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puisque notre recherche est essentiellement réaliste, elle ne peut être conçue comme amenant à systématiser un certain nombre de signes de la réalité dont le symbolisme ne vaudrait que par l'effet utile des règles pratiques qu'il permettrait d'énoncer.
Cependant l'on pourrait être tenté de nous appliquer l'interprétation anti-intellectualiste qui a été donnée, ces dernières années, des doctrines du marxisme et du syndicalisme révolutionnaire. On a remarqué que ces doctrines — surtout la seconde — faisaient appel à l'utilité des groupes sociaux, aux intérêts de classe conscients ou subconscients, à la vie sociale réelle et aux instincts qu'elle développe par son propre déroulement. Pour K. Marx, a le groupe social » par excellence, c'est la classe, et le facteur » explicatif par excellence, c'est l'utilité de ce » groupe social, l'intérêt de classe. Les phéno- » mènes historiques s'expliquent donc par des » intérêts de classe, soit inaperçus ou incon- » scients..., soit devenus clairement conscients )) d'eux-mêmes ; et ces intérêts de classe appan raissent comme liés, ainsi que la différencia- » tion même des classes à chaque époque, avec » les changements dans la technique de la » production. Cette formule marxiste del'utili- » tarisme social, nous en retrouvons chez
» M. Sorel, et d'une façon générale chez les » théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, » l'empreinte ineffaçable.... Nous rencontrons » également chez eux des formules et des thèses » romantiques. Ils opposent aux théories sort ciales, qui leur paraissent des jeux intellec- » tuels de peu d'importance, la vie sociale dans » sa réalité, c'est-à-dire la vie ouvrière, qui » esta leurs yeux l'essentiel même delà vie » sociale, et les instincts que cette vie déve- » loppe avec elle par son propre déploiement. » Ils opposent le point de vue de la vie ouvrière » et du travail productif avec le point de vue » de l'échange qui est celui de l'économie » bourgeoise, comme un développement orga- » nique, qui se fait du dedans au dehors, avec » une relation purement mécanique entre des » termes homogènes. Ils opposent encore la » vie ouvrière, l'action de classe, qui se mani- » feste dans les syndicats, au mécanisme im- » puissant de la politique parlementaire. Cette » vie crée, pour se guider, des images my- » thiques, plus ou moins analogues aux mythes » religieux et dont il n'y a pas lieu de se deman- » der si elles sont vraies ou fausses, mais seu- » lement quelle en est la valeur pratique. C'est » sur ces notions romantiques de vie, de déve- » loppement organique, d'instinct, de mythes,
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» que repose la critique des tendances intel- » lectualistes et mécanistes, soit de l'économie » bourgeoise, soit des écoles socialistes parle- » mentaire, réformiste, juridique, etc — * »
Ces doctrines syndicalistes accordent en effet un rôle prépondérant, dans l'évolution sociale, à la vie ouvrière, à Vinslinct de la classe ouvrière, et concluent à la supériorité de la spontanéité intérieure sur la conscience réfléchie. Telle n'est pas la caractéristique de l'élaboration doctrinale que la méthode concrète permet de réaliser. Cette méthode accorde en effet une importance capitale à la vie ouvrière dans sa réalité actuelle et dans son dynamisme évolutif, à la sensibilité ouvrière et aux aspirations obscures, aux instincts que développe l'activité même de cette vie; mais ni elle n'exclut l'intelligence ouvrière et l'action de cette intelligence, ni elle ne l'oppose au sens profond mais mal défini de la vie ; au contraire, elle tend à dégager delà conscience obscure la conscience claire et à éclairer la conscience par l'intelligence ; elle vise à réaliser l'union entre le sentiment de cette existence d'ouvrier et la réflexion active appliquée à ce sentiment ; l'intelligence discrimine et critique le réel tel que la sensi-
I. Berthelot, Sur le pragmatisme de Nietzsche, dans la Revue de métaphysique et de morale, mai 1909, p. 408-409.
Sa LA MÉTHODE CONCRÈTE
bilité l'a reçu. Très certainement la vie ouvrière se manifeste dans un développement organique qui diffère des relations purement mécaniques dans lesquelles l'économie politique libérale (et, en une très large mesure, le marxisme) fait consister toute la vie économique des sociétés. Mais ce développement organique n'est pas pour cela soustrait à l'action de l'intelligence, puisqu'elle-même en fait partie, ni aux limites que ces relations mécaniques lui imposent, puisque les limites que ces relations expriment se retrouvent dans la réalité même. Ce qui s'oppose véritablement, c'est une conception pure7?ie/i^ dynamique de la vie sociale et une conception de la vie sociale purement statique. Cette opposition est artificielle : elle est dans les esprits, non dans les choses. La réalité sociale est la résultante de l'un et de l'autre de ces éléments : dans la vie sociale il y a du vivant et de l'inerte ; il y a une tendance toujours active et une limite que l'activité de cet effort rencontre. Pour être viable, l'organisation sociale doit tenir compte de ces deux éléments.
Une doctrine n'exprimera donc la réalité que si elle se soumet à la fois aux inspirations de la conscience et aux jugements de l'intelligence, au rythme spontané de la vie et aux
formules qui établissent le rapport nécessaire de la vie et des faits au travers desquels la vie se développe. Aussi la méthode concrète, qui vise à atteindre à une doctrine dans laquelle la réalité s'exprime, exige-t-elle que rintelligence reste en contact immédiat avec les faits perçus au dehors ou révélés par la sensibilité : la réflexion, restant intimement liée aux choses, élimine toute idée qui n'apparaît pas en connexion avec la réalité même. Les phénomènes sociaux, étant ainsi étudiés avec l'homme et en fonction de l'homme, gardent toute leur réalité et toute leur extension réelle, toute leur substance et toute leur signification : ils permettent de déterminer plus sûrement les formules de notre action sur ces phénomènes, la direction qu'il convient de leur imprimer et les réformes que nous pouvons leur imposer; nous connaissons alors assez le réel pour espérer pouvoir agir sur lui.
On aperçoit aisément la portée d'une telle méthode. Ce qui la caractérise, c'est qu'elle est essentiellement humaine, étant psychologique et morale : les phénomènes économiques sont étudiés dans leur liaison avec l'activité économique de l'homme, laquelle ne peut être vraiment connue si l'on ne détermine son reten-
tissement sur les autres formes de l'activité humaine et les modifications qu'elle subit sous l'influence de ces autres formes d'activité. Le point d'application de la méthode concrète n'est pas seulement le travail et les conditions matérielles du travail, mais aussi, et en relation avec ces faits, le travailleur, sa sensibilité, sa volonté, son intelligence, sa famille, son foyer, son milieu politique, moral et religieux. La solution du problème économique n'apparaît plus comme susceptible d'être envisagée, ainsi qu'en économie politique abstraite ou dans toute l'économie politique libérale, indépendamment de ces diverses considérations extraéconomiques ; la question de la production de la richesse, que l'économie politique classique réduisait à la recherche de la plus grande intensité et du meilleur marché de la production, est, en réalité, étroitement liée et même subordonnée aux questions que soulèvent la nature psychique et morale et les besoins matériels et spirituels de l'homme. La méthode concrète, par l'analyse de la nature humaine du travailleur, permet de comprendre que certains systèmes sociaux sont impossibles ou mauvais parce qu'ils sont contraires à cette nature ou parce qu'ils la dégradent ; au regard de la nature humaine, ils sont ou utopiques
monstrueux. La méthode concrète permet ainsi de retrouver, à travers les transformations que les sociétés subissent, ce qui, dans la nature humaine, ne change pas, conditionnant, limitant et inspirant les forces d'évolution.
Les économistes orthodoxes ont pu mettre à nu quelques-unes des lois fondamentales que la nature des choses oppose au caprice des révolutions ou à la générosité de nos rêves : il serait tout à fait vain, par exemple, de prétendre ne pas tenir compte des effets de l'offre et de la demande ou du stimulant de l'intérêt personnel. Mais ces économistes ont eu le tort de croire que, toute la science sociale se réduisant à la science de la richesse et toute la science de la richesse se ramenant au point de vue de la plus grande intensité de la production et du meilleur marché des produits, l'organisation sociale tout entière devait seulement reposer sur le libre jeu de l'offre et de la demande et sur le déchaînement de l'intérêt personnel. Le point de vue exclusivement matériel et matérialiste de l'économie politique marxiste est identique à ce point de vue exclusivement matériel et matérialiste de l'économie politique libérale : le système collectiviste n'est que le prolongement du système libéral, son plein épanouissement, sa maximisation. Les collecti-
vistes de l'école de K. Marx, eux aussi, subordonnent la vie intellectuelle et morale à la vie matérielle, l'homme à la machine, le producteur au produit, l'ouvrier à l'usine et absorbent l'individu dans la société. Pour les uns et pour les autres, une seule chose est essentielle : produire de la richesse. Que l'ouvrier souffre, qu'il meure, cela n'intéresse pas : s'il souffre trop pour supporter la fatigue d'un travail intensif, on l'élimine ; s'il meurt, on le remplace ; si le réservoir local ou national de bras s'épuise, on fait appel aux bras du dehors, des pays voisins ou des autres continents. L'homme est une matière première comme une autre : la machine réclame sa pâture de combustible, de minerais et d'ouvriers ; on lui donne charbon, fer et viande humaine. Qu'importe qu'au salarié soit interdite la vie familiale ! La question n'est pas qu'il possède un foyer avec ses responsabilités et ses joies, mais que sa production d'enfants, ou, si cette production est insuffisante, l'apport de peuples plus prolifiques permette de renouveler la fourniture de bras dont l'usine a besoin. Qu'importe que la vie du salarié soit abrégée par l'excès de travail et de privations, pourvu que l'on trouve toujours à alimenter, en salariés, l'industrie ! Toute l'économique consiste à créer de la
richesse : il convient d'organiser le travail de telle façon que, dans le monde, la somme des richesses produites s'accroisse ; si les statistiques accusent cet accroissement, l'économiste libéral se réjouit; dans le cas contraire, il se lamente ; son état d'âme est sous la dépendance de l'unique point de vue auquel s'est placé son esprit. Une machine nouvelle doitelle augmenter le rendement? Qu'on se hâte de la mettre en usage, quelle que soit la diminution de main-d'œuvre qu'elle entraîne, quelque trouble qu'elle jette dans le monde des ouvriers en y semant, avec le chômage, la faim ; si les ouvriers exaspérés se laissent aller à quelque acte de violence, l'Etat fait intervenir la force armée pour assurer la sécurité des machines. Ce régime de la richesse est aussi le régime de la misère, et ce régime de liberté, un régime d'esclavage. Loin que la machine soit soumise au travailleur, c'est le travailleur qui est soumis à la machine. Qu'il en soit le serviteur direct ou qu'il supplée au travail que les machines ne peuvent exécuter, dans les deux cas il devra fournir un travail intensif^ : le patron, uniquement soucieux du plus grand rendement et d'ailleurs astreint à ce souci par
I. Ce que l'on a appelé le système Taylor, du nom de son inventeur américain.
les rigueurs de la concurrence, élimine tous les ouvriers incapables d'un travail intensif et épuise, par l'intensité même de leur travail, les ouvriers capables d'y satisfaire ; ces ouvriers n'atteignent pas la vieillesse ; « où donc sont vos ouvriers? » demandait-on à un industriel américain ; l'industriel, pour toute réponse, conduit son visiteur au cimetière. Que l'ouvrier meure jeune, mais qu'il produise davantage ! Les organisateurs d'une entreprise nouvelle, tout comme les administrateurs d'une entreprise ancienne, obéissant à la même préoccupation, tiennent compte des exigences du capital et des nécessités techniques de l'affaire, mais se refusent à prendre en considération les besoins des hommes qu'ils emploient : conséquences fatales de cette idée païenne que la société doit être organisée en vue de produire de la richesse et non d'assurer aux travailleurs, sans lesquels cependant nulle richesse ne peut se créer, une dignité, une aisance, une indépendance, une vie familiale, un peu de joie, qui sont les exigences les plus impérieuses et les plus légitimes de notre nature.
Même à l'unique et strict point de vue économique, le système libéral, tel qu'il est impliqué dans sa propre méthode, offre un très
grave inconvénient : en dehors des crises aiguës de surproduction, les sociétés soumises à ce régime demeurent dans un état à peu près permanent de surproduction. Pour y remédier, on s'efforce de créer des besoins nouveaux, c'est-à-dire de susciter des désirs chez tous les consommateurs et par conséquent chez les travailleurs, de transformer ces désirs en passions et même ces passions en vices. Les capitalistes, pour satisfaire leurs nouveaux besoins, sont ainsi conduits à disputer plus âprement aux salariés les bénéfices industriels et commerciaux, et les travailleurs sont amenés à travailler davantage pour pouvoir acheter davantage. Le procédé imaginé pour écouler les produits surabondants a pour effet de rendre plus aiguë la crise suscitée par le problème de la répartition, et de faire en même temps surabonder plus encore les produits ; l'état pathologique de surproduction ne disparaît pas, mais le remède employé empire la situation du travailleur qui se trouve lié plus étroitement que par le passé à une tâche plus absorbante et plus épuisante. Il est vrai que l'apparition des besoins nouveaux nécessite également la production d'objets nouveaux, donc la création d'industries nouvelles qui constituent un supplément de débouchés pour les ouvriers ;
mais la satisfaction de ces besoins portant sur des objets nouveaux exige des ressources plus considérables ; en se compliquant, la vie devient plus chère, l'ouvrier réclame de plus forts salaires, d'où, pour l'industrie, un surcroit de difficultés ; si les salaires augmentent, le prix du produit augmente proportionnellement et par suite le coût de la vie s'accroît encore. De même que la crise de surproduction n'avait pas disparu par l'apparition de besoins nouveaux, la crise des salaires et les conflits qu'elle suscite ne disparaissent pas par l'apparition d'industries nouvelles. C'est qu'en vérité, en subordonnant l'homme et la vie des sociétés à la production de la richesse, on a renversé l'échelle des valeurs, méconnu les rapports normaux des divers éléments et facteurs sociaux.
Les économistes libéraux, ayant réduit toute l'économie sociale à la considération de la production de richesses matérielles et ayant constaté que cette production était plus abondante dans une société fondée sur l'intérêt personnel et la libre concurrence des intérêts, ont été logiquement amenés à formuler une morale basée sur ces principes de leur économie politique. Nécessairement, l'économique ne tenant plus compte de la morale, la morale
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devait tenir compte de l'économique ; la morale, ne fondant, n'inspirant ni ne limitant l'économique, devait être limitée et inspirée par elle et même fondée sur elle. « La morale de la concurrence » * a légitimé et exalté le régime économique qui salit et broie tant de vies humaines : l'écrasement et l'élimination des faibles par les forts, la recherche passionnée de l'intérêt personnel et donc aussi le déchaînement de tous les appétits, leur mêlée, leur concurrence et leur lutte, la guerre d'individu à individu et de groupe à groupe, et, pour parler comme les socialistes révolutionnaires qui n'ont fait qu'ajouter une formule nouvelle aux réalités libérales, la guerre de classes, — cette conception sauvage de la vie sociale, commune aux libéraux et aux collectivistes, aux capitalistes et aux révolutionnaires, découle directement de l'idée que produire de la richesse est l'unique raison d'être de la société et le but suprême assignable aux efforts des hommes. Notre civilisation industrielle, fondée tout entière sur le principe de l'économie classique que la fin des individus et des sociétés est la production de la richesse matérielle, est donc essentiellement malfaisante. Or il est non