I. Voir Yves Guyot
Aa LA MÉTHODE CONCRÈTE
moins incontestable que la science économique doit se préoccuper de définir les conditions matérielles de la production de la richesse matérielle et de son maximum de production, et que, de ce point de vue, il n'y a pas lieu de tenir compte de l'homme et de ses besoins moraux. Mais — et c'est là ce qu'ont eu le tort d'oublier les économistes et sociologues libéraux — lorsque nous appliquons à la société humaine les conclusions de la science de la richesse, nous devons, la richesse étant faite pour l'homme et non l'homme pour la richesse, subordonner cette Chrématistique aux besoins humains des hommes, et l'utiliser pour organiser la société au lieu d'ordonner la société tout entière aux fins de la science des richesses. L'économie politique libérale, à raison de sa méthode propre et de son point de vue spécial, nous permet de définir les conditions matérielles d'une production plus ou moins intense de richesses matérielles. Mais nous restons juges de leur utilisation et maîtres de leur application, et nous nous garderons de faire entrer ces lois matérielles de la production dans le jeu de la vie des sociétés sans nous préoccuper des lois morales, des lois humaines de la production : la méthode concrète nous permet précisément de définir ces dernières.
En science sociale, comme en toute science, la méthode enveloppe déjà les conclusions. La méthode des économistes libéraux, excluant toute considération de l'homme, conduit nécessairement à des conclusions extra-humaines et, par suite, à des conclusions anti-humaines. C'était un singulier paradoxe que de voir toute l'économie politique, c'est-à-dire l'étude de l'activité économique de l'homme, se construire en faisant abstraction de celui qui, exerçant cette activité pour lui-même, en est à la fois l'origine et le but. C'était plus qu'un paradoxe : une absurdité. Elle résume toute l'économie classique. Si nous appliquons une autre méthode qui réintroduise l'homme dans le jeu des phénomènes économiques, toutes les conclusions changent. La vue immédiate, la sensation même de la vie ouvrière toute palpitante de besoins, de douleurs et d'aspirations, nous conduit à la conception vraie de la science sociale, celle qui vise à sauvegarder la dignité humaine.
Il nous reste à étudier rapidement l'utilité, les difficultés, les conditions et les limites delà méthode concrète.
L'utilité de la méthode concrète ressort déjà de tout ce que nous venons de dire sur sa por-
tée. 11 convient d'en apporter quelques autres preuves. D'une façon générale, ce mode nouveau d'investigation permet de saisir un nombre important de faits et de rapports entre les faits qui échappaient aux anciens procédés de recherche. Une méthode se justifie toujours par sa fécondité et, dès ses débuts d'application, celle-ci, bien que maniée par des novices, s'est révélée féconde. Il n'en pouvait être autrement puisqu'elle étudiait des fait anciens à un point de vue nouveau et puisqu'elle atteignait des faits qui échappaient aux anciennes méthodes. On savait, par exemple, que l'introduction de nouvelles machines produisait un trouble considérable dans la vie des ouvriers ; mais on ne disait pas que ce fait avait sa source dans l'activité scientifique de l'intelligence humaine et trouverait son remède, non dans la science, mais dans une autre forme de l'activité intellectuelle de l'homme ; la science de la nature matérielle est une force aveugle et stupide comme la nature elle-même et qui sème indistinctement et inconsciemment le bien et le mal ; la science de l'Esprit seule peut empêcher ou réparer les maux déchaînés par l'esprit de la Science, en maintenant ou rétablissant l'équilibre que celui-ci détruit. Toute la psychologie du travailleur échappe aux anciennes métho-
des : c'est en l'étudiant, et sur les ouvriers observés et sur soi-même, que l'observateur peut déterminer les relations psychologiques qui existent entre le travail et le travailleur, découvrir les bases psychologiques d'une organisation économique donnée, mettre en relief ce qui, psychologiquement, permet de dire de cette organisation qu'elle est ou non normale et par conséquent viable. La nécessité de cette analyse a été depuis longtemps reconnue : les libéraux n'avaient-ils pas mis en évidence l'influence, sur la production, de la poursuite de l'intérêt personnel ? Cette notion avait pour eux une importance telle qu'ils n'hésitaient pas en faire le grand ressort de tout leur système. Mais c'était d'une psychologie un peu maigre : il y a dans l'homme, dans le producteur, l'ouvrier, le consommateur, un plus grand nombre d'éléments psychiques à considérer. Fourier eût le sentiment de leur complexité et de l'importance, pour la solution des problèmes économiques, des rapports des phénomènes psychologiques avec les phénomènes purement économiques ; mais il a étudié la question en idéologue, abstraitement et non concrètement. Tarde a traité des rapports de l'économie politique et de la psychologie, mais en théoricien de la psycho-sociologie. Ce
n'est que par une prise de contact avec la vie ouvrière, par un corps à corps avec sa réalité, que l'on peut espérer la pénétrer et l'analyser réellement. La vie vécue livre ses secrets. L'observateur qui, dans la mesure du possible, s'identifie avec l'observé, peut prétendre à le connaître ; s'il se borne à décrire son expérience, du moins décrit-il la réalité ; si la simple description des maux dont souffre toute une classe de la société ne les guérit pas, elle permettra de trouver le moyen de les guérir ; avant de découvrir le remède, il faut connaître le mal, et une telle description garde le mérite de faire connaître les maux réels et non des maux imaginaires ; elle oriente vers les solutions, même quand eile ne les formule pas ; en analysant le mal, elle dit implicitement dans quelle direction sera trouvé le remède.
L'analyse ainsi comprise est particulièrement sûre puisqu'elle a pour point de départ et pour champ d'action la réalité même : elle naît du donné social et elle s'y déroule tout entière. L'observateur peut véritablement connaître l'ouvrier puisque, devant lui, l'ouvrier pense tout haut. Il acquiert, en outre, de la vie qu'il observe, une expérience personnelle qui constitue un témoignage : — je connais personnellement certaines souffrances physiques
et morales de la vie ouvrière ; — je sais, pour l'avoir moi-même éprouvé en quêtant du travail de porte en porte, combien est décourageant cet état de chômage et de recherche nomade; — je sais, par ma propre expérience, que l'ouvrier, sa journée de travail achevée, ne peut pas, comme l'ont rêvé quelques théoriciens, acquérir une véritable culture intellectuelle ; il est trop fatigué, il éprouve surtout le besoin de distraction et de repos ; il devrait donc, lorsqu'il entre dans le métier, posséder les éléments indispensables de culture générale et de culture professionnelle, et sa journée de travail devrait être assez brève pour qu'il pût vivre en homme, en chef de famille, et disposer du loisir nécessaire pour conserver et accroître les connaissances acquises dans sa jeunesse. L'observation directe et vécue de la vie ouvrière m'a permis, et de constater le caractère purement fictif de la liberté et de la souveraineté politiques qui sont présentées par les Jacobins comme des conquêtes delà Révolution française, et de voir avec tristesse, de sentir avec épouvante à quel profond abaissement, à quelle dégradation le régime industriel libéral issu de cette Révolution a conduit des ouvriers cependant doués de toutes les qualités naturelles de l'intelligence et du cœur. Je sais, parce que je l'ai vu, que la législation du tra-
vail par l'État n'est pas adéquate aux exigences professionnelles et peut même leur être contraire : lés tisseurs de Roanne ont fait grève * parce que la loi fixant la journée légale lésait leurs intérêts ; les intéressés seuls ont donc qualité pour légiférer sur eux-mêmes ; la profession doit gouverner la profession ; l'Etat est dépourvu de la compétence nécessaire ; il formule une solution générale là où conviennent les solutions particulières, et son activité légiférante s'inspire de préoccupations étrangères et même contraires aux intérêts qu'il s'agitde sauvegarder ; il ne devrait intervenir que pour harmoniser les législations spéciales à diverses professions ou à diverses régions, formuler les règles communes aux coutumes particulières et établir les rapports entre les divers intérêts professionnels et les intérêts économiques généraux, comme entre ceux-ci et les autres intérêts généraux du pays.
Les observations recueillies systématiquement par application de la méthode concrète peuvent être groupées, soit autour d'un métier déterminé dont on étudiera les modifications
I. En octobre 1903. — Voir La Vie ouvrière^ pp. 60 et 61. — Nul n'a oublié l'exemple tout récent (novembre igiS) de la grève des mineurs du Nord provoquée par un vote du Sénat autorisant i5o heures supplémentaires de travail par an.
au contact des tempéraments et des habitudes propres à chaque province, soit autour du caractère de l'ouvrier d'une province donnée, dont on recherchera les modifications sous l'influence des divers métiers de cette province. Dans le premier cas, on étudiera la profession dans ses rapports avec les différentes psychologies régionales ; dans le second, la psychologie de l'ouvrier d'une région dans ses rapports avec les diverses professions de la région. On peut aussi se limiter à la monographie de chaque métier dans chaque pays ou province. On peut également appliquer la méthode concrète à l'étude successive des ouvriers étrangers, chaque groupe national étant étudié en lui-même ou dans ses rapports avec une ou plusieurs autres nationalités. Par exemple, en feuilletant le livre de MM^^^^Van Vorst sur Lou vrière aux États-Unis, je note au hasard quelques constatations propres à l'ouvrière américaine et quelques autres qui corroborent celles que j'ai faites sur l'ouvrier français. Voici pour les premières : — aux États-Unis, on trouve facilement, partout, de l'ouvrage, alors même que l'on ne connaît aucun métier ; — un grand nombre d'ouvrières travaillent, non pour subvenir à leur existence, mais par besoin d'indépendance afin de vivre hors de leur famille, ou
par besoin de luxe afin de pouvoir, vivant dans leur famille et à sa charge, se procurer du superflu ; — l'exploitation de la femme et des enfants, dans certains États, tient à l'absence de toute législation protectrice ; — sous l'influence générale de l'individualisme égoïste des deux sexes, la famille se fonde rarement, le mariage se dissout facilement et reste en général stérile ; la famille est une sorte d'accident et n'a pas plus de valeur qu'un simple épiphénomène social ; il n'y a pas plus de solidarité entre les individus d'une même génération qu'entre une génération nouvelle et l'ancienne ; dans cette société pulvérulente et stérile, dont nous ne sommes encore préservés que par ce qui nous reste des institutions ou des habitudes d'autrefois, l'individu, isolé, est sans force ;il tente en vain d'atteindre son fantôme de bonheur tout personnel ; il en poursuit désespérément la trompeuse image ; égoïsmeet stérilité, illusion et souffrance, tout cela reste en liaison avec sa religiosité protestante, vague, vide, purement formelle, dont les multiples modalités ne retiennent que pour un temps le caprice vagabond de ces atomes humains ; — la société yankee * n'étant qu'une ploutocratie instable,
I. Les indigènes des États-Unis disent couramment : «Nous sommes Américains ». Ce qualificatif est inacceptable. Heureu-
EN SCIENCE SOCIALE 5l
les différentes classes s'y distinguent parla possession, d'ailleurs précaire, de la richesse, et non par le degré d'instruction et d'éducation. D'autres observations de MM'"^^ Van Vorst ressemblent à mes propres observations : — la vie de fabrique tend à dissoudre la famille ouvrière et à substituer les unions temporaires et stériles aux mariages et à la fécondité ; — le degré d'intelligence hiérarchise les ouvriers d'un même groupe ; — le travailleur, n'ayant que le temps d'agir et non de réfléchir, reste, si intelligent soit-il, d'esprit vulgaire et sa conversation en porte la marque ; — il estutopique de vouloir en faire un homme instruit, alors que ses dix heures au moins de travail physique ont épuisé ses forces et lui imposent l'impérieux besoin de délassement et de distraction ; — l'auteur, étant, à raison de sa culture générale, plus intelligent, apprend plus vite que les ouvrières qui commencent en même temps une même tâche ; — la vie d'atelier est monotone, l'activité qu'elle exige est automatique,
sèment pour l'Amérique et pour la civilisation, les États-Unis ne comprennent qu'une partie de l'Amérique du Nord. Même tous les États de l'Union ne subissent pas ou ne subissent qu'en partie cette déplorable idiosyncrasie yankee qui la caractérise encore. Une plus large infusion de sang latin et la diffusion croissante de la culture catholique et latine permettront, au cours de son vieillissement, de civiliser ce pays de Peaux-Rouges.
exclut l'intelligence et l'initiative, mécanise l'être humain ; — les ouvrières se prêtent mutuellement, dans la mesure de leurs moyens, une assistance spontanée ; — elles ne font pas d'économies, elles dépensent leur salaire, aussitôt reçu, pour payer leur pension et satisfaire leur coquetterie ; — mes amis m'ont fait les objections qui furent adressées à ]yi]\|mes Ygm Vorst : « vos mains, votre langage et vos manières vous trahiront. » En France, où l'ouvrier a été abaissé par le régime industriel libéral très au-dessous des classes aisées, cette objection a plus de vérité qu'aux États-Unis où l'état rudimentaire de la civilisation a encore très peu élevé les classes aisées au-dessus de la classe ouvrière. En outre, dans notre pays, déchiré par un siècle de guerres civiles et de luttes déclasses, l'homme du peuple est devenu profondément soupçonneux, inquiet et hostile. En Espagne, au contraire, l'ouvrier se rapproche souvent des classes supérieures par l'élégance naturelle aux peuples méditerranéens, et l'invasion plus tardive de ce pays par les idées de guerre sociale n'y a pas encore partout détruit les sentiments d'hospitalité, de confiance et d'amicale familiarité.
La malheureuse situation morale de notre
pays nous permet de noter de suite une des difficultés qu'y rencontre l'application de la méthode concrète : volé, trompé, méthodiquement abaissé et maintenu dans l'ignorance et dans la pauvreté par un régime politique qui ne peut vivre que de son exploitation, appelé roi et traité en esclave, encensé et conduit au fouet par les hommes politiques, soumis à la douche écossaise des excitations à la révolte et des sanglantes répressions, victime des espions politiques et des délateurs d'atelier, l'ouvrier français, surtout en province, est facilement porté à la méfiance à l'égard du camarade de travail qu'il voit pour la première fois. Pour éviter de donner prise au soupçon autant que pour me conformer à mon rôle d'observateur scrupuleux, j'ai toujours pris garde de m'effacer le plus possible et de rester, sauf dans de rares circonstances, un témoin muet, ne parlant que lorsqu'on me parlait et ne questionnant pas. Quelques-unes des conversations que je rapporte peuvent débuter par une question que je pose : c'est que cette question se trouvait amenée tout naturellement par les circonstances antérieures ou par le jeu de propos divers qu'à raison de leur insignifiance je n'ai pas retenus. Mon attitude réservée a certainement réduit le nombre
des dialogues que j'ai pu recueillir, mais ceuxci n'en ont que plus de prix, leur spontanéité ajoutant encore à leur sincérité. L'ignorance de mes camarades était telle que je les ai parfois étonnés en leur donnant une explication que je croyais banale et qui leur paraissait la marque d'une grande supériorité d'esprit. Ainsi, un des teinturiers de Roanne ^ jeune homme intelligent, âgé de vingt-quatre ans, me dit, au moment du vote de la loi de la journée de dix heures, sa satisfaction d'être désormais assuré d'avoir toujours du travail. Comme je lui en marquais mon étonnement, il me répliqua que les députés venaient de voter une loi qui obligeait les patrons à fournir aux ouvriers dix heures de travail par jour ! Le chômage n'était plus à redouter ! Je le détrompai : cette loi interdit aux patrons de nous faire travailler plus de dix heures, mais ne les oblige pas à nous employer tous les jours et pendant dix heures ; elle limite notre travail, elle ne nous en donne pas. Je croyais avoir émis une idée d'une extrême simplicité. Je le revois encore, l'air stupéfait, tournant vers moi un visage où je démêlais avec surprise une sorte d'admiration, puis se
1. J'ai rapporté ce fait, très sommairement, dans La VU ouvrière, p. 96.
remettant au travail en silence, et enfin, après quelques moments d'une réserve lourde de réflexions, ajoutant à voix plus base : « Vous êtes instruit, vous!... Oii donc avez-vous appris toutes ces choses.»*... » Je n'aurais jamais cru qu'il fût aussi facile d'acquérir, auprès de camarades intelligents, jeunes, encore peu éloignés du temps où ils fréquentaient l'école, un brevet de science et de supériorité intellectuelle. Mais cela explique aussi, d'une part, que des meneurs, frottés de quelques bribes de savoir primaire, puissent acquérir une si redoutable et si néfaste influence sur ce malheureux troupeau, et, d'autre part, que certains ouvriers, nourris de quelques journaux, livres ou discours, se croient sur tout le monde la supériorité que la comparaison de camarades plus ignorants les détermine à s'attribuer. Ce dernier cas est plus fréquent à Paris où les réunions publiques abondent, où les quotidiens sont très lus, où Ton mène une vie plus extérieure et où l'érudition de comptoir sévit chez les ouvriers comme, dans les classes moyennes, l'élégance et l'esprit « terrasse de café » : un certain dimanche, près Gourbevoie, (je n'étais pas vêtu en ouvrier), un ouvrier mécanicien voulut bien m'enseigner les idées de VEmile et du Contrai social, avec une pitoyable assu-
rance et sur un ton d'autorité bruyante qui ne souffrait pas la contradiction. En Espagne, le soupçon ne m'a jamais effleuré ; une fois seulement, et sans qu'il conçût pour cela des doutes sur mon compte, un contre-maître, qui avait travaillé longtemps dans le Nord de la France, médit : « Je n'y ai jamais rencontré d'ouvriers comme vous ; leur langage était grossier et incorrect, et ils étaient tous ivrognes. » Il n'est pas malaisé, dans ces diverses circonstances, de se tirer d'affaire ; la méfiance disparaît aussi facilement qu'elle s'éveille. A ce contre-maître je répondis : a Cela peut être particulier aux ouvriers de la province que vous connaissez ; je suis de Paris où l'on a plus d'usages » ; comme j'avais répondu au teinturier roannais : u Vous savez que je viens de Paris ; à Paris, l'ouvrier lit beaucoup. ».
L'observateur se heurte à deux autres difficultés : l'ignorance du métier et l'habituelle nécessité du consentement patronal. Pour étudier à fond l'ouvrier d'un métier déterminé, l'observateur devrait connaître lui-même le métier ; mais la difficulté réapparaîtrait pour lui lorsqu'il se proposerait d'étudier un autre métier. Certains travaux n'exigent que de la force musculaire et un peu d'entraînement : l'habitude s'acquiert, mais, la vigueur physique
nécessaire, il faut la posséder déjà. D'autres genres de travaux nécessitent un apprentissage plus ou moins long. L'ignorance professionnelle, surtout jointe à l'absence de force corporelle, constitue donc un très gros obstacle à l'étude expérimentale de la vie ouvrière : il n'est cependant pas insurmontable puisque je l'ai surmonté ; certaines besognes peuvent être confiées à un non-professionnel, qui sera mis ainsi en contact permanent avec les professionnels ; d'autres tâches ne demandent qu'une initiation rapide ; et, s'il s'agit d'un travail de manœuvre, la force de volonté peut suppléer à l'insufTisance de force musculaire au moins pendant un temps assez long pour permettre une étude instructive.
Si l'observateur n'a pas acquis de connaissances professionnelles et même s'il en possède, il ne pourra guère se passer de l'agrément du chef d'industrie : aux Etats-Unis, la maind'œuvre est très recherchée, mais, dans nos pays, c'est plutôt le travail qui est rare ; MM"*^ Van Vorst ont pu facilement se faire accepter dans divers ateliers, bien que ne sachant rien ; chez nous, de bons ouvriers ne trouvent pas toujours de l'embauchage. La collaboration du chef d'entreprise sera donc généralement nécessaire. Or les patrons crai-
gnent d'introduire chez eux, soit un concurrent qui vient étudier l'organisation et le fonctionnement de l'entreprise, soit un agitateur qui vient jeter le trouble dans le personnel. Cette double suspicion est d'autant plus agissante que la méthode est neuve et que chacun craint, d'instinct, l'inconnu. La démarche loyale de l'observateur, qui vient trouver le chef de la maison et lui expose le but désintéressé qu'il poursuit, devrait faire tomber de tels soupçons : il arrive qu'elle les accroît ; le patron redoute d'avoir affaire à quelqu'un de très malin qui a imaginé ce détour pour endormir sa prudence. J'ai rencontré cependant en France des esprits beaucoup plus sensés : tous les patrons dont j'ai sollicité le concours ont aussitôt compris l'intérêt de mes recherches et me les ont facilitées avec une extrême courtoisie. Seul, un directeur de grande Compagnie, solennel et correct, crut devoir prendre un ton important pour m'opposer celte raison ridicule qu'il se voyait obligé de soumettre ma demande à son conseil d'administration : c'est le seul imbécile que j'ai rencontré. En Espagne au contraire, où près d'un siècle de libéralisme a mis les esprits bassement à la remorque des pires idées étrangères, les patrons ou ingénieurs libéraux n'ont pas même pu comprendre la
méthode que je me proposais d'appliquer : habitués à copier servilement ce qui se fait ailleurs et n'ayant entendu parler que de la méthode des interviews, ils objectaient, étonnés : « Pourquoi ne pas vous contenter de nous demander ce que nous pensons de nos ouvriers ? Ce serait bien plus simple ! » D'aucun d'entre eux je n'ai reçu la moindre assistance. Seuls, quelques industriels français établis au delà des Pyrénées et les patrons, professeurs, prêtres et journalistes espagnols appartenant au grand parti traditionaliste, ont compris de suite l'utilité de la méthode concrète et m'ont aidé en multipliant les preuves d'une intelligence vive, ouverte, critique, prête à l'action et toute disposée à favoriser des nouveautés.
Quelques-uns de ces Espagnols libéraux, incapables de concevoir la pratique d'une autre méthode que celle de l'interview, me concédaient par politesse : « Sans doute il peut y avoir intérêt à travailler à l'atelier avec les ouvriers, mais au moins descendez dans un bon hôtel pour retrouver du confortable !... Vous ne vous nourrissez toujours pas comme eux ?... » Mais je maintenais fermement la nécessité de l'application intégrale de la méthode d'obser-
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vation vécue. Ils s'ingéniaient alors à ménager divers moyens de m'y soustraire temporairement : « Venez du moins, le soir, dîner avec nous, passer la soirée au café, au cercle... » Ils conservaient toujours l'arrière-pensée de transformer l'observation sérieusement et scrupuleusement vécue en un essai superficiel d'amateur ; ils visaient à substituer une sorte d'externat à l'internat de vie ouvrière. Ils ne se rendaient compte, ni de l'impossibilité physique de mener de front ces deux existences si différentes, d'ajouter à la fatigue du travail manuel la fatigue de la conversation, de la veillée, de la vie de représentation; ni de l'impossibilité matérielle de faire une étude profitable lorsqu'on ne dispose plus d'une heure, le soir, pour rédiger ses impressions de la journée; ni enfin de l'impossibilité morale de connaître la vie de l'ouvrier lorsqu'après l'avoir traversée pendant quelques heures on s'attache à la fuir. Il importe au contraire par-dessus tout que l'on s'y enfonce et que l'on s'en pénétré, ce qui exige, tant que l'expérience dure, la continuité de l'expérience. C'est là une condition capitale d'application delà méthode concrète. Il y a diverses raisons pour que ces expériences ne durent pas un temps trop long : parce qu'il convient d'éviter de se diminuer.
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de s'appauvrir intellecluellement et moralement; et aussi parce qu'on a vu, senti et compris assez rapidement, étant donné le peu de complexité de l'âme ouvrière; et enfin parce que ces sortes de recherches sont réellement pénibles. Mais il est essentiel que l'expérience soit absolument continue : il importe que l'on perde de vue les lumières du rivage pour sentir vraiment qu'on a pris le large et que l'on est enveloppé par la mer obscure ; alors on comprend ses dangers, ses menaces, sa nudité stérile, et que sa voix est une longue plainte. L'observateur pourra se borner à l'observation pure et simple ou tenter l'expérimentation. Je suis resté, ù de rares exceptions près, fidèle au premier procédé qui me paraît de beaucoup le plus sûr. Presque toujours je m'en suis tenu au rôle du u spectateur impartial » dont parle Adam Smith, m'abstenant de provoquer mes camarades à exagérer leurs habitudes ou leurs opinions et craignant que la contradiction calculée ou l'excitation systématique ne les amenât à déformer leurs sentiments véritables ; je me suis généralement borné à les écouter se raconter spontanément eux-mêmes, n'intervenant et ne répliquant que lorsque j'y étais conduit par les circonstances. On peut néanmoins tenter l'expérimentation, étudier l'effet produit par une
intervention dans un sens favorable ou dans un sens contraire aux habitudes ou aux idées de ses compagnons, de façon à mesurer l'exagération ou la réaction produite et en déterminer les limites; mais l'application de ce procédé expérimental est ici particulièrement délicate, étant données la variété, la souplesse et l'insuffisante précision des phénomènes sur lesquels il s'exerce.
Il esta souhaiter que l'observation soit immédiatement consignée par écrit, surtout lorsqu'il s'agit de propos échangés. Cela parfois est possible. Il m'est arrivé même d'écrire une conversation en quelque sorte sous la dictée de ceux qui la tenaient, par exemple dans un cabaret ou dans la rue. Bien des fois, je l'ai notée aussitôt après l'avoir entendue, soit qu'étant en dehors de l'atelier, j'aie pu quitter immédiatement mes interlocuteurs, soit qu'étant à l'atelier, je me sois de suite absenté sous un prétexte plausible. Souvent ces propos n'ont pu être consignés par écrit que pendant le repos de midi ou le soir : dans ces cas-là, je fixais fortement mon attention sur ce que j'avais entendu et me le récitais à moi-même à diverses reprises pour être certain de n'y introduire aucune altération. Il est tout à fait rare que mes notes n'aient pu être prises au moins le soir
même : il m'est arrivé, (par exemple dans le cas de mes promenades d'après-dîner avec Pierre Ballon, à Lyon, ou de mes soirées chez le père Truffe, à Roanne), de ne rentrer chez moi que vers onze heures ou minuit et de consacrer cependant une heure ou deux au travail de rédaction, bien que je fusse très las et tenu de me lever à cinq heures. C'est là une des plus dures exigences que comporte la pratique consciencieuse de la méthode. Il peut se faire que cette fidélité à s'assujettir aux conditions d'une notation scrupuleuse ne puisse être strictement observée : la vie en commun des mariniers et des ouvriers agricoles, leur très vive méfiance, leurs habitudes de surveillance réciproque m'ont parfois contraint de déroger à cette règle ; je ne pouvais griffonner à la hâte mes observations qu'à la dérobée et au prix de diverses ruses. L'observateur surpris à écrire ne pourrait continuer à tenir son rôle ; il ne parviendrait jamais à faire tomber le soupçon qu'un acte aussi extraordinaire aurait éveillé, car ils lisent peu et ils n'écrivent pas. La lettre rare envoyée à la famille fait seule exception à cette règle : alors ils préviennent qu'ils vont écrire à leurs parents ; ils écrivent et mettent sous enveloppe devant tous leurs camarades ; parfois ils se font aider ; il leur a
fallu trouver du papier, une plume, de l'encre, un timbre, toutes choses dont ils sont habituellement démunis ; c'est un acte extraordinaire, solennel et public. L'observateur doit donc écrire ses observations secrètement et le plus vite possible, 11 notera également avec soin ses impressions et réflexions dès qu'elles s'éveillent en lui et les maintiendra associées au fait qui les a provoquées.
Comment rédiger les notes recueillies au cours d'une expérience de vie ouvrière ? On pourrait être tenté de dissocier tous les menus faits observés et de les grouper de façon à les mettre en liaison directe avec une conclusion déterminée. Le livre où on les décrit serait ainsi mieux u composé » et son enseignement se dégagerait avec beaucoup plus de force. Il me paraît cependant préférable de conserver la forme de récit. En dissociant ses éléments pour les refondre dans une synthèse nouvelle, il y aurait certainement plus de travail de composition, plus de « métier », mais on sacrifierait peut-être au métier littéraire la réalité même et on pourrait trop facilement, par un remaniement habile, lui faire dire ce que l'on souhaiterait qu'elle enseignât. Le récit vécu reste réel et, en faisant assister le lecteur au spectacle observé par l'auteur, sauvegarde sa liberté
d'appréciation : ayant sous les yeux le document, le lecteur peut en dégager des conclusions différentes si elles lui semblent plus justifiées. Aussi me suis-je toujours efforcé de décrire les faits dans leur cadre naturel et leur succession historique au lieu de les extraire de leur séquence ou de leur concomitance et d'accumuler les éléments isolés mais semblables pour obtenir de leur groupement artificiel une plus grande force de persuasion. Il n'y en a pas moins quelque difficulté à concilier les exigences irréductibles de la composition et celles, qui ne sauraient être sacrifiées, de la réalité.
Mais les conclusions, que cette méthode autorise, ne sont-elles pas très étroites ? et n'exigent-elles pas une grande nmltiplicité de recherches d'une très longue durée ? Je me l'imaginais lorsque j'inaugurai la série de mes études de vie ouvrière : elles me paraissaient n'autoriser < que des conclusions strictement limitées aux individus observés dans une certaine profession, à un moment et en un lieu donnés ; je croyais même que, pour connaître les individus avec lesquels je travaillerais, il serait nécessaire de leur consacrer un temps considérable.
La pratique de ma méthode m'a rapidement montré le mal fondé de ces réserves. Ce qui est exact, c'est que l'on ne peut jamais connaître à l'avance le rendement possible d'une expérience de vie ouvrière : il peut être rapidement abondant, oa presque nul même après un temps très long. L'observateur peut se trouver en contact avec des compagnons |insignifiants ou avec des compagnons taciturnes, soit par nature, soit par esprit de soupçon ; il n'en tirera rien. Ses camarades detravailpeuventêtre, au contraire, très expansifs. Les conditions objec tives du travail peuvent faciliter ou empêcher les bavardages ; les événements, politiques ou autres, les alimenter ou'faire défaut ; une circonstance particulière, imprévisible, susciter une observation exceptionnellement typique, faire jaillir un trait révélateur, digne d'être marqué d'une croix. La vie de famille, dans les petites localités, ne permet guère la fréquentation, hors de l'atelier, des compagnons de travail ; la camaraderie au dehors est, au contraire, aisée dans les grandes villes, grâce à leur population flottante. Même le mutisme peut révéler quelque chose, et quelque chose de plus que le caractère fermé des ouvriers d'un certain métier ou d'une région donnée : une expérience négative enveloppe parfois certaines informations
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positives. Si au contraire l'ouvrier ne se tient pas sur la réserve, il se livre vite, et, quand il se livre, il se fait connaître rapidement tout entier : son moi n'est pas très complexe ; on en a tôt fait le tour et démêlé les idées directrices. D'ailleurs une brève réflexion suffît souvent à révéler tout un état d'esprit. 11 n'est donc pas toujours nécessaire, comme on pourrait le croire et comme je le croyais primitivement moi-même, de poursuivre une observation pendant une très longue durée, bien qu'il soit toujours préférable de la prolonger le plus possible.
D'autre part, l'observation de quelques types d'une profession ou d'une région suffît le plus souvent pour dégager les dominantes de cette profession et de cette région, car rien ne ressemble plus à un ouvrier qu'un autre ouvrier. Les ouvriers sentent et pensent collectivement beaucoup plus qu'individuellement. L'originalité individuelle, qui entraîne la diversité, résulte elle-même d'une complexité intérieure qui est fonction d'une éducation et d'une culture ici absentes. Par suite, les observations limitées à quelques individus autorisent, contrairement à ce que je croyais tout d'abord, à généraliser sans avoir multiplié indéfiniment ces observations particulières. Il n'en reste pas
moins plus sûr, et dès lors désirable, de les multiplier autant qu'il se peut.
Une étude concrète n'est donc pas nécessairement étroite : même limitée à quelques points particuliers, elle peut conduire à des vues générales ; en éclairant un coin très petit du champ de l'expérience, elle permet néanmoins de généraliser sans que ces considérations cessent d'être étroitement subordonnées aux phénomènes observés. Si ces recherches vécues n'ont pas un horizon à la fois très circonscrit dans l'espace et très variable dans le temps, c'est à raison de ce qu'elles mettent d'humain en évidence, c'est-à-dire de général à la fois dans les lieux et dans la durée.
Les véritables limites de la méthode concrète se trouvent ailleurs. Elles tiennent à ce que la méthode ne permet pas de saisir de la réalité ce qu'en saisissent, par la documentation, les méthodes d'enquête et les méthodes semi-abstraites. J'ai dit plus haut que celles-ci constituaient de très riches et très sûrs moyens d'information auxquels la méthode concrète ajoutait, mais qu'elle ne remplaçait pas.