ARTICLES DE JOURNAUX
« Une phrase bien agaçante et qui revient à chaque instant, tantôt sous la plume de quelque observateur cossu et tantôt sur les lèvres des personnes heureuses de vivre et d'avoir bien dîné, cette phrase est celle-ci :
« Aujourd'hui, monsieur, l'ouvrier ne veut plus travailler. »
On ne dit pas : « Il y a des ouvriers » ou : « Je connais un ouvrier, etc », on fait de cette remarque un article de foi : l'ouvrier ne veut
plus travailler. C'est net. C'est irréfutable
...Il n'y a pas de parole plus impie. On ne la proférerait jamais si l'on songeait aux milliers de malheureux qui demandent du travail et qui n'en trouvent pas, qui offrent leurs services, leur courage, leurs forces, leur bonne volonté, et qui sont éconduits, faute d'ouvrage.
Mais il est bien difficile de se faire une idée de leur détresse et de leur démoralisation, quand on n'a pas soi-même passé par là.
Quelqu'un a voulu en avoir le cœur net ; quelqu'un s'est rappelé ce qu'écrivait un jour madame d'Arbouville à Sainte-Beuve : « On ne » veut jamais descendre jusqu'aux choses. On
» juge toujours d'oà l'on est, comme un paraly- » tique. » Et j'ai pu lire avec fruit, non pas des chiffres, non pas des statistiques de cabinet, mais les observations vécues, sur La Vie ouvrière, de M. Jacques Valdour, quia voulu être, tour à tour, apprenti dans une usine de tissage, ouvrier teinturier à Roanne, tréfîleur à Lyon, figurant de théâtre à Paris, et qui nous donne ses impressions et ses réflexions sur les milieux qu'il a traversés et sur les hommes dont il a réellement partagé l'existence. Il peut parler de leur labeur, de leurs gîtes, de leurs restaurants, de leurs distractions, de leur misère physique et morale : son expérience lui en donne le droit. Il a été. comme dit magnifiquement Lacordaire, « le travailleur qui prend ses bras et qui » s'en va ! » Qui s'en va les proposer de porte en porte, de ville en ville, de bureau de placement en mairie et en syndicat, et qui n'est embauché nulle part...
« Rien de plus déprimant que ce refus répété, » déclare ce témoin irrécusable. Quoique sans » travail par fiction, je n'ai pu entendre ce » — non — sans éprouver une sensation de » vide et un serrement de cœur. Que l'on songe » à celui pour qui de telles journées sont une » réalité vraie, dont les vêtements s'usent, dont » les ressources s'épuisent, et qui ne voit pas