. » Vous ôtez ainsi, à coup sûr, du nimbe et de l'auréole qui se posent naturellement autour du chef de ceux que nous connaissons uniquement par des manifestations intellectuelles, si vous étudiez (( la physiologie » de l'écrivain. — Le fait est certain, mais le mal est-il grand de réduire un peu de cette idéalisation spontanée, qui n'est, elle-même, qu'une mensongère apparence? Par exemple, vous ne voyez un penseur, un professeur que dans sa chaire, bien sanglé dans sa redingote et dans son esprit : vous l'admirez de loin. Vous êtes reçu dans son intimité, vous le surprenez en déshabillé et en robe de chambre : peut-être descend-il un peu du trône où vous l'aviez placé, dans cette tendance instinctive que l'homme subit à embellir tout, mais comme vous le comprenez mieux, lui et ses idées, et même ses idées bien apprêtées pour le public ! La critique biographique n'est pas autre chose que la fréquentation de l'écrivain en robe de chambre.
Mais, ajoute-t-on, c'est le rapetisser et le rabaisser que de Vinterviewer^ vivant ou mort, sur la naissance de son œuvre, car c'est réduire notablement la portée de celle-ci. D'un fait particulier ou d'une émotion individuelle il a tiré ce qu'ils comportaient d'idée générale ou de sentiment commun à tous les hommes, en lais-
^ Sainte-Beuve, Lundis, t. XI, p. 511.
sant tomber exprès tout ce qu'il y avait de particulier dans le point de départ, et vous, critique biographique, vous allez me rappeler ce pauvre et humain point de départ, ruinant ainsi directement Tœuvre de l'artiste; tandis que lui-même s'était élevé du particulier au général, vous le faites, vous, redescendre, contre son gré, du général au particulier. Pour user d'exemples, j'ai été sincèrement touché par le Lac, de Lamartine, par les Nuits, de Musset, ou les Châtiments, d'Hugo : j'ai appliqué le sentiment exprimé par le poète à des émotions que j'ai éprouvées, en personne, ou connues à côté de moi; qu'importe que vous veniez m'apprendre que ces pièces furent inspirées h leurs auteurs, par la passion sentimentale de l'un pour M"''^ Charles, par le voyage en Italie de l'autre avec George Sand, par l'exil politique du troisième à Jersey! L'appréciation de la vraie beauté artistique, dont le caractère est justement l'universalité, n'a que faire de cette intrusion delà chronique indiscrète, voire même scandaleuse. — Nous avouons que cette objection, à laquelle nous avons cherché à donner toute sa force, nous semble la plus grave. Là est manifestement recueil de la méthode. Mais quelle méthode n'a pas les siens? Il faut l'avoir regardé en face pour savoir l'éviter, pour résister à la tentation toujours vive d'éveiller malicieusement la curiosité mondaine et frivole, au lieu de laisser couler à larges bords l'admiration du beau. C'est affaire de tact et de doigté, et encore plus peut-être de naturelle largeur d'esprit. Sainte-Beuve n'en a pas toujours fait preuve, et l'on a beau jeu à lui reprocher d'avoir paru ressentir comme une secrète jouissance à ramener l'âme des écrivains étudiés par lui à des dimensions humaines, niéme bourgeoises, à « montrer le visage des morts », comme disait crûment l'ancien carabin, « avec leur front, leur teint, leurs verrues », à les déloger du « point de perspective et d'illusion » où ils se trouvaient, pour « leur ouvrir devant tous les entrailles » et en « faire l'autopsie^ ».
Cette résolution de largeur d'idées une fois prise et tidèlement tenue et ces précautions sévèrement gardées, quel profit n'y a-t-il point pour un critique, étant donné, d'un côté, une œuvre et, de l'autre, son point de départ, à mesurer exactement le chemin parcouru de l'un à l'autre, en repassant par les mêmes étapes que l'auteur; à refaire en partie le labeur auquel s'était livré celui-ci, jugeant du travail artistique non plus par le dehors, mais bien par l'intérieur; en un mot, et ce n'est guère trop dire, à recréer le livre à son tour. Alors on le possède entièrement, alors on le
' Noies et Pensées, Causeries du lundi, t. XI, p. 522 etf 61.
DE CUIÏIQUE LITTERAIRE 23
connaît presque aussi bien que l'auteur, parce que, avant de le repenser avec lui, avec lui on l'a revécu, tout comme si, nouveau Diable Boiteux, l'on ipénétrait, perçanl'le temps et les murailles, dans l'atelier, dans le cœur et dans le cerveau de l'artiste. ' Ainsi, pour reprendre les exemples objectés, l'on comprendra certes mieux la sentimentalité débordante du Lac quand on connaîtra et la jeune poitrinaire sentimentale et les molles rives du lac du Bourget, qui l'ont inspiré. L'on retrouvera dans les Nuits les notes cbaudes et pittoresques des campagnes et des cités italiennes, et dans les Châtiments Vk^^vQ écho de la colère personnelle de l'exilé. Mais il demeure entendu que l'analyse détaillée et minutieuse se reformera en une chaleureuse synthèse et que, après avoir expliqué ainsi, par des raisons contingentes et personnelles, le point d'origine, tout le tour et la formation d'une œuvre, l'on fera appel à sa plus large sympathie, dégagée des menus documents de l'histoire et de la biographie, pour jucjei\ goûter et admirer le fond éternel et le grand lieu commun qui fait la matière pure et précieuse de tout chef-d'œuvre.
Les adversaires de la méthode biographique se retranchent alors dans une autre position. Ils accorderaient à la rigueur que la méthode fut valable pour les écrivains secondaires, lesquels sont plus sensibles, disent-ils, à l'impression des événements et du milieu. Mais elle ne vaut plus rien pour les grands écrivains, qui tirent tout de leur génie, surtout pour les grands écrivains classiques qui ne comprenaient point que l'on ne dissimulât pas jalousement sa personnalité et sa vie derrière les idées générales de ses œuvres.
Nous ne pouvons aucunement admettre une telle distinction. Ce sont de grands écrivains que ceux dont nous tirions des exemples tout à l'heure, ce ne sont pas moins que les trois grands poètes du romantisme. Il est trop évident que la littérature moderne, inaugurée par Jean-Jacqiies Rousseau, se prête admirablement à la méthode, puisque ses écrivains font leurs œuvres avec leurs impressions, directement et presque sans nulle élaboration : leur biographie a l'air de se confondre, dans certains cas, avec leurs ouvrages, témoin les Confessions ou iAnnée terrible, et ici l'étude de la vie devient pour le criticjue un devoir impérieux et indiscutable, puisque c'est hi seule voie poui' lui de contrôler la sincérité de l'écrivain.
Mais les grands classi([ues? deniande-t-on. — La mélbodeest très éloignée de s'avouer impuissante à leur égard. Pour le théâtre de Corneille, par exemple, il sera aisé et utile de retrouver l'avocat
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normand dans les plaidoyers moraux ou politiciues, moine riiabitant de Rouen dans les vers expressifs sur le reflux des fleuves, partout le chevaleresque contemporain des héroïnes de la Fronde, etc. Nous comprendrons mieux Tamertume des Maximes sur les lèvres de Tamoureux déçu de M'"'" de Lougueville et du capitaine dupé de la folle guerre contre le Mazarin, cette amertume légèrement adoucie, sur la lin, par le charme de M"'*" de Lafayette qui, présente auprès de son fauteuil de goutteux, lui fit atténuer, comme on sait, bon nombre de ses cruels jugements sur rhomine. Gomment concevoir la morale hardie de Molière si l'on ne sait Tautorité tyrannique des parents d'alors sur la question matrimoniale? et le tableau d'ensemble vigoureux et divers, brossé par sa verve, quel moyen y aurait-il de le saisir pleinement, si Ton ignorait les treize années employées d'abord à parcourir tant de nos vieilles provinces en tous sens, par ce chemineau de génie? Serait-il encore question aujourd'hui d'étudier, comme on faisait jadis, Esther et Athalie tout à la suite à'Iphigénie et de Phèdre^ sans distinguer avec soin du passionné dramaturge, amoureux de la Ghampmeslé, le pieux retraité, présidant, en son logis, les processions religieuses de ses jeunes enfants? Serait-ce d'aventure La Bruyère que l'on prétendrait expliquer sans le replacer en son poste d'observation de Versailles et de Chantilly? ou par hasard serait-ce Voltaire qui échapperait à la méthode, si du moins on le met au rang des grands écrivains et non pas des grandes influences? pour lui plus que pour tout autre, l'existence est nécessaire à commenter les écrits de circonstance, et l'on ne peut expliquer nulle de ses lettres, de ses épitres ou des tirades philosophiques de ses tragédies, sans les rapporter à l'épisode correspondant, parmi la vie de ce père authentique du journalisme moderne. Témoin cette preuve qui fut naguère bien inattendue : un éminent professeur de la Sorbonne, des plus hostiles à cette méthode et des plus épris d'idées pures, le regretté M. Léon Grouslé, ayant voulu rassembler, à la fin, ses idées sur Voltaire, qu'il n'avait jamais cessé d'étudier, fut conduit par la force des choses à donner la plus grande place à l'histoire de la vie, exactement un volume et demi sur deux, 550 pages sur 750 K Il est à remarquer que les grands écrivains, en particulier les grands poètes lyriques, ou ceux qui se croient tels, pensant devoir à leur génération d'en être les chantres attitrés, puisent souvent leur inspiration dans les événements publics, telles sont l'ode de Malherbe sur la prise de la Rochelle, celle de Boileau sur le siège
^ La Vie et les CEuvres de Voltaire. Paris, Honoré Champion, 1899.
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de Namur, la pièce de Hugo sur k Retour do l'Empereur, Sans doute, s'ils sont réellement grands écrivains, ils dégagent spontanément de ces faits le maxinuim de généralité qui s'y recèh;. Mais encore faut-il, pour bien comprendre et expliquer de semblables œuvres, connaître clairement les événements qui leur servent de supports, le retentissement qu'ils ont eu dans le public et le contre-coup plus ou moins direct qu'ils ont exercé sur les auteurs eux-mêmes.
Un penseur contemporain, remarquable par son sentiment de la vie et qui s'adonne à dégager pour le public cet élément du catholicisme, s'exprimait ainsi naguère à propos d'éducation : « ... Puisque tous les grands écrivains ont dans leurs écrits exprimé leur vie, il faut derrière leurs mots retrouver, et faire retrouver aux élèves cette même vie... Un vers nest que de la vie momifiée et solidifiée. Il attend un lecteur pour le ressusciter. C'est au professeur de savoir le faire sortir du tombeau '... » Or le critique ne doit-il pas aspirer au noble rôle de professeur pour adultes?
Ajoutons que, contrairement à l'opinion commune, la carrière littéraire est un chemin fort rude, qui exige une dépense considérable de labeur soutenu et de renoncement à ses aises. Molière, Racine, Flaubert ou Victor Hugo nous apparaissent, bien vus de près, comme de grands laborieux; Lamartine fait une très rare exception, et l'histoire de presque tous les écrivains forme un rameau important de la noble histoire du travail humain; de là, pour la biographie des auteurs, outre le grand intérêt psychologique, un réel intérêt moral.
Si l'on s'adonne à l'écrire, l'on est sûr, — pour résumer, — en même temps que l'on documente les penseurs et que l'on aide à la vérité, d'intéresser le grand public et de le conduire aux questions littéraires par une voie qui particulièrement le charme, par celle qu'il aime le mieux.