CHAPITRE Il
SommMaIRE. -— $ I. Méthode d'éducation : 19 Sa nécessité. — 20 $es difficultés : œuvre négative. — 30 Sa possibilité : œuvre positive, — a) par la lumière, — b) par l’action. — $ II. Féconduité.
A l’exemple de saint Pachome, avant même qu'il Cayt la foy » (1), le disciple de saint François de Sales aspire à mieux connaître le souverain Bien qui l’attire, afin de s'élever jusqu’à lui et de s’y unir en un acte d’amour volontaire. Mais il lui faut un guide en cette ascension dialectique et pratique. Son maître le sait mieux que personne, lui qui connaît les dangers du faux mysticisme et a écrit son Traité pour les faire éviter.
Il entreprendra donc l'éducation de notre « inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses ».
$ [. — Méthode d éducation. — 1° Nécessité. — Cette éducation est-elle nécessaire ? — Certainement, car les attraitz divins nous laissent en pleine liberté de les suivre ou de les repousser » (2). En effet, « nous ne sommes pas tirés a Dieu par des liens de fer comme les taureaux et les buffles, ains par maniere d’alle chemens, d’attraitz delicieux et de saintes inspirations qui sont en somme les liens d'Adam et d’humanité,
(1) Traité, iv. II, ch. 13, — t. IV, p. 129.
(2) Zbid.,liv. II, ch. 12, —t. IV, p. 125.
c'est a dire proportionnés et convenables au cœur humain auquel la liberté est naturelle. » (1) Et quelles que soient les divines amorces, les influences secrètes, qui s’insinuent en nous sans que nous puissions les discerner, sans même que nous nous en doutions, la liberté demeure.
« En cette sorte donq, très cher Theotime, nostre franc arbitre n’est nullement forcé ni necessité par la grace, ains nonobstant la vigueur toute puissante de la main misericordieuse de Dieu qui touche, environne et lie l’ame de tant et de tant d’inspirations, de semonces et d’attraitz, cette volonté humaine demeure parfaittement libre, franche et exempte de toute sorte de contrainte et de necessité. La grace est si gracieuse et saisit si gracieusement nos cœurs pour les attirer, qu’elle ne gaste rien en la liberté de nostre volonté » (2). — Or de cette liberté nous pouvons mésuser par ignorance autant que par vice; voilàpourquoi nous devons travailler à son éducation aussi bien zntellectuelle que morale.
L’élan du cœur en effet ne répond qu’à un rayon de vérité, ignott nulla cupido. Aussi faudra-t-il au préalable débarrasser notre âme des illusions, qui dérivent son mouvement vers les biens passagers ; lui faire entrevoir l’objet, vers lequel au fond elle aspire, et susciter en elle l’estime et la sympathie, qui le lui feront reconnaître, Ensuite seulement on pourra la conduire par des exercices gradués jusqu’au seuil de l’amour divin. À ce prix un effort sagement dirigé sera couronné de succès puisque « l’amour sacré peut estre augmenté de plus en plus en chacun de nous » (3).
(1) Traitté, liv. IL, ch. 12, —t. IV, p. 126. (2) Ibid., t. IV, p. 126, 127.
(3) Ibid., liv. III, ch. 1, —t. IV, p. 167.
Par quels moyens efficaces saint François de Sales y.pourvoit-1l ?
20 Difficultés : œuvre négative. — Une œuvre de défense s'impose d’abord. Par toutes les considérations, que nous avons décrites au: chapitre précédent, :saint François de Sales nous a fait apprécier la puissance, la spontanéité, la légitimité de notre irrésistible inelination vers le souverain Bien. Il nous a convaincus du bon doit de cette inclination: à dominer sur tous nos autres penchants. Il'nous a: exposé la nécessité, où elle se trouve, de tenir le sceptré en notre: âme sous peine de n’y pouvoir vivre, car l’amour de Dieu bien que «le puisné entre toutes les affections du cœur humain » (1), « s’il n’est le maistre, il cesse d’estre et periti».(2).
Cependant elle est en butte aux assauts des convoitises qui comme « autant de capitainés mutinés » font.« leur sedition en l’homme » (3). C’est donc un devoir. de la sauvegarder. saint François de Sales recourra pour cela aux bons offices de la logique morale.
Sa méthode, en effet, s'adresse au cœur'en même temps qu’à l'intelligence ’et vise «© la melioration des volontez » (4). C’est pourquoi il nous a avertis que «€ parmi l’innumérable multitude -et variété d’actions, mouvement, sentimens, inclinations, habitudes, passions, facultés! et puissances, qui sont en l’homme, Dieu a :establi une naturellè monarchie en 1x volonté, qui.commande et domine sur tout :ce -qui se: treuve en ce petit monde » (5). — Mais il nous dit
(1) Traillé, liv. I, ch. 6, — t. IV, p. 38.
-(2) Ibid.
(3) Ibid., liv. I, ch. 3,— t. IV, p. 29. He)
CE Œuvres de saint François de Sales, édit. Dom Mackey, t, XIV, p. 412. PRE To Vortsse (5) Traitté, Liv. I, Ch. 1, — t, IV,.p.:25., i
aussi, pour l’avoir constaté (1), qu’elle ne conserve son hégémonie qu’à force d'adresse € qui veut chevir de ses facultés, il faut user d'industrie » (2).
L’élan des instincts, en effet, comme celui des penchants, est fatal : on ne l’arrête pas en droit fil. Sur eux la volonté n’a pas un pouvoir despotique mais seulement politique. Or, à elle incombe l’obligation de réfréner les passions qu’ils suscitent, Celles-ci, en effet, « comme le guy vient sur les arbres en maniere d’excrement et de surcroissance, naissent aussi bien souvent parmi l'amour et autour de l’amour,. et, en fin finale, si on ne les retranche, le ruinent tout a fait » (3). |
Comment la volonté parviendra-t-elle à les retrancher ?. | |
Puisqu’en ce domaine elle ne peut commander en dominatrice absolue, elle sera contrainte de braiser avec là nature et d’aborder l’entreprise par voie indirecte. Saint François de Sales le sait, Aussi, lui en enseigne-t-1l les moyens pratiques.
- Le premier est la réflexion ou méditation « c’est que la volonté peut rejetter son amour quand elle veut, appliquant lentendement aux motifz qui l'en peuvent desgouter et prenant resolution de changer d’objet » (4). =- Si cela ne suffit pas, elle devra refuser aux appetits funestes les satistactions, qui les nourriraient. lei encore « il faut user d'industrie » (5). « Il ne faut pas, certes, faire les ordonnances d’abstinence, sobriété, continence a l’estomach, au gosier, au ventre ; mais il faut commander aux mains de ne point fournir a la bouche les viandes et breuvages, qu’en telle et telle
(D) “CP supra, AreP;
(2) Traitté, liv. I, ch. 2, — t. IV, p. 27.
(3) Ibid. liv. I, ch. 10, —t. IV,-p. 55. (4) Ibid., liv. I, ch. 4, — t. IV, p.34.
(5) Ibid, liv. I, ch. 2, —t. IV, p. 27.7
mesure. Il faut oster ou donner a la faculté qui produit, les objetz et sujetz et les alimens qui la fortifient, selon que la rayson le requiert » (1). — Enfin pour éviter l’obsession des désirs, qu’allument ces objets, il sera sage d’en détourner le regard, d’organiser en quelque sorte une conspiration de silence qui les fera tomber dans l'oubli : «il faut divertir les yeux, ou les couvrir de leur chaperon naturel et les fermer, si on veut qu'ilz ne voyent point ; et avec ces artifices on les reduira au point que la volonté desire » (2).
Cette œuvre de déblai laissera la place libre à l’amour élu : Cainsy, pour faire vivre et regner lamour de Dieu en nous, nous amortissons l’amour propre, et, si nous ne pouvons l’aneantir du tout, au moins nous l’affoiblissons, en sorte que, s’il vit en nous, il n’y regne plus » (3).
Cependant, la défaite de l’égoïsme ne sera assurée que par l’accroissement d’un amour plus élevé. À nous d'y veiller. « Puis donq que l’amour est un acte de nostre volonté, qui le veut avoir non seulement noble et genereux, mais fort, vigoureux et actif, il en faut retenir la vertu et la force dans les limites des operations spirituelles ; car qui voudroit l’appliquer aux operations de la partie sensible et sensitive de nostre ame, il affoibliroit d'autant les operations intellectuelles, esquelles, toutefois, consiste l’amour essentiel » (4). o
30 Possibilité : œuvre positive. — Mais cette substilution et ce triomphe n’auront de durée que grâce à une œuvre positive d'éducation,
(1) Traitté, liv. I, ch. 2, — t. IV, p. 27.
(2) Ibid. — Sur l’usage fécond que saint François de Sales fait de cette méthode de diversion, cf. H. BrÉMonND, Hist. lit, du sentiment relogieux t. I, L’humanisme dévot, p. 114 et 115, Paris 1916.
(3) Ibid... liv. I, ch. 4, — t. IV, p. 34.
(4) Ibid., liv. I, ch. 10, — t. IV, p. 56, 57.
Celle-ci requiert évidemment une part d'effort individuel, qu’on ne peut déterminer et orienter a priori. « L’inclination naturelle d’aymer Dieu » surgit en effet dans des milieux merveilleusement ondoyants et divers. Ses premiers épanouissements s’y teintent de nuances personnelles, que l'analyse découvre à travers les adaptations spontanées de nos désirs. Il faut en tenir compte. Saint François est bien de cet avis, lui qui eut tant de respect des âmes (1). Il nous dit en effet que certains hommes ont des «ames inclines à la devotion » (2), tandis que d’autres «ont l’ame aigre, aspre, melancholique et revesche » (3).
Pourtant, sous ces contingénces multiples «€ l’inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses » demeure unique et la même chez tous. Il est donc légitime de tracer pour tous les lignes générales d’une méthode de progrès. Car, si un travail intérieur et une préparation subjective sont nécessaires à ceux qui sont « rudes et amers de cœur » (4), ces choses ne sont pas moins nécessaires aux autres : € Et puis, bien que. les âmes enclines a la devotion ayent d’un costé quelque disposition qui les rend plus propres a vouloir aymer Dieu, d’autre part, toutefois, elles sont si sujettes à s'attacher par affection aux creatures aymables, que leur inclination les met autant en peril de se divertir de la pureté de l’amour sacré par le “meslange des autres, comme elles ont de facilité a vouloir aymer Dieu : car le danger de mal aymer est attaché a la facilité d’aymer » (5):
Le besoin de direction est donc universel. Par quels ,
(1) Cf. H. BRÉMOND, ouv. cité, t. II, L’invasion mystique, p. 550. (2) Traitté,liy. XII, ch: 1, —t°V;p. 320,
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
moyens y répondre ? comment réaliser et perfectionner en une âme l'adaptation préalable, qui, lui faisant éprouver une complaisance plus grande en l'amour de Dieu, la portera vers Lui d’un élan chaque jour plus fort ?
œ) “Pär la lumière. — À cette œuvre prêtéront d’abord leur concours toutes les réflexions et méditations des premiers livres du Traité. Nous avons montré plus haut (1) leur utilité pour fixer notre attention sur notre oriéntation: fondamentale vers lé souverain Bien et, par là, nous le faire mieux distinguer, reconnaître et désirer, c’est-à-dire pour éveiller nourrir et accroître notre « inclination naturelle d’aymér Dieu sur toutes choses ».
Elles contribuent én outre à former dans notre âme une atmosphère favorable au développement des aspirations ordonnées à l’amour de Dieu, et par contre hostile à l’évolution des tendances dévoyées. Elles nous prédisposent ainsi à délaisser les amours condamnables, qui par manque d’harmonie avec nos états de ‘conscience ne trouveront point accueil en notre monde intérieur, tandis qu’elles y préparent des alliées à l’inclination souveraine, qu'il s’agit d’exalter.
De cette manière, à travers les ombres d’ici-bas, guidée par la demi-clarté des vérités naturelles, € cherchant ça et la, comme a tastons » (2), l’objet réel de sa félicité, l'âme par sa tentative même, si elle est bien dirigée, se rapproche de lui: Elle s’harmonise par avance à son action. Elle se rend dès lors plus capable d’en jouir, parce que sa rencontre provoquera en elle un achèvement, une perfection, un épanouissement intime, d’où naîtra la « complaysance d’amour » (3),
(MAC Supra, 2 IPS ICRA (2) Traité, liv. II, ch. 15, — t. IV, p. 138. ù (3) 1bid.,; CIN, p.139;
2 s) CULTURE DE L'INCLINATION 123
qui suivant le principe de logique morale adopté par saint François de Sales (1), lui permettfa de le reconnaître. De là ce eri de joie : « Hé, je l’ay rencontré, Celuy que rhon ame cherchoit sans le connoistre ; 0 que ne Sçavois-je à quoy tendoyent mes pretentions quand rien de tout ee que je pretendois ne me contentoit, parce que je ne sçavois pas ce que, en effect, je pretendois ! Je pretendois d’aymer et ne connoissois pas ce qu’il falloit aymer ; et partant ma pretention ne ‘treuvant pas son veritable ‘amour, mon ‘amour estoit .tous-Jours en une: veritable: mais’ inconneüe pretention : J’avois bien asses de presentiment d’amour pour me faire prétendre, mays je n’avois pas asses de sentiment de la bonté qu’il falloit aymer, pour exercer amour» :(2).
b) ‘Par l’action. — Maintenant éclairée par cette pensée patiente, qui à force de persévérante bonne volonté, a fini par acquérir la claire vue de l’objet «qu'il falloit aymer » (3), l'âme sera entraînée à «exercer l'amour » (4). Cet exercice en dévéloppera méthodiquement la puissance. | | |
Mais en ce point, saint François de Sales, après: avoir rappelé que ‘Cnous avons une inclination naturelle au souverain bien, en suite de laquellé nostre cœur a un ‘certain intime empressement et une :continuelle: inquiétude, sans pouvoir en sorte quelconque s’accoiser..». (5), marqué notre imprissance à fui donner «son solide côntentement »:(6). Il y a une limite à frarchir : elle ne l’est.que par une intervention d’en haut, € quand ‘li sainte foy ‘a représenté
D) Troitié, HN In 15 th IV pi 139. ir on (2) Ibid. ARMES (3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid., t. IV, p. 136, 137. A ET EUR
(6) Ibid., t. IV, p. 137. SRG 15
a nostre esprit ce bel object de son inclination naturelle » (1). Aussi, les exercices d’ascétisme, que saint François de Sales va nous proposer, dépassent le domaine de la philosophie par la valeur surnaturelle qu’ils possèdent. Cependant, les actes requis de cette sorte demeurent nôtres : ils ont donc une face humaine, qui est exposée au regard de l’obser-. vation psychologique et morale.
Nous pouvons dès lors les considérer, comme chez saint Pachome, en une âme avant qu’elle ait posé « l'acte de foy requis a nostre justification » (2), c’està-dire l’acte de foi surnaturelle. Mais nous ajouterons avec saint François de Sales, que ces « mouvemens d'amour » (3), qui accompagnent l’aube de la foi naturelle Cou 1lz ne sont pas amour, a proprement parler, ou 1lz sont un amour commençant et imparfait ; ce sont les premiers bourgeons verdoyans que l’ame eschauffee du soleil celeste, comme un arbre mystique, commence a jetter au printems, qui sont plustot presages de fruitz que fruitz » (4). Or, même en ce domaine préliminaire, qui est celui où, de fait, saint Pachome s’exerça en ses premières démarches, — lorsqu'il € haussa les mains au ciel » (5) pour demander à Dieu plus de lumière et lorsqu'il «ne cessoit point de prattiquer mille et mille exercices de vertu » (6), —- l’observation découvre, toute proportion gardée, la fécondité de la méthode ascétique.
En réalité, si quels que soient son degré, sa dignité, son essence, l’amour divin se pratique en la foi, car la foi même naturelle «est la grande amie de nostre
(1) Traitté, iv. IL, ch. 15, — t. IV, p. 137. (2) Ibid.,liv. II, ch. 13, — t.IV, p. 130.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid., t. IV, p. 131.
(6) Ibid.
esprit » (1), — c’est que la foi « commence par un sentiment amoureux de complaysance que la volonté reçoit de la beauté et suavité de la verité proposee : de sorte que la foy comprend un commencement d'amour que nostre cœur ressent envers les choses divines » .(2). Puis, l’amour s’avive en l'espérance, née de ce que.«le cœur humain tend à Dieu par son inclination naturelle, sans sçavoir bonnement quel il est» (3). L’espérance, en effet, «n’est autre chose que l’amoureuse complaysance que nous avons en l'attente et pretention de nostre souverain bien. Tout y est d’amour, Theotime : soudain que la foy m'a monstré mon souverain bien, je l’ay aymé ; et parce qu’il m'estoit absent, je l’ay desiré ; et d’autant que Jay sceu qu'il se vouloit donner a moy, je l’ay derechef plus ardemment aymé et -desiré..: Or par ce progres, l’amour a converti son desir en esperance, pretention et attente, si que l’esperance est un amour attendant et pretendant..» (4).
Enfin, l’amour se purifie en la pénitence. Celle-ci, tout aussi bien que la foi et l’espérance naturelles, a été pratiquée par « plusieurs payens » (5) ; et d’elle, quand elle est vertueuse, on peut dire qu’elle « naist dedans l’amour » (6), mais aussi que « l’amour vient en la pœnitence » (7). Telle fut la pénitence d’Alexandre le Grand « lequel ayant tué son cher Clitus cuyda se laisser mourir de faim, tant la force de la pœnitence fut grande, dit Ciceron ; et celle d’Alcibiade, qui, convaincu par Socrates de n’estre pas sage, se print
(1) Traité, liv. IL, ch. 14, — t. IV, p. 134. (2) Ibid., t. IV, p. 136.
(3) Ibid., liv. II, ch. 15, —t. IV, p. 137.
(4) Ibid., iv. IL, ch. 16, — t. IV, p. 142.
(5) Ibid., liv. IL, ch. 18, — t. IV, p. 147.
(6) Ibid., liv. II, ch. 20, — t. IV, p. 155.
(7) Ibid.
à pleurer amerement, triste et affligé de n’éstré pas ce qu'il devoit estre, dit saint Augustin. Aussi Aristote, reconnoissant cette sorte de penitence, asseure que l’intemperant, lequel de propos deliberé s’adonne aux voluptés, Cest tout a fait incorrigible, parce qu'il ne se sçauroit repentir, et celuy qui.est sans repentance est incurable » (1). —- Et de lobligation de pratiquer cette œuvre de repentir et de correction morale les philosophes anciens ont sagement disserté. «Certes, Seneque, Plutarque et les Pytagoriciens, qui recommandent tant l’examen de conscience, et sur-. tout le premier, qui parle si vivement du trouble que le remors interieur excite en l’ame, ont entendu sans doute qu'il y avoit une repentance ; et quant au sage Epictete, il descrit si bien la reprehension que nous devons prattiquer envers nous. mesmes, qu’on ne sçauroit presque mieux dire » (2).
Bien plus, la pénitence qu'ils recommandent revêt: un caractère religieux « d’autant qu’elle procede de la connoissance naturelle que l’on a d’avoir offencé Dieu en pechant ; car en verité plusieurs philosophes ont sceu qa’on faisoit chose aggreable a la Divinité de vivre vertueusement, et que, par consequent, on l’offençoit en vivant vitieusement. Le bon homme Epictete fait un souhait de mourir en vray chrestien (comme 1l est fort probable qu’aussi fit il), et, entre autres choses, il dit qu’il seroit content s’il pouvoit en mourant eslever ses mains a Dieu et luy dire : «Je ne vous ay point, quant a ma part, fait de deshonneur ».. Vous voyes donq bien, Theotime, que ce Philosophe, Ihors encor payen, connoissoit que le peché offençoit Dieu, comme la vertu l’honno-
(1) Traïlté, liv. IT, ch. 18, — t. IV, p. 147. (2) Ibid.
roit, et que par consequent il vouloit qu’on s’en repentist, puisque mesme il ordonnoit que l’on fist examen de conscience au soir.
« Or cette sorte de repentance, attachee à la science et dilection de Dieu que la nature peut fournir, estoit une dependance de la religion morale » (1).
Cependant, ici encore, l'âme abandonnée à ses seules ressources est contrainte d’avouer son impuissance en l'exécution : «mays comme la rayson naturelle a donné plus de connoissance que d’amour aux philosophes, qui ne l’ont pas glorifié a proportion de la notice qu'ilz en avoyent, aussi la nature a fourni plus de lumiere pour faire entendre combien Dieu estoit offencé par le peché, que de chaleur pour exciter le repentir requis a la reparation de l’offence » (2).
Force est donc à saint François de Sales de recourir une fois de plus aux considérations inspirées par la doctrine chrétienne. Il note alors le progrès que nous réalisons dans le sentiment de pénitence par la méditation de l’injure faite à Dieu, des châtiments réservés au péché ou de la beauté de la vertu ; mais c’est pour nous avertir que cette pénitence est imparfaite, si l'amour n’y est pas «enclos » (3). Il n’y a là encore que des commencements, auxquels il ne faut pas s'arrêter. « L'enfance est bonne, mais si on ne vouloit jamais estre qu’enfant, cela seroit mauvais, car l'enfant de cent ans est mesprisé » (4).
La vraie pénitence est « meslange d'amour et de douleur » (5). Inspirée par l’amour, elle s’épanouit en une recrudescence d'amour, d'amour réconcilié
GPA IE es 18, tt. IV, p. 148.
(2) Ibid., t. IV, p. 148, 149.
(3)! 1bid., HV. LI ch. 19, —t. IV, p. 152.
(4) Ibid.
(5) Ibid., liv. II, ch. 20, — t. IV, p. 153.
et reconnaissant. « Et comme nous voyons que le feu convertit le vin en une eau que presque partout on appelle eau de vie, laquelle conçoit et nourrit si aysement le feu que pour cela on la nomme aussi, en plusieurs endroitz, ardente, de mesme la consideration amoureuse de la Bonté laquelle estant souverainement aymable a esté offencee par le peché, produit l’eau de la sainte penitence ; puis, de cette eau provient reciproquement le feu de l’amour divin, dont on la peut proprement appeler eau de vie, et ardente... » (1).
Voilà comment la pratique de la pénitence est souverainement utile au déploiement de notre Cinelination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses », élan d’amour imparfait vers Lui sans doute ; mais, «l’amour imparfait le desire et le requiert, la poenitence le cherche et le treuve, l’amour parfait le tient et le serre ; ainsy qu’on dit des rubis d’Ethiopie, qui ont naturellement leur feu fort blafastre, mais estans mis dans le vinaigre, il esclatte et jette son brillement fort clair; car l’amour qui precede le repentir est pour l'ordinaire imparfait, mais estant detrempé dans l’aigreur de la poenitence, il se renforce et devient amour excellent » (2).
C’est que c’est que la «repentance » si elle n’est pas lamour en lui-même «reçoit neanmoins tousjours le mouvement de l’amour et la qualité unissante d’iceluy, par laquelle elle nous reunit et rejoint a la divine Bonté. Dites-moy de grace : c’est la proprieté de l’aymant de tirer a soy le fer et de se joindre a luy ; mays ne voyons-nous pas que le fer touché de laymant, sans avoir ni l’aymant ni sa nature, ains
(1) Traitté, liv. II, ch. 20, — t. IV, p. 154. (2) Ibid, t. IV, p. 155, 156.
seulement sa vertu et qualité attrayante, ne laisse pas de tirer et s’unir un autre fer ? Ainsÿ la parfaite repentance, touchee du motif de l’amour sans avoir la propre action de l’amour, ne laisse pas d’en avoir la vertu et la qualité, c’est a dire le mouvement d’union pour rejoindre et reunir nos cœurs a la volonté divine » (1). |
$ IL Fécondité — Pour marcher vers ce but idéal, le disciple de saint François de Sales, qu’il se range parmi les ames «avancees en la devotion » (2) ou parmi les «gens du monde » et les «hommes de cour » (3) en quête de vérité, ne cessera done point de faire, — ne füt-ce que d’une manière purement naturelle, — des exercices de foi, d'espérance et de componction. Il pourra, certes, s’adonner de préférence aux uns et aux autres selon ses dispositions et aptitudes, que l’analyse lui à fait connaître : son progrès en sera facilité d'autant. Mais en tout état de cause est requis de lui cet effort personnel et persévérant.
Cela lui est possible, car «entre le premier reveil du peché ou de l’incredulité et la resolution finale que l'on prend de croire parfaitement, il y a souvente fois beaucoup de tems, pendant lequel on peut prier, comme fit saint Pachome, ainsy que nous avons veu ; et comme le pere du pauvre lunatique, lequel, au rapport de saint Marc, asseurant qu'il croyoit, c’est a dire qu’il commençoit a croire, conneut quand et quand qu’il ne croyoit pas asses, dont il s’escria : Hé, Seigneur, je croy, mays aydes mon incrédulité » (4). — Comme Saint Pachome aussi l’on peut agir et
(1) Traitté, liv. II, ch. 20, — t. IV, p. 156.
(2) Ibid., Préf., — t. IV, p. 20.
(3) Ibid., Introd, de Dom Markey, t. IV, p. XXXV. (A) bide ent IV p159.
s'élever par la voie de lascétisme jusqu'aux abords de l'amour divin.
A ce moment, l’homme sera en droit d’espérer l'aide céleste, qui lui permettra enfin d’exercer la charité, but suprême vers lequel tend son inclination naturelle », puisqu'elle est «d’aymer Dieu sur toutes choses ». |
€ Voyla donqg en fin, mon cher Theotime, comme Dieu, par un progrès plein de suavité ineffable, conduit l’ame qu'il fait sortir hors de l'Egypte du peché, d’amour en amour, comme de logement en logement, jusques a ce qu'il l’ayt fait entrer en la Terre de promission, je veux dire en la tressainte charité ; laquelle pour le dire en un mot, est une amitié et non pas un amour intéressé, car par la charité nous aymons Dieu pour l’amour de luy mesme, en consideration de sa bonté tres souverainement aymable. Mais cette amitié est une vraye amitié, car elle est reciproque, Dieu ayant aymé eternellement quicomque l’a aymé, layme ou l’aymera temporellement.…
Or cette amitié n’est pas une simple amitié, mais amitié de dilection, par laquelle nous faysons election de Dieu pour l’aymer d'amour particulier » (1).
(1) Traitlé, Liv. II, ch. 22, — t..IV, p. 163, 164.