‹ La Méthode d'influence de Saint François de SalesChapitre 20 sur 22 · CHAPITRE Ill · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ill

SOMMAIRE. — $ I. L'union avec Dieu : 1° La part de l'initiative humaine ; — 29 Jes étapes de notre démarche : a) la méditation ; — b) la contemplation et la complaisance ; — c) la bienveillance et la conformité. — $ II. Arnpleur de cette union.

$ [ L'union avec Dieu. — Sur ces sommets se consomme l’union avec Dieu : l’âme entre en possession de ce bien, vers lequel elle s’est sentie orientée dès le premier éveil de ses désirs. Elle y adhère, elle s’y assimile non plus d’un élan spontané et plus ou moins irréfléchi, mais par la force d’une volonté éclairée au cours de .ses nombreuses tentatives pour atteindre son but.

Il est vrai «que nous ne sçaurions parvenir à la parfaite union d’amour avec Dieu en cette vie mortelle » (1). Au moins, pouvons-nous perfectionner sans cesse notre conformité à ce divin modèle, notre ressemblance avec Lui « jusques a l'infini, mais exclusivement » ? (2)

1. La part de l'initiative humaine. — Saint François de Sales nous guidera avec un soin jaloux dans cette démarche suprême. C’est la partie à la fois ascétique

(1) Trailté, liv. IIL, ch. 6, — t. IV, p. 187. (2) Did IV LIL CHALET AIN, pAlco;

et mystique (1) de son œuvre, et nous n’en saurions assez dire l’exactitude autant que la profondeur, l'élévation et la beauté. Il y consacre plus de la moitié de son Traité, où il expose avec méthode par quelle série d’actes et de résolutions l’âme progresse graduellement dans la pratique du saint amour.

Sans doute, Dieu nous y aide «par l'influence secrette de sa grace » (2), mais nous ne nous apercevons pas de cette intervention «laquelle 1l veut nous estre imperceptible » (3). Il en résulte que tout l'effort de notre part nous apparaît comme un effet de l'initiative humaine ; et c’est à ce point de vué que saint François de Sales trace la suite des exercices requis de notre bonne volonté pour réaliser l’union d’amour avec l’objet de notre inclination fondamentale.

Il commence par faire appel à notre persévérance, car elle est (en nostre pouvoir, par le moyen de nostre vouloir que nous ne sçaurions nier estre en nostre pouvoir » (4). Or, «il faut avoir un desir continuel d’aymer » (5). — «Mais le desir d’aymer et l’amour dependent de la mesme volonté ; c’est pourquoy, soudain que nous avons formé le vray desir d’aymer, nous commençons d’avoir de l’amour ; et a mesure que ce desir va croissant, l’amour aussi va s’augmentant » (6).

Il faut donc s'attacher à exalter ce désir.

(4) Cf. H. BremonpD, His. lilt. du sentiment religieux, t. II, L’invasion mystique, p.581 : « Où s’arrête la partie proprement ascétique, où commence le mysticisme proprement dit, avec lui, on ne sait jamais. Ces éléments, ailleurs si tranchés, semblent être confondus et se confondent en effet chez saint François de Sales... », comme il arrive en fait danslasynthèsemouvante de l’âme humaine, dont saint François de Sales observe et guide les démarches.

(2) Traité, liv. VII, ch. 2, — t. V, p. 11.

(3) Ibid.

(4) Ibid., liv. III, ch. 4, —.t. IV, p. 132.

(5) Ibid., liv. XII, ch. 2, — t. V, p. 321.

(OUDbId TAN D 8210822:

2. Les étapes de notre démurche : a) la méditation. — «Les exercices du saint amour en l’orayson » (1) y pourvoiront d’abord. L’oraison dont il s’agit ici est «une montee ou eslevement de lesprit en Dieu » (2) et la méditation, qui en constitue le premier degré, (n’est autre chose qu’une pensee attentive, reiteree ou entretenue volontairement en l’esprit, affin d’exciter la volonté a des saintes et salutaires affections et resolutions » (3). En fixant le regard de notre âme sur les beautés divines elle pare des plus séduisantes couleurs les représentations idéales, que nous nous en forgeons : c’est là un phénomène bien connu de cristallisation psychologique. Nous sommes dès lors sous le charme des attraits, qu’elles nous inspirent : l’imagination nourrit notre amour.

Celui-ci, à son tour, conquiert peu à peu toute notre vie intérieure. En effet, grâce à l’attention (un sentiment de dilection, comme par exemple : Que Dieu est bon ! estant entré dans le cœur, d’abord il fait l'union avec cette bonté ; mais estant entretenu un peu longuement, comme un parfum pretieux il penetre de tous costés l’ame, 1l se respand et dilate dans nostre volonté, et, par maniere de dire, 1l s’incorpore avec nostre esprit, ce sentiment, dis je, demeurant un peu longuement dedans un cœur amoureux, il se dilate, 1l s’estend et s’enfoncé par une intime penetration en l'esprit et de plus en plus le detrempe tout de sa saveur, qui n’est autre chose qu’accroistre l'union ; comme fait l’onguent pretieux ou le baume, qui, tumbant sur le coton, se mesle et s’unit tellement de plus en plus, petit a petit, avec iceluy, qu’en fin on ne sçauroit plus dire si le coton est parfumé où

(1) Traité, liv. VI, —t, IV, p. 301.

(2) Ibid, liv. VI, ch. 1, — t. IV, p. 303.

(3) Ibid.,liv. VI, ch. 2,— t. IV, p. 307.

s’il est parfum, ni si le parfum est coton ou le coton parfum » (1).

Lors done que le sentiment de dilection, qui imprègne de son parfum le plus intime de notre être, est né de la considération des excellences divines, 1l nous unit cordialement à la céleste Bonté «car, comme dit le-grand apostre de France, « l’amour est une vertu unitive » c’est a dire qui nous porte a la parfaite union du souverain bien » (2).

Mieux encore, en vertu de la même loi d'expansion et de conquête psychologique, l'exercice de la méditation, par le simple effet de sa courageuse persévérance, accroîtra d'une manière insensible, mais contimue, cette union désirée «comme nous voyons qu’une grande et pesante masse de plomb, d’airain ou de pierre, quoy qu’on ne la pousse point, se serre, enfonce et presse tellement contre la terre sur laquelle elle est posee, qu’en. fin avec le tems on la treuve toute enterree, a cause de l’inclination de son poids qui par sa pesanteur la fait tous-jours tendre au centre, ainsy nostre cœur estant une fois Joint a son Dieu, s’il demeure en cette union et que rien ne l’en divertisse, 1l va s’enfonçant continuellement, par un insensible progres d’union, jusques a ce qu'il soit tout en Dieu, a cause de l’inchination sacree que le saint amour luy donne, de s unir tous-Jours davantage a la souveraine bonté » (3).

b) La contemplation et la complaisance. — Par la méditation, l'esprit éclairant et embellissant son objet échauffe le cœur et détermine la volonté ; mais ce n’est là qu’une première étape. En effet, «la volonté, certes, ne s’apperçoit pas du bien que par l’entremise

(1) Traité, liv. VII, ch. 1,— t. V, p.10.

(2) Ibid.,t. V, p. 8.

(3) Ibid.

de lentendement, mais l'ayant une fois apperceu elle n’a plus besoin de l’entendement pour prattiquer l'amour, car la force du playsir qu’elle sent ou pretend sentir de l’union a son object, l’attire puissamment a l’amour et au desir de la jouissance d’iceluy » (1). La méditation donne donc naissance à l’amour, mais bien vite elle fait place à la contemplation. « Voyés la reyne de Saba, Theotime, comme considerant par le menu la sagesse de Salomon en ses responces, en la beauté de sa ‘mayson, en la magnificence de sa table, es logis de ses serviteurs, en l’ordre que tous ceux de sa cour tenoyent pour l'exercice de leur charge, en leurs vestemens et maintiens, en la multitude des holocaustes qu’ilz offroyent en la mayson du Seigneur, elle demeura toute esprise d’un ardent amour qui convertit sa meditation en contemplation, par laquelle estant toute ravie hors de soy mesme, elle dit plusieurs paroles d’extreme contentement. La veüe de tant de merveilles engendra dans son cœur un extreme amour, et cet amour produisit un nouveau desir de voir tous-jours plus et jouir de la presence de celuy auquel elle les avait veües » (2). Alors l’âme est ravie par «le doux savourement provenant de la complaysance amoureuse que lesprit reçoit lhors qu'il medite les perfections de la Bonté divine » (3). — Et «quand nous accroissons et renforçons cette premiere complaysance par le moyen de l’exercice de l'amour, alhors nous attirons dedans postre cœur les perfections divines, et jouissons de la divine bonté par la res-jouissance que nous y prenons, prattiquans cette premiere partie du contentement

(1) Trailté, liv. VI, ch. 4, — t. IV, p. 315, 316. (2) Ibid., iv. NI, ch. 3, —-t. IV, p. 312, 313. (3) Ibid., Liv. V, ch. 2, — t. IV, p. 262.

amoureux que l’Espouse sacree exprime disant ( Mon Bien-aymé est a mot» (1).

c) La bienveillance et la conformité. — Cet amour de « complaysance », doublé par un «amour de bienveuillance » (2) nous conduira enfin à «l’amour de conformité » (3), car Cnul ne nous plaist a qui nous ne desirions de plaire. Et de la vient la conformité des amans, qui nous fait estre telz que ce que nous . aymons » (4). Cette transformation s’opère insensiblement. « Ainsy, a force de se plaire en Dieu, on devient conforme a Dieu, et nostre volonté se transforme en celle de la divine Majesté par la complaysance qu'elle y prend. L'amour, dit saint Chrysostome, ou il treuve ou il fait la ressemblance ; l'exemple de ceux que nous aymons a un doux et imperceptible empire et une authorité insensible sur nous, il est force ou de les quitter, ou de les imiter. Celuy qui, attiré par la suavité des parfums, entre dans la boutique d’un parfumier, en recevant le playsir qu'il prend a sentir ces odeurs il se parfume soy mesme, et au sortir de la il donne part aux autres du playsir qu'il a receu, respandant entr’eux la senteur des parfums qu’il a contractee : avec le playsir que nostre cœur prend en la chose aymee il tire a soy les qualités d’icelle » (5). — Disons mieux : (En somme, le playsir que l’on a en la chose est un certain fourrier qui fourre dans le cœur amant les qualités de la chose qui plaist ; et pour cela la sacree complaysance nous transforme en Dieu que nous aymons, et a mesure qu’elle est grande la transformation est plus parfaite » (6).

(1) Traitté, liv. V, ch. 3, — t. IV, p. 263, 264. (2) 1bid., Liv. V, ch. 6, — t. IV, p. 275.

(3) Tbid., liv. VIII, ch. 1, —-t. V, p. 59.

(4) Zbid., — t. V, p. 59, 60.

(5) Ibid., — t. V, p. 60.

(6) Zbid., — t. V, p.61.

Saint François de Sales ne se lasse pas de revenir sur ce merveilleux phénomène d’influence KéCIDRGAUE par assimilation.

« Chose estrange, mais veritable : s’il y a deux luths unisones, c’est a dire de mesme son et accord, l’un pres de l’autre, et que l’on joüe de l’un d’iceux, l’autre, quoy qu’on ne le touche point, ne laissera pas de resonner, comme celuy duquel on joüe ; la convenance de l’un a l’autre, comme par un amour naturel, faisant cette correspondance » (1). Et la contagion de cette sympathie foncière due à l’adaptation préalable est irrésistible. € L’amour est un magistrat qui exerce sa puissance sans bruit, sans prevostz ni sergens, par cette mutuelle complaysance par laquelle, comme nous nous plaisons en Dieu, nous desirons aussi reeiproquement de luy plaire » (2). — C’est pourquoi « l’amour est l’abbregé de toute la theologie » (3), qui répond de la sorte au vœu de notre « inclination paturelle d’aymer Dieu sur toutes choses », car € quicomque se plaist veritablement en Dieu desire de plaire fidelement a Dieu, et, pour luy plaire, de se conformer a luy » (4).

Cette conformité marque la manière suprême, quoique toujours imparfaite, dont l’âme arrive à s'unir à l'idéal, qu’elle a choisi dès ses premières démarches et qu’elle a poursuivi à travers tous les exercices de la méthode salésienne. Elle est selon la formule de Platon « une ressemblance avec Dieu autant qu'il est possible ». — Or cette possibilité se mesure à notre capacité personnelle : « La complaysance attire donq en nous les traitz des perfections divines selon que

(1) Traité, liv. VIII, ch. 1. —t. V, p. 61.

(2) Ibid.,t. V, p. 61, 62.

(3) Zbid.,t. V, p. 62.

(4) Ibid.

nous sommes capables de les recevoir ; comme le muirouër reçoit la ressemblance du soleil, non selon l'excellence et grandeur de ce grand et admirable luminaire, mays selon la capacité et mesure de sa glace ; si que nous sommes ainsy rendus conformes a Dieu » (1).

Enfin, cette conformité s’affirme encore par l'amour de bienveillance « qui jette nos cœurs en Dieu, et par consequent toutes nos actions et affections » (2), parce qu’elle « desire a Dieu tout l'honneur, toute la loire et toute la reconnoissance qu'il est possible de luy rendre » (3). C’est la nuance désintéressée de notre amour, qui entend se renoncer à lui-même pour se dévouer à la splendeur de l’objet aimé.

Saint François de Sales nous en décrit la mouvement : « Or ce desir se prattique, selon la complaysance que nous avons en Dieu, en la façon qui s’ensuit. Nous avons eu une extreme complaysance à voir que Dieu est souverainement bon ; et partant nous desirons, par l’amour de bienveuillance, que tous les amours qu'il nous est possible d'imaginer soyent employés a bien aymer cette bonté. Nous nous sommes pleus en la souveraine excellence de la perfection de Dieu ; en suite de cela nous desirons qu’il soit souverainement loué, honnoré et adoré. Nous nous sommes delectés a considerer comme Dieu est non seulement le premier principe, mais aussi la derniere fin, Autheur, Conservateur et Seigneur de toutes choses ; a rayson dequoy nous souhaitons que tout luy soit sousmis par une souveraine obeissance. Nous voyons la volonté de Dieu souverainement parfaitte, droitte, juste et equitable ; et a cette consideration nous desirons qu’elle .

(1) Traitté, liv. VIII, ch, 2, — t. V, p. 62. (2)E7b1d; Nb: 68 (3) Ibid.

soit la regle et la loy souveraine de toutes choses, et qu’elle soit suivie, servie et obeie par toutes les autres volontés » (1).

$ II. —— Ampleur de l'union avec Dieu. — Ainsi notre âme s'unit à Dieu par toutes ses puissances : elle lui donne son entendement par la méditation, son cœur par la contemplation et la complaisance, sa volonté par la bienveillance et la soumission. Telle est la part de lPinitiative humaine. Provaquée par «€ l’inclination paturelle d’aymer Dieu sut toutes choses », elle oriente vers Lui toutes nos énergies au moyen d’une adaptation et d’une assimilation courageusement recherchées, jusqu’à ce qu’elle jette « toutes nos affections entre les mains de la divine volonté, affin qu’elles soyent par icelle pliees et maniees a son gré, moulees et formees selon son bon playsir » (2). — C’est en effet de cette condescendance divine qu’en définitive l'âme attend la réalisation de son aspiration primordiale.

Elle a cultivé ce bel arbre « duquel la racine ëst la convenance de la volonté au bien » (3) ; elle a surveillé, protégé et assuré la croissance de sa tige et de ses branches, puisque la « tige c’est le mouvement ; les recherches, poursuites et autres effortz en sont les branches » (4). Maintenant, avec l’aide d’un secours d’en haut comme d’ordinaire, elle est à même d’en cueillir le fruit qui est « l’union et jouissance » (5).

(1) Traitté, liv. VIII, ch. 2, — t. V, p. 63. (2) Ibid.,t. V, p. 64.

(3) Ibid. liv. I, ch. 7,—- t. IV, p. 41.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

C’est à une union sublime avec Dieu, que saint François de Sales entreprend done d’élever l’âme, qui se livre à son influence et direction. Il connaît le chemin de ces hauteurs divines, pour avoir tant et si bien pratiqué l’amour de Dieu. Selon la très juste comparaison de Dom Mackey, que nous avons signalée en commençant, il est semblable à un « géant, qui ayant gravi d’un bond les sommets les plus élevés redescend vers le voyageur attardé au milieu de la plaine et l’entraîne dans la rapidité de sa course » (1). Mettant à notre service son expérience, 1l nous prend comme par la main ; et dans notre voyage vers Dieu il fait participer notre âme au mouvement de son âme. Il nous emporte en cette action unique et commune au maître et au disciple, qui caractérise toute influence eflicace de l’un sur l’autre (2).

Avec la puissance d’un exemple vivant, il nous enseigne l’exercice d’une méthode d’action, qui met en valeur notre « inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses ». Son œuvre d’apologétique conquérante, en effet, n'entend point introduire en nous du dehors les vertus naturelles toutes faites, mais en provoquer l’éclosion par la culture de germes déposés en notre nature. Car là (€ rayson naturelle est un bon

(1) Traitté, Introduction, édit. Dom Mackey, t. IV, p. VIII. (2) Nous avons expliqué cela dans notre ouvrage De l’influence, liv. I]

arbre, que Dieu a planté en nous, les fruitz qui en proviennent ne peuvent estre que bons : fraitz qui en comparayson de ceux qui procedent de la grace sont a la verité de tres petit prix, mais non pas pourtant de nul prix, puisque Dieu les a prisés et pour iceux a donné des recompenses temporelles » (1).

La raison peut davantage encore pour nous conduire à Dieu et nous inspirer de l’aimer en nous le faisant connaître. « Or, il est vray, pourtant que, comme la claire veüe de la Divinité produit imfailliblement la nécessité de l’aymer plus que nous mesmes, aussi l’entreveüe, c’est a dire la connoissance naturelle de la Divinité, produit infailhiblement l’inclination et tendance a l’aymer plus que nous mesmes » (2). — En cela nous découvrons une preuve que nous sommes destinés à nous joindre à Elle. En effet, « si, par imagination de chose impossible, 1l y avoit une infinie bonté a laquelle nous n’eussions nulle sorte d'appartenance et avec laquelle nous ne peussions avoir aucune union ni communication, nous l’estimerions certes plus que nous mesmes ; car nous connoistrions qu’estant infinie, elle seroit plus estimable et aymable que nous, et par consequent nous pourrions faire de simples souhaitz de la pouvoir aymer : mais, a proprement parler, nous ne l’aymerions pas, puisque l’amour regarde Punion» (3). Par où « Theotime, mon cher ami, nous voyons bien que nous ne pouvons pas estre vrays hommes sans avoir inchination d’aymer Dieu plus que nous mesmes » (4).

De fait, à cette précieuse inclinpation songe toujours saint François de Sales, lorsqu'il s'excuse de « prendre

(D) Traité Hiv. KT, cb: 1,-—t. V; p, 287.

(2) Ibid., liv. X, ch. 10,—-t. V, p. 202. (3) Ibid., t. V, p. 203.

(4) Ibid.

ainsy les discours jusques dans leurs racines » (L). Elle vit en notre nature comme en un terrain fertile et sa floraison produira le divin amour, qui (est une plante pareille a celle que nous appellons angelique, de laquelle la racine n’est pas moins odorante et salutaire que le tige et les feuilles » (2). — [Îl en aperçoit l’existence à travers les assimilations spontanées de notre âme et les orientations actuelles de nos désirs ; 1l en note le progrès dans les démarches de notre cœur au milieu des biens d’ici-bas, auxquels nous attachent un instant des adaptations heureuses ; enfin sous son irrésistible force d'expansion il reconnaît les exigences d’une aptitude essentielle ‘a tous les « vrays hommes » (3).

Cette enquête méthodiquement conduite lui fait découvrir en cette inclination fondamentale le principe de notre activité intérieure : sa source, son mouvement, son terme possible, et la considération de ces faits pose au passage des problèmes, que nous avons examinés.

Mais le résultat le plus appréciable de son analyse est d’éclairer la synthèse pratique, qui est le but de son ouvrage. Il ne lui suffit pas en effet d’avoir fait l’inventaire de nos ressources intimes, il veut en tirer parti au moyen d’une féconde discipline morale. Pour cela, même lorsqu'il plane dans des sphères plus hautes et décrit sous l’aspect humain, qu’elles revêtent en leur point d’application, ‘les mystérieuses opérations de l'assistance divine, 1l ne perd pas de vue notre « inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses ». Le souci qu’il prend de nous le rappeler jusque dans les derniers livres de son Traité nous le prouve.

(1) Traité, Préf., t. IV, p. 9. (2) Ibid., (3) Ibid, liv. X, ch. 10, — t. V, p. 203.

Il semble qu’à son avis, c’est sur elle qu'ont la prise la plus efficace et les actes de l'initiative humaine et les touches imperceptibles de la grâce. Aussi consacre-t-1l le principal de son effort à la’ cultiver : c’est pour la tenir en éveil, en faire l’éducation, la mettre en possession de l'idéal, auquel elle est fondamentalement ordonnée, qu’il marque les étapes psychologiques, que l’âme doit franchir en son œuvre de correspondance à l'inspiration céleste.

Elle apparaît donc comme le centre de sa préoceupation apologétique : voilà pourquoi nous en avons fait le centre de notre étude. pe

Sa méthode de conquête des âmes par l’amour et l’action, — éclairée au préalable par une méthode d'investigation aux lignes précises, — présente un intérêt universel et toujours vivant, puisqu'elle peut s’appliquer à l'examen et à l’éducation de toute imelination foncière quelle qu’elle soit. Cependant elle a une eflicace particulière pour faire fleurir toutes les vertus, qui vivent de l’amour, comme les greffes entées sur l’arbre de Tivoli (1), vivaient de son chameur radicale » (2).

Enfin elle, guide l’homme dans sa marche de retour vers son premier principe : créé (a l’image et semblance de Dieu », l’homme fermera le cyele de son action en se rapprochant de son divin modèle par une ascension morale qui marquera le progrès de sa ressemblance

avec lui. Né d’un acte d’amour, — en son effort pour perfectionner l’union à laquelle il aspire spontanément

il rendra à son Auteur l'hommage qu'il attend de sa

(Traité vx, che 5, tp 219. 4JEivy-veuran Tivoli; dit Pline, un arbre enté de toutes les facons qu’on peut enter, qui portoit toutes sortes de fruitz : car en une branche on treuvait des cerises, en une autre des noix, et ès autres des raysins, des figues, des grenades, des pommes »... Aïnsi, «la divine dilection sur laquelle toutes les vertus sont entées,

(2) Ibid.

libre volenté au nom de l'univers, dont il est la perfection. « L'homme est la perfection de l’univers, l'esprit est la perfection de l’homme, l’amour celle de l'esprit et la charité celle de amour ; c’est pourquoy l'amour de Dieu est la fin, la perfection et l'excellence de l’univers » (1).

(1) Trailté, liv. X, ch. 1, —t. V, p. 165.

Vue Tentes Le Doyen, M. CLERC.

Aix, le 18 Février 1921.

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