‹ La méthode concrete en science socialeChapitre 15 sur 19 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

D'un ouvrier.

((... Oui, c'est bien là le type-né de l'ouvrier en général, y compris l'ouvrier des champs ; c'est de cette cellule monstrueuse que sort notre prétendue intelligence. J'ai eu toutes les occasions véritables d'étudier, de souffrir de cette vie que l'auteur trouve drôle tandis que plus de dix millions d'êtres humains la voient telle qu'il l'a un peu aperçue, car il lui est défendu de vivre la vraie vie qu'il croit avoir vécue. Sa naissance, son esprit inquisiteur, le point de vue philosophique et psychologique qu'il s'en faisait, et enfin la réalité impossible qui était d'en vivre et d'en souffrir tels que ceux qu'il croit avoir étudiés : l'auteur savait pouvoir en sortir un jour et n'en pouvait souffrir comme les vrais malheureux qui y sont et que les pires orgies, dépravations abjectes, vantardises et autres sont à eux leurs meilleurs repos de l'esprit.

« A côté de ceux-là quelques-uns soufiFrent, ils sont bien rares, de cette vie de gueule et de beuveries, car l'on sent que ce n'est pas ainsi que la nature a voulu réunir les hommes. Ces cas rares d'hommes venus au milieu de pauvres créatures sont à plaindre car ils supportent une douloureuse vie, ils sont pris pour des êtres mous, des délateurs, ou tant d'autres accusations aussi ignobles que souvent leur timidité empêche de désavouer semblables accusations. Je suis né de parents meuniers, dans la plus petite industrie, avec cela qu'ils avaient quelques terres qui nourrissaient quelques vaches. A cinq ans, j'allais garder très loin ces vaches dans les prés et je recevais maintes corrections pour les laisser passer sur les terres voisines. (Je vous dirai que j'étais bien gratifié comme morale, .j'avais une bellemère depuis l'âge de quatre ans et une de celles qu'à jugée l'opinion.) A sept, huit, neuf ans, j'allais à l'école; mais, avant de partir, le matin, je devais balayer les quatre étages du moulin de mon père, et ce, par les froids d'hiver 79-80, 18° à 25*' au-dessous de zéro, que le manche du balai était comme une glace dans jes mains. Au retour, je gardais les vaches; jusqu'à la nuit, dans l'été. A dixans, je sortais de l'école et remplaçais l'ouvrier de mon père

qui n'en prit plus. A douze ans, mon père dut lâcher le moulin ; je fus placé comme meunier chez un cousin qui me faisait lever à cinq heures du matin et coucher à dix heures du soir. La nuit, je devais encore me lever lorsque les appareils du moulin venaient à se déranger ou l'eau du bief à changer de niveau, ce qui donnait plus ou moins de vitesse à l'usine. C'est à cet âge que j'ai appris à conduire ma première machine à vapeur pour suppléer au manque d'eau, l'été. Je remplaçai un mécanicien breveté de la marine qui n'avait pu faire donner le maximum à sa machine. Je chauffais, (chaudière à deux bouilleurs), je conduisais ma machine et aidais au moulin les autres ouvriers. Lorsque, la nuit, mon sommeil m'empêchait d'entendre les variations de marche aux sonneries du régulateur, j'étais réveillé à coups de pieds et poings par mon cousin qui avait ses appartements contigus. Je dus quitter à quatorze ans ce bagne pour des fautes comme cette dernière : renvoyé. Je tombai successivement dans cinq ou six maisons semblables, lorsque je fus réveillé par le besoin d'instruction. Je bûchai, car je n'avais connu, à dix ans, que l'histoire sainte et le catéchisme ; en mécanique et en électricité, j'obtins deux premiers prix dans chacun de ces cours. Quelle peine I

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quelle vie! passées, sans avoir jamais pu y goûter, ces beuveries, ces débauches dans ces milieux qui n'ont pas de quoi rire.

» Je vous écris ceci pendant l'heure du déjeuner à l'usine...

D'un professeur d'économie politique dans une Faculté de Droit.

(( ... Je me demande si le moment n'est pas venu où l'amélioration du sort des ouvriers va dépendre d'une éducation économique et utilitaire qui leur sera donnée, sinon par l'en, seignement, au moins par les faits, par les conséquences enfin aperçues du sabotage et de l'action révolutionnaire, par la disparition progressive, au contact des réalités, de ce qu'il y a encore d'inconscience ou d'idéalisme utopique et naïf dans l'esprit des masses, par les rapports qui devront bien un jour s'établir entre groupements ouvriers et groupements patronaux égalements organisés... »

D'un industriel.

« ... Je vous dirai qu'après l'avoir lu, j'ai voulu le relire, tant il m'a intéressé ! Vous avez présenté d'une façon particulièrement vivante cette élude ouvrière. Les fortes qualités d'observation que vous y avez déployées ont été servies par un jugement très sûr. Il était à craindre qu'un tel sujet n'entrainât à des exagérations sentimentales : vous avez parfaitement évité cet écueil.

» Vous n'avez pas voulu, partant de quelques idées admises, en déduire une conception de vie ouvrière qui aurait été forcément artificielle. Pour connaître les conditions dans lesquelles se déroulait l'existence de l'ouvrier, les difficultés au milieu desquelles il se débattait, vous avez vécu et peiné comme un ouvrier. Pour comprendre la mentalité de vos compagnons, vous les avez étudiés, vous les avez fait parler sans qu'ils s'en doutent : ils sont ainsi restés eux-mêmes.

» Votre étude est remplie d'observations, de scènes prises sur le vif qui la rendent attrayante. Les commentaires d'ordre philosophique dont elle abonde ajoutent à la note pittoresque un caractère sérieux et élevé... »

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D'un professeur de philosophie dans un Collège.

u Je n'aurais pas compris ce livre comme il est fait. Je l'aurais intitulé — Six mois de vie ouvrière, parun étudiant — litre beaucoup plus net, je veux dire correspondant plus exactement au contenu du livre. Je me serais mis davantage en scène, décrivant mes impressions, mes états d'âme d'ouvrier : ce côté psychologique personnel très intéressant, vous l'avez trop négligé, car soyez sûr que ce qui intéresse le lecteur, c'est vous, l'ouvrier volontaire, plutôt que les clichés que vous prenez de la vie ouvrière, grâce à ce déguisement. En effet, ces propos, ces confidences, ces visions de misère, ou de sottise, ou de bonté naïve et fruste, qui ne les a eus pour son compte ! Ce qu'on voulait donc, c'était avant tout votre sensation. Puis, et seulement en manière de cadre, j'aurais choisi, parmi les propos recueillis, les plus significatifs, ceux qui, sans révéler rien, mettent cependant l'accent d'une façon intéressante sur un état d'âme. Et d'ailleurs je me serais gardé d'insister, de faire des thèses à propos de ... leurs propos, de montrer que je suis un monsieur savant. Leur misère mentale et matérielle n'est-elle pas assez apparente!

EN SCIENCE SOCIALE lOI

Enfin j'aurais enlevé des turpitudes qui souillent le livre et qui ne sont pas plus spéciales au monde ouvrier qu'aux autres classes sociales.

» Vous avez dû publier telles quelles vos notes ! Vous n'avez pas tiré de cette matière assez riche, mais informe et disparate, un livre. Il y a dans ce premier jet quelques bonnes pages, mais le reste devait être repris, repeint, réordonné. »

D'un licencié ès-lettres histoire.

« J'ai lu avec beaucoup d'émotion votre livre. Je crois qu'il sera utile à tous ceux qui s'occupent de questions sociales, et surtout aux radicaux qui ignorent complètement les besoins de la classe ouvrière... Mais, à mon avis, votre enquête est incomplète, vous passez complètement sous silence les bons métiers, ceux qui rapportent, mineurs, ouvriers des forges, mécaniciens, ajusteurs, etc. »

D'un archiviste paléographe.

« C'est un livre de faits, bien composé, très instructif. Vos petits tableaux sont très vivants.

On lit avec plaisir et sans fatigue. C'est tout un monde nouveau qui se révèle. J'ai peu vu d'études aussi réalistes — sans être grossières — et aussi profondes. Peu d'observateurs se sont aventurés où vous êtes allé et, ayant vu, ont su rapporter leurs impressions comme vous avez fait. »

D'un journaliste.

« Votre Vie ouvrière m'a conquis par sa sincérité. Nous manquons totalement d'enquêtes de ce genre. Votre initiative mérite d'être louée sans réserve. »

D'un autre journaliste.

« Votre tentative de percer le mystère des milieux ouvriers, si ouverts en apparence, est non seulement originale, mais elle a eu pour résultat de nous renseigner sur un monde presque inconnu et qui se défend avec une singulière ténacité contre les curiosités de la bourgeoisie intellectuelle. Ce livre m'a vivement intéressé et je vous félicite d'avoir eu l'idée de cette originale enquête. »

D'un commerçant.

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«... Vos études sont trop fragmentaires et trop brèves. Vous croyez connaître des ouvriers pour avoir travaillé avec eux pendant quelques semaines ! Mais vous ne connaissez qu'une petite face de la question : vous avez vu des individus, non des familles, dans leur travail, non pendant toute une année ; et, si vous aviez fait cela, il faudrait alors passer des employés à l'employeur, connaître les nécessités qui lui imposent des actes mal interprétés ou déformés par la naïve ignorance des gens qu'il emploie. Or, vous avez la prétention d'apporter une vaste enquête, et vous tranchez les questions. C'est du reportage, rien au delà. Vous êtes allé à la classe ouvrière avec des idées préconçues ; vos études spéculatives vous ont farci d'idées dont il est impossible de se dépouiller instantanément. Si, au contraire, un chef d'industrie, un propriétaire agricole, un Directeur de Compagnie s'improvisait ouvrier, cultivateur, tisserand, pendant un assez long temps, son œuvre pourrait être sérieuse et féconde... »

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