‹ La méthode concrete en science socialeChapitre 19 sur 19 · A. DE MUN · texte numérisé non relu

A. DE MUN

de l'Académie française.

{Écho de Paris, 12 mai 1910.)

(( La Descente aux Enfers.

« Tout récemment, un de nos plus illustres collaborateurs recommandait à ses lecteurs * — et je doute qu'il en ait beaucoup plus assidus que moi — un livre qu'il disait l'avoir intéressé : La Vie ouvrière, observations vécues, par Jacques Valdour. J'y courus. Certes le livre mérite d'être lu et il porte un enseignement. L'auteur, dont je ne sais rien que son nom, qui ne nous apprend ni à quelle classe il appartient, ni quel but il s'est proposé en plongeant dans le monde ouvrier, qui annonce seulement qu'il a voulu u éprouver un peu de ce que les » travailleurs de l'usine éprouvent, penser ce » qu'ils pensent, rencontrer leurs peines et leurs » espoirs », l'auteur s'annonce comme « uncé- » rébral » : il aime ce mot, s'y plaît, le répète,

I. Il s'agit de l'article de M. de Mun paru, dans L'Écho de Paris, le la mai précédent.

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oppose en divers chapitres le cérébral au manœuvre, affirme la constante supériorité de celui-là sur celui-ci, l'abaissement inévitable de l'homme qui besoigne.

Son livre, bizarrement construit, renferme six chapitres, divisés chacun en paragraphes; les premiers énumérant très rapidement les expériences, ou notant des faits ; le dernier exposant une conclusion philosophique, morale, politique, qui doit résulter des arguments ci-devant posés, et cette conclusion spéciale est encore suivie d'une conclusion générale qui prétend grouper les éléments épars des autres. Gela serait excellent si les observations étaient en tel nombre et de telle valeur qu'elles fournissent une base assez large d'étude et qu'elles permissent des vues d'ensemble ; mais le dessein, si généreux soit-il, ne fut point suivi avec une suffisante persévérance. Le premier chapitre, Sans travail, promène le lecteur à travers cinq à six villes ou villages industriels du centre, à la suite d'un chemineau qui n'a point fait d'apprentissage, n'a point de spécialité et ne trouve pas à se faire embaucher. Cela est nul comme renseignements. Les trois chapitres qui suivent : Roanne, apprenti tisserand; Roanne, ouvrier teinturier ; Lyon, la tréfilerie, sont l'essentiel du volume, et accusent une portée so-

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ciale. Là, se trouvent réunies sur la mentalité du tisserand, sur la substitution du travail mécanique de l'usine au travail familial, sur la supériorité et la relation des professions, sur l'adaptation que l'homme en reçoit, des observations justes, pittoresques et profitables. Seulement, quelle expérience supposent-elles ? Quel temps ont duré ces séjours ? Et ne semblet-il pas qu'ils aient été extrêmement brefs ?

Toutefois, il y a à retenir : d'abord le mal par excellence, l'ivrognerie, dont la prophylaxie reste à déterminer. L'ivrognerie chez le peuple, en France, est le plaisir essentiel, la joie suprême. -Des hommes buvant dix litres de vin par jour, sans compter « les blanches », quelle clientèle pour les débitants de boissons dites (( hygiéniques » et pour leurs établissements ! Ensuite, l'auteur fait-il à bon droit ressortir l'incompréhension totale par ces ouvriers des mots par quoi les meneurs les tiennent » les transformations, plus tristes que comiques, que les idées représentées par ces mots subissent dans leur cerveau ; les formes que revêtent alors à leurs yeux les doctrines socialistes, même en ce qui touche les problèmes du travail auxquels on pourrait les croire relativement initiés ; enfin, l'exploitation dont ils sont l'objet de la part de mastroquets féroces, agents

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de la désorganisation physique, sociale et morale, dont très souvent le rôle n'est pas assez expliqué par l'appât des gains que leur procurent les loisirs inoccupés de l'ouvrier.

Sur quoi insiste encore, à juste raison, M. Jacques Valdour, c'est sur la campagne anticléricale par laquelle certains dirigeants s'efforcent de détourner les ouvriers des questions purement sociales ; sur la sorte de religion de la science que les prédicants de la libre pensée s'efforcent de substituer à la religion révélée.

Il entre ici dans des détails qui sont topiques. Ainsi conte -t-il la Grande conférence publique et contradictoire, donnée par Marie Murjas, ex-religieuse trappistine. Sujet : Dieu, c'est le crime, réunion organisée par la libre pensée de Roanne, où ladite Marie Murjas, qui ne fut jamais religieuse, en robe noire toute unie, penchant la tête sur l'épaule, la bouche en rond, parlant d'une voix papelarde, entasse les inepties comme : « Mahomet lança sur l'Europe ses, hordes pleines de barbarismes » ; ou a L'antithèse Dieu », pour l'hypothèse; et les contrevérités, comme : « l'Inquisition fit périr Galilée ! » Mais son principal argument, et qui porte, est d'affirmer : « Les promesses d'un » bonheur éternel ont pour but et pour effet

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» d'empêcher le peuple de travailler àl'amélio- » ration de son sort terrestre ! »

L'auteur, s'il a sérieusement, comme on doit croire, fait métier d'ouvrier, n'a point poussé si loin l'expérience qu'il se soit senti ouvrier, qu'il en ait pris l'âme, qu'il ait cessé d'être, comme il dit, « un cérébral ». Il apparaît comme un reporter ingénieux, de ceux qui, durant une nuit ou une journée, se font mendiants, chemineaux, ou sous-secrétaires d'Etat, et amusent ensuite la galerie du récit de leurs aventures. Sans doute a-t-il dû faire durer un peu davantage ses tentatives ; sans doute y at-il porté plus de sérieux, mais guère.

Comme de juste, bien plutôt qu'aux défauts du régime industriel, et aux remèdes à y appliquer, sa cérébralité l'a porté presque exclusivement aux matières qu'elle a l'habitude d'envisager, telles la politique et la religion; il dénonce l'alcoolisme, ce qui est bon, mais il n'annonce ni ne propose aucun remède. Il embrasse un certain nombre des revendications ouvrières, dont l'une des principales, à son gré, serait l'interdiction pour le patron de prendre ou même d'accepter des références sur les travailleurs qu'il embauche ; car les repris de justice ont, dit-il, tout autant le droit d'être employés que d'autres. Dans les conversations

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qu'il dit avoir eues avec les ouvriers, il prend l'agrément de se prouver à soi-même sa supériorité, quitte à humilier ses interlocuteurs, — ou bien alors, c'est après coup qu'il conclut et cela sent le cabinet et l'huile, ne jaillit pas de source et n'est pas pris sur le fait.

Pourtant, y a-t-il là un effort tel que l'on pourrait en être touché, surtout si l'on se rendait mieux compte du but qui n'apparaît point? Pour se résoudre à supporter durant un long temps une vie telle, avec son labeur qui surmène et qui abêtit, avec ses plaisirs plus vulgaires et tristes encore, il faut qu'on ait reçu ou qu'on se soit imposé une mission. Il en est infiniment chez la femme de religieuses ; il en est d'autres, laïques, que détermine l'amour du prochain, ce qu'on veut, à présent, appeler l'altruisme, amour du prochain étant clérical ; il en est qu'inspire, en même temps qu'une grande épreuve morale, une sorte de besoin de se purifier et de se racheter ; il est des êtres — et cela je l'ai vu — qu'entraîne l'orgueil du sacrifice et qui trouvent à s'abaisser une forme suprême de générosité ; enfin, il en est qu'attire vers le gouffre du peuple un mysticisme que nos âmes latines comprennent mal, mais qui séduit combien d'âmes slaves ! En presque tous les cas, au moins dans les pays latins, germa-

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niques et anglo-saxons, il s'agit de femmes, plutôt que d'hommes ; l'homme, dans la vanité qu'il éprouve de sa supériorité, ne consent pas à déchoir intellectuellement, et s'il éprouve une vocation altruiste — hormis dans des cas religieux exceptionnels — il la fait consister à enseigner, à prononcer des discours et à se faire élire député, ou du moins à le tenter.

Si, dans les congrégations masculines, l'on ne rencontre que rarement des vocations analogues à celles qui fleurissent miraculeusement en si grand nombre dans les congrégations féminines, combien moins encore chez les hommes laïques ! Mais les femmes qui, hors de toute idée confessionnelle, cèdent à leur naturel penchant vers les souffrances, à l'effort de leur tendresse pour les déshérités, sont d'autant plus admirables ; et par la supériorité de l'éducation morale qu'elles se sont donnée, par le degré d3 perfection spirituelle où elles sont parvenues, d'autant plus enviables celles-là, qui, mues uniquement par la pitié, s'abaissent jusqu'aux plus piteux, se rendent, pour l'amour d'eux, pareilles à eux.

Voici quelque dix ans, une femme, qui n'est point Française, tenta dans son pays, une expérience analogue à celle de M. Valdour ; elle

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partit de sa maison qui était élégante et con" fortable, ayant dépouillé tout ce qui en elle attestait — par la toilette et les dehors — la femme du monde, la femme qui, dans tout salon où elle fût entrée, se fût trouvée des premières par l'intelligence et la beauté ; elle voulut être aussi pauvre que celles qui allaient être ses compagnes ; elle ne se réserva aucun viatique, ne compta que sur son travail manuel, coupa les ponts derrière elle, et du haut de son âme sereine elle se précipita et plongea dans le peuple. Cela était sans précédent, mais ne devait point demeurer sans influence.

Sans se soucier ni de la finesse perdue de ses mains, ni de la fatigue infligée à ses membres las, ni de la tension nerveuse après les douze ou treize pleines heures de travail, ni de l'inquiétude aux métiers nouveaux, ni des contacts odieux, ni des pensions puantes, ni des couchers à trois ou quatre dans la même chambre entre des couvertures raidies par les sueurs des pensionnaires passées, elle vini, simplement vêtue comme la plus pauvre, se ranger parmi les ouvrières : elle prit le travail d'où qu'il vînt, fût-il le plus dur, et presque cherchant le plus dur, afin de s'instruire mieux des soufl'rances et des besoins de uSes sœurs,

les pauvresses , pauvresses d'esprit et pauvresses de corps.

Est-il une louange qui s'égale à ce que fit celte femme ? Ici nulle des préoccupations auxquelles a paru obéir l'enquêteur français. La politique n'est point en cause, ni la propagande confessionnelle. C'est uniquement d'une sociologie qu'il est question, mais d'une sociologie qu'illumine l'esprit de charité et qui est tout imprégnée de tendresse. Celle qui s'est faite V Ouvrière s'est si intimement persuadée de son rôle qu'à des moments, dit-elle, il lui a semblé qu'elle fut toujours une ouvrière et qu'elle le demeurera jusqu'à sa mort. Par là, elle atteint l'âme de celles qui l'entourent et elle y lil, puisque son âme réfléchit ces âmes troubles, puisque, par son éducation, son affinement, son habitude de l'activité d'intelligence, même lorsque son esprit accablé par les longues heures de travail semble somnoler, elle accumule les notions qu'elle devinera, déchiffrera et expliquera tout à l'heure. Avec une lucidité et une précision qui sont des dons de race, mais compliquées des précieux apports d'une race plus ancienne, qu'ont polie et formée de vieilles civilisations ; avec un sens singulièrement éveillé de la nature et une condensation en quelques mots des sensations pro-

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fondes qu'elle procure ; avec une tournure poétique de l'esprit qui s'avère par des mots glissés comme à la dérobée, Mrs B. Van Vorst, dans le livre V Ouvrière aux Etats-Unis, a écrit des pages, si profondément, si joliment humaines, qu'elles touchent au chef-d'œuvre. Le premier chapitre, La femme à l'usine, Piitsburg- New-York, est le plus frappant et le plus nourri. Ici l'auteur a complètement réalisé le but qu'elle s'était proposé : elle a dit tout ce qu'elle avait vu, et elle l'a dit excellemment. Pourquoi ? Parce qu'elle avait, de sa propre conscience, reçu et accepté une mission : « Mettre, » a-t-elle dit, au service de l'ouvrière, tout ce » que je puis avoir de ressources d'intelligence » et d'activité, devenir un intermédiaire entre » elle et ceux qui, mieux partagés par la fortune , » voudront lui venir en aide. » Et elle fut « le )) porte-parole de l'ouvrière ».

Rien de comparable à ce qui se passe en France. Aux États-Unis, pour la femme, l'alcoolisme n'est pas à craindre, le syndicalisme n'achemine pas aux excès révolutionnaires ; la politique n'a aucune importance. Même, pour la plus grande partie des ouvrières, ce n'est pas le besoin qui les conduit à l'usine ; la plupart sont filles ; il est infiniment rare qu'une femme mariée travaille et toutes, ou presque, ont la

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vie matérielle assurée à la maison par leurs pères ou leurs frères ; mais elles veulent gagner pour dépenser ; le goût du luxe et de la toilette — parfois aussi la passion d'indépendance — les conduit à la porte des fabriques géantes et c'est pour se parer qu'elles besognent. De là une concurrence déplorable contre celles qui ont réellement besoin de gagner leur vie et un abaissement des salaires. Comment y remédier, comment réserver le travail uniquement aux ouvrières n'ayant que leur travail pour unique ressource ? L'auteur voudrait indiquer à ces ouvrières d'esprit supérieur des carrières d'art industriel qui ne sont pas encore ouvertes en Amérique. Y réussiraient-elles? On en peut douter. Mais quelle que soit l'efficacité du remède, le mal est dénoncé et l'enquête demeure ; elle demeure en sa brutalité franche, en sa netteté positive que traversent, comme des épées brillantes, des rayons de poésie. Ainsi l'auteur écrit : a Un désir m'est sou- » vent venu pendant mon travail, c'est le désir » de voir des fleurs : une rose me semblait alors » de tous les objets de la création le plus dési- » rable « .

Cela entre cent. Et elle laisse percer là cet indice d'une sensation supérieure, d'une sensation qui doit pourtant être notée, car, confu-

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sèment, les autres l'ont éprouvée. C'est là, en vérité, l'admirable enseignement apporté par ce livre : dans sa sincérité et sa bonne foi, il traduit expressément l'âme populaire que l'auteur a perçue a quand, dit-elle, je fus assez » entraînée au travail pour ne pas être plus » fatiguée de dix heures de manufacture que » je ne l'eusse été d'une promenade un peu » longue ; quand je fus saturée de l'odeur des » garnis au point de ne plus même y faire » attention ; quand la plus dure paillasse me » parut assez bonne pour mon impérieux » besoin de sommeil et la plus pauvre nourri- » ture assez appétissante pour mon estomac )) affamé, alors, et alors seulement... »

Oui, alors, et c'est pourquoi elle demeure la seule... »

Frédéric Masson de l'Académie française.

[Écho de Paris, 7 juin 1910.)

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