COTE PROFESSIONNEL
Comme je le disais ailleurs, l'on se fie trop souvent aussi à son tact personnel ; les complications dans les affaires d'aujourd'hui ménagent des surprises à ceux qui s'y laissent prendre. Il arrive, par exemple, que notre homme de tact prend charge d'un bureau désorganisé, il fait des expériences ici et là, essaye tel procédé, telle méthode, jusqu'à ce que par une expérience lente, laborieuse et coûteuse, une organisation plus ou moins efficace est réalisée ; il se borne à appliquer les résultats de ses observations et marche à tâtons. Un homme plus sage se rendra compte que la théorie est indispensable à la pratique efficace, et s'il n'a pas la théorie nécessaire, il mettra l'expérience des autres à contribution.
Combien de gens, par exemple, ont passé des nuits à élaborer un système de livres et sont étonnés qu'un spécialiste puisse leur donner dans quelques jours et même dans quelques heures, ce qu'ils cherchent sans résultat appréciable depuis longtemps. C'est que ce spécialiste possède la
théorie des applications qu'on lui requiert, si nouvelles qu'elles puissent être.
En comptabilité, comme les complications augmentent en raison de l'expansion économique, la nécessité de prévoir est évidente pour nous, étant donné les perspectives si grandes pour notre jeune pays. Est-il besoin de dire alors que les préposés à la comptabilité assumeront des responsabilités de plus en plus grandes, si, comme on le dit parfois, les comptables doivent organiser " la photographie " des administrations économiques, pour montrer l'effet de la circulation de la richesse sur la richesse elle-même, afin de permettre aux économistes et aux hommes d'affaires d'exploiter les ressources nationales et individuelles avec sagesse et prévoyance, afin que les uns et les autres, tout en travaillant à leur prospérité personnelle, concourent à l'équilibre économique du pays.
Vous admettrez donc qu'il appartient aux experts-comptables de doter nos corps publics comme nos entreprises financières, industrielles et commerciales de systèmes de livres qui assurent la surveillance facile
des opérations et font prévoir avec avantage les conditions économiques.
Vous permettrez même que j'ajoute que les spécialistes, par leurs relations, peuvent mieux que quiconque connaître les conditions normales des opérations qu'ils ont à examiner, et, en conséquence, peuvent mieux démontrer ce qui manque pour améliorer l'administration. Par leurs études économiques, ils pourront mieux signaler les répercussions d'une circonstance particulière sur un commerce particulier et pourront prémunir contre bien des dangers. C'est pourquoi la plupart des bonnes maisons d'affaires aujourd'hui, après s'être assuré d'un bon service de comptabilité, font faire régulièrement l'audition de leurs livies.
Et il y a d'autres raisons pour que les comptes d'une propriété privée, d'une société ou d'un corps public, soient audités périodiquement ; et la principale est peutêtre de rendre les services des teneurs de livres plus efficaces.
Bien des teneurs de livres, l'on peut dire la majorité, manquent d'entraînement scientifique et assument de trop grandes responsabilités en prenant sur eux l'orga-
nisation d'une comptabilité. Ainsi, combien de fois n'a-t-on pas vu un patron demander à un jeune homme sortant de classe de lui organiser un système de livres, et Ton va même jusqu'à en faire la condition d'entrée en service !
L'incompétence n'est cependant pas la seule circonstance qui justifie la demande des services d'un expert. Il y a bien des cas où le teneur de livres, bien que suffisamment qualifié, est tenu de remplir une tâche trop lourde pour un seul et est forcé de négliger son travail jusqu'à ce qu'il accumule erreur sur erreur et ne sache plus où donner la tête. Si l'on est en droit d'exiger qu'un teneur de livres fasse de son mieux, l'on ne peut entièrement compter sur lui pour être sûr du système employé. Son travail peut être fait avec le meilleur soin et manquer de bons résultats, faute de méthode appropriée. D'autre part, le meilleur système ne saurait donner satisfaction s'il est laissé aux soins d'un incompétent qui ne peut raisonner chaque transaction et enregistre chacune d'elles plutôt machinalement.
La valeur d'une audition ne peut pas se mesurer non plus par les lacunes ou les irrégularités constatées. Dans maintes auditions, les livres sont reconnus exacts et les transactions régulièrement enregistrées. L'on se hâte trop parfois de croire que l'audition était alors inutile. En fait, n'y a-t-il pas une précieuse assurance à savoir que le département de la comptabilité fonctionne parfaitement et que les employés en charge méritent votre entière confiance. N'est-il pas très satisfaisant de savoir aussi qu'aucune erreur grave ne s'est glissée dans vos comptes, que les ventes n'ont jamais été expédiées sans être facturées, que les retours de marchandises vous ont été crédités, que les escomptes sont justes, que le bilan et le compte de profits et pertes montrent l'exacte position financière de votre maison. Pourquoi emploie-t-on un gardien de nuit, bien qu'il n'y ait pas toujours de feu ou de vol et qu'il n'y en a peut-être jamais eu chez une maison ainsi gardée. Le seul fait de savoir sa propriété protégée vaut bien plus, n'est-ce pas, que le salaire du gar-
dien. Ainsi en comptabilité, le patron doit éprouver une précieuse satisfaction à penser que ses opérations sont préservées de coulage ou de fraude, grâce à une surveillance autorisée et constante.
Il est donc plus logique pour un homme d'affaires d'employer un auditeur pour prévenir les lacunes, les erreurs et les fraudes, que d'attendre qu'elles surviennent pour les éviter. Combien de maisons font banqueroute au moment où leurs livres montrent un gros surplus. Pourquoi ?
C'est que si la comptabilité malhonnête est peut-être rare, la comptabilité illusoire est très fréquente. De vrais hommes d'affaires ne doivent donc pas s'en laisser imposer par leurs livres, mais s'assurer d'un contrôle efficace qui leur garantira que d'amples réserves sont faites pour dépréciation du stock, de la machinerie, des bâtisses, etc., car que sert en effet de se tromper pour un temps et exposer ses affaires à une catastrophe ?