‹ La méthode concrete en science socialeChapitre 18 sur 19 · Georges Sorel, Les Illusions du Progrès, p. ng · texte numérisé non relu

Georges Sorel, Les Illusions du Progrès, p. ng

pagnons de M. Valdour lui ont dit : « A partir » de trente ans on a des misères : pas un qui » puisse prétendre n'avoir pas quelque chose. »

Le Board o/Trade a publié naguère les résultats d'une enquête qui avait pour but de comparer le coût de la vie ouvrière en Angleterre, en France et en Allemagne.

Pour un égal degré de confort, l'ouvrier français paie moins cher que l'ouvrier anglais qui paie lui-même moins cher que l'ouvrier allemand. Mais le logement du travailleur français est nettement inférieur, comme confort et comme hygiène, à celui des Anglais et des Allemands.

M. Jacques Valdour nous dit comment s'éblissait son budget. Lorsqu'il était tisserand à Roanne, il gagnait au maximum 3 fr. 5o en moyenne pour onze heures de travail en conduisant deux métiers. Il y avait chômage le samedi après-midi et le dimanche. Pendant la morte-saison d'été, la journée est réduite à dix heures et il n'y a plus qu'un métier en marche par tisserand : le gain se trouve réduit de moitié. Il faut avoir fait des économies pendant l'hiver.

La chambre de M. Valdour lui était louée lo francs par mois, soit environ o fr. 35 par jour. Les deux repas reviennent à i fr. 5o. Il reste à peu près i fr. 5o pour la dépense du vêtement, de la chaussure, le blanchissage, le coût des journées de chômage, les menues cotisations des sociétés de secours mutuels, sans compter le tabac, le journal, le vin offert aux camarades, le chauffage, l'éclairage, etc. La tentation est vive d'aller finir la journée au débit où il fait chaud et clair plutôt que de rester seul dans le gîte glacé. L'ouvrier s'y retrouve avec ses amis. Il parle, il joue et il boit pour arriver à la griserie dans laquelle il oublie sa misère. Les réunions ouvrières sont très gaies : on fait des calembours, on raconte des histoires, on chante, on rit sans raison en levant son verre. Le travailleur est jovial et bon garçon. Il accueille fraternellement le camarade inconnu. Il vibre, il a du cœur. Il aimerait à s'instruire, mais il n'en a pas le temps. Après dix ou onze heures de travail, le cerveau n'est plus capable de l'attention qu'il faudrait pour une lecture sérieuse.

Quelques-uns, pourtant, emploient les soirées à lire au hasard, et ces acquisitions hâtives et fragmentaires leur donnent de l'influence sur leurs camarades. Mais il faut se

garder d'exagérer l'autorité des intellectuels de la classe ouvrière comme on est trop tenté d'exagérer l'autorité des gens de lettres sur la bourgeoisie. L'ouvrier ne peut pas faire fi des revendications que l'on proclame en son nom, mais le bon sens ne perd pas son droit. M. Valdour fut étonné d'entendre un compagnon déclarer : (( Ça sera bien ennuyeux, la » journée de huit heures.^ — Pourquoi?... — » Parce que nous aurons deux heures de plus » par jour pour faire de la dépense. »

Les observations de M. Jacques Valdour l'ont amené à définir la conduite à tenir dans un milieu ouvrier pour y être estimé et ceci établit d'une manière intéressante la véritable psychologie du travailleur. Il faut d'abord éviter de causer haut, de plaisanter grossièrement et de répliquer aux anciens : ce sont les façons qui déplaisent le plus. Faire son travail comme il doit être fait, mais sans zèle, car ce serait prendre les intérêts du patron. Etre discret : l'atelier est un lieu de papotages. Si l'on s'y mêle, on se fait des ennemis. Il y a une mesure à garder, car, si l'on reste à l'écart ou si l'on veut savoir trop de choses sur les camarades, on passe pour un mouchard. Etre aimable et de bonne humeur, familier, bon camarade, avec une certaine déférence pour

les ouvriers plus anciens dans la maison. Si l'on ajoute à ces qualités un peu de tenue, une nuance légère de savoir-vivre, un bon langage, on ne tarde pas à prendre une influence dans l'atelier. Et si, enfin, par la dignité de sa vie, on devient le compagnon écouté dont la supériorité sera reconnue, il faudra éviter de se targuer de cette supériorité ; l'ouvrier est susceptible et il a la passion de l'égalité.

Hors de l'atelier, il est trop souvent la victime des débits de vin répandus à profusion autour de lui. Mais bien des bourgeois résistent-ils comme ils le devraient à la tentation de l'apéritif et du cercle! En tout ceci il ne faudrait généraliser aucun jugement et si le livre de M. Jacques Valdour a du prix, c'est en ce qu'il nous permet de différencier les unes des autres plusieurs catégories d'ouvriers. On n'entreprendra jamais assez d'étude de ce genre, qui complètent les monographies des différents métiers et nous fournissent, par les comparaisons qu'elles imposent, des idées plus précises sur la vie du peuple. »

Jacques Morland.

{L'Opinion, a5 septembre 1909.)

« Le hasarda mis entre mes mains un livre

dont je ne connais pas l'auteur : La Vie ouvrière, par Jacques Valdour. Ce sont les « observations » vécues » d'un homme qui, pour toucher la réalité populaire, s'est fait ouvrier, tour à tour dans les centres industriels les plus divers. J'ai lu ce livre avec une intense émotion : je voudrais le faire lire à tous mes amis. J'en détache seulement ces deux phrases qui expriment une vérité dont je porte, depuis que je suis entré dans la vie publique, le sentiment profond, et qui me saisit plus fortement que jamais en face de la faillite socialiste. L'auteur parle de ceux qui ont si longtemps gardé la confiance populaire et il dit : « Ces hommes )) se sont faits vraiment pasteurs de peuples ; à » l'affût de leurs plaintes, instruits de leurs » désirs, inquiets de leur plaire, zélés à les ser- » vir, ils les mènent aux avenirs lointains ; ils les » mènent, s'ils sont les mauvais bergers, aux » abîmes. Tandis que leurs adversaires restent » très en arrière à pleurer le passé obscur, )) comme s'il pouvait renaître, ils se mettent en » rapports étroits avec ceux dont ils se sont » institués, au moins en apparence, les servi- » leurs, ils connaissent leurs plus récents » besoins, et ils travaillent, de tout leur effort, » semble-t-il, à les satisfaire. »

Voilà le secret de leur force et de notre faiblesse. Quand mériterons-nous d'être les pasteurs du peuple, en nous instituant ses serviteurs?.... »

Page 1