SME DE CORNEILLE
sa comédie du CicZ, avec toute son œuvre, fut bientôt presque oubliée dans son pays même; Corneille Téclipsa entièrement, et plus tard, en 1658, Don Juan- Bautista Diamante, reprenant le même sujet dans sa comédie El Honrador de su Padre, négligera son compatriote Guillen de Castro pour ne s'attacher qu'au Cid français.
Mais Guillen de Castro, à son tour, n'était qu'un arrangeur plein de génie, et la fable de ses Jeunesses du Cid lui arrivait toute faite, enrichie et fixée par une tradition de cinq cents ans. Maints vieux romances^ dont une partie notable venait d'être recueillie (1600), dans un Romancero gênerai en neuf parties, avaient tracé, dans l'esprit du peuple espagnol, l'héroïque et rude figure du campeador Rodrigo Diaz de Bivar, qui est le Cid. Castro recueille ces chants traditionnels dans son drame, et souvent, comme le mètre des vers est le môme, les y enchâsse tout simplement, avec une gaucherie qui ne déplaît pas*; en sorte que le poème imité par Corneille est plutôt l'œuvre de toute une nation, que celle d'un seul auteur.
Par suite de cette longue transmission de la légende,
1. Vingl-trois romances sont ainsi pillés ou naïvement intercalés dans le drame de Castro; en particulier, les deux romances que Corneille cite dans les éditions de sa tragédie postérieures à 1648 : « Par devant le roi de Léon, doîïa Chimène, un soir... » et « A Chiméne et à Rodrigue, le Roi prit la parole et la main... », il a pu le trouver; par fragments, dans les Jeunesses du Cid*
la figure des personnages s'était modifiée ; le Cid n'était plus le chef de bande intraitable, redoutable à son roi même, dont les vieux romances féodaux gardaient le souvenir; il était devenu loyal sujet, galant et délicat. Dona Ximeiia, son épousée, s'était bien affinée aussi. Mais surtout le sens primitif de l'histoire de leur mariage s'était perdu. Les spectateurs du Cid de Corneille, qu'offusqua la promptitude de la réconciliation opérée par l'admiration et l'amour, auraient été bien surpris d'apprendre que Chimène, à l'origine, voulait épouser Rodrigue, précisément parce qu'il lui avait tué son père^; c'était une rançon due; l'intérêt de la maison privée de son chef exigeait, selon les idées du XII*' siècle, que ce chef fût remplacé, et par qui? — par celui-là même qui avait fait le dommage : un homme pour un homme. Cependant, la conception de l'amour courtois s'étant répandue, on supposa plus tard que c'était l'amour qui avait porté l'un vers l'autre Rodrigue et Chimène, malgré le sang versé qui les séparait. Et alors, loin que la mort du comte fut le premier motif du mariage, il y devenait un obslacle; on imagina donc une lutte entre le sentiment de l'amour et celui du point d'honneur qui exig^aait satisfaction pour le meurtre. Ainsi cette rude et 1res positive histoire du mariage du Cid devenait un drame de passion. Cette transformation est seulement
f. Corneille, lui-même, s'il s'en est avise, n'a rien dit.
commencée dans les plus modernes romances; chez Guillen de Castro elle est tout à fait accomplie. Dans les Jeunesses du Cid, l'amour est décidément vainqueur du devoir féodal de vengeance, non sans un long combat intérieur, que de 1res belles scènes, et surtout celle de l'entrevue déchirante des deux amants, traduisent fortement aux yeux.
Corneille fait encore un pas de plus. Et le Cid français devient le Cid définitif, parce qu'en lui la transformation de la légende s'achève, et cette bizarre situation, de la fille épousant le meurtrier de son père, est rendue naturelle. Comment cela?
Par une façon nouvelle et profonde de comprendre l'amour.
On a répété que le Cid de Corneille fait voir l'amour vaincu par l'honneur; c'est là une idée fausse ou du moins superficielle; car Rodrigue et Chimène, d'acte en acte, vont s'aimant davantage, et malgré tout ils s'épouseront. D'autres estiment, au contraire, que Corneille nous a fait applaudir au triomphe de l'amour sur tous les autres sentiments; Alexandre Dumas fils Ta soutenu, M. Jules Lemaître penche de ce côté. Le paradoxe est joli; mais il ne faudrait pas trop le prendre au sérieux. Que l'on rapproche seulement ici Roméo et Juliette de Shakespeare ; on y verra dépeint l'amour de deux jeunes gens appartenant à deux familles ennemies : ils ne cherchent pas à se gagner en satisfaisant d'abord à la haine de leurs
pères; ni pères, ni race, ni honneur héréditaire n'eiistent plus pour eux : leur passion les isole du reste des hommes. Rodrigue et Chimène soni d'une autre nalure : ils plient leur passion à l'inflexible point d'honneur, sans pour cela cesser de s'aimer.
Et ainsi l'on reconnaît que le combat dont les péripéties font tout le Cid, se livre, non pas entre deux sentiments opposés, mais entre deux suggestions contraires, inégalement fortes, d'un même sentiment : l'amour. Première suggestion, toute naturelle : on veut son propre bonheur, par le bonheur de ce qu'on aime; donc le Cid endurera la réprobation de la terre entière plutôt que d'apporter le deuil dans la maison de Chimène, et de la perdre, et Chimène, pourquoi voudrait-elle se torturer elle-même avec tout ce qu'elle adore ? — Mais une deuxième suggestion succède, plus haute, plus puissante : on veut être estimé, et, s'il se peut, admiré de ce qu'on aime; on veut mériter l'amour ; on veut se sentir aimable et grand ; donc le Cid pensera : tout, plutôt qu'une conduite qui me rendrait indigne d^elle^ ; f attire ses mépris en ne me vengeant pas, c'est pourquoi il faut que je me venge, même sur quelqu'un des siens, car son mépris m'est encore le plus insupportable ; au demeurant, un homme sans honneur ne la mérite pas; ainsi en écoutant la première et superfi-
1. Sont imprimés en Ualiques les passages empruntés textuellement à Corneille.
cielle inspiration de l'amour, qui est l'envie d'être heureux ensemble, je me rendrais indigne de cet amour, par suite, j'en empoisonnerais toute la vraie douceur, je le tuerais vraiment. Conclusion : il faut que je frappe son père et fasse saigner son cœur, pourquoi? précisément pour la mériter , et précisément parce que je l'aime. Même réflexion et même conduite en Chimène. Sa générosité doit répondre à celle de Rodrigue ; celui-ci l'a offensée pour se montrer digne d'elle; elle doit réclamer sa mort pour se montrer digne de lui\ La première inspiration cède à la seconde, évidemment. Mais il n'est pas vrai que l'amour soit le vaincu, puisque c'est par amour encore que Rodrigue et Chimène surmontent l'amour. Seulement l'amour est un étrange maître, il paraît conseiller des choses contradictoires ; on ne sait comment le satisfaire ; en cherchant le bonheur immédiat ? mais c'est un leurre ; car le bonheur qui se sent immérité n'est pas longtemps savoureux, et l'on jouit moins de ce qu'on a que de ce qu'on est ; — en s'appliquant à valoir, au prix du sacrifice du bonheur? Mais est-ce encore l'amour, s'il faut perdre son objet pour le mieux mériter? Voilà justement l'angoisse que le Cid expose : la mise en déroute du fantôme souriant de l'amour.
1. Dans VAgesilan de Cotchoa, de Rotrou, joué peu avant le CîV/, on trouve le paradoxe indiqué : Tai dû pour mon honneur poursuivre ton supplice (V, i).
par l'amour sévère, réel, lequel exige le renoncement aux satisfactions prochaines. Il n'est pas de plus beau sujet, sans doute. Au premier regard, on le trouve subtil : c'est qu'il est profond. Réfléchissez-y bien ; pesez ce mot : t amour porte en lui son obstacle^
Assurément l'obstacle qui s'élève en travers du chemin de Rodrigue est fort particulier et bizarre, il ne se rencontre que dans une société féodale, très vieille; il nous faut de la complaisance pour admettre ce devoir d'immoler un frénétique qui a brutalisé notre père, comme primant tout le reste, au point qu'il devienne impossible de nous estimer nousmême si nous y manquons; il faut faire efl'ort pour nous représenter que tous les gens de bien et môme une tendre fille, Chimènc, tiennent, sans examen ni hésitation, ce point d'honneur ombrageux et cruel pour un commandement qui déshonore ou glorifie, suivant qu'on y obéit ou non; toute cette aventure est donc fort lointaine.
Et néanmoins la situation est éternelle. Au devoir féodal de vengeance, substituez tout autre devoir dont l'accomplissement satisfasse la conscience en déchirant le cœur; substituez simplement ce que nous
i. Ce mot se trouve, admirablement développé, dans Ma Jeunesse, de Micheïet (p. 322-340), à propos de Paul et Virginie. C'est une sorte iréiiiRme qu'il faut pénétrer et qui en vaut la peine. « ... Quel pro- X\i {tour moi d'avoir appris à ne plus confondre l'amour avec les passions!... Le véritable jaraour a la flamme chaste et haute; seul, il pur te à l'héroïsme.... »
mettons aujourd'hui sous ce môme nom d'honneur, aux significations changeantes, et vous retrouvez tout le combat intérieur du Cid. Il est vrai à jamais que l'amour enferme une contradiction, celle qui s'élève entre le désir et le désir de valoir; que lorsqu'on est séparé par quelque obstacle de conscience, on est d'autant plus arrêté par cet obstacle, que l'on aime plus fortement,
Car tout ce qu'il oppose au cœur, Il le puise dans le cœur même *.
Et avec cela comme Chimène et Rodrigue en sont un sûr exemple, l'amour ne fait que grandir par ces raidissements de la volonté pour le surmonter.
Voilà ce que Corneille introduit d'humain, de vivant, d'éternel, dans l'ancienne fable du Cid. A vrai dire, on trouve chez Guillen de Castro quelque indication de ce sentiment qui fait tout le ressort du drame français : « Tu aurais vaincu, Sefiorà, dit Rodrigue, si je n'avais imaginé qu'après l'outrage, tu aurais abhorré comme infâme celui que tu avais aimé pour son honneur » (v. 1131-56). Mais c'est là tout. Et le reste des Jeunesses du Cid fait voir que dans l'esprit de Castro, Rodrigue se décide à combattre le comte, quoiqu'il aime sa fille, et non point
1. Sully-Prudrommë. Les Vaines tendresses. — L'Obstacle, Il faut comparer le poème du Bonheur , du même auteur (troisième partie), et le drame d'Ibsen : Rosmersholm. (Uesprit des Rosmer ennoblit mais il tue le bonheur,)
80 LA MÉTHODE DES CLASSIQUES FRA^iÇAlS.
du tout parce qu'il raime*. Cette dernière contexture, hardie, serrée, paradoxale, et tout de même appuyée sur une psychologie solide, est donc bien proprement l'œuvre de Corneille.
On voit, en somme, que dans le développement de celte étrange fable du mariage du Cid, trois moments se laissent discerner : 1"* Selon la tradition ancienne, féodale, brutale, Rodrigue épouse Chimène parce qu'il a tué son père, et pour réparer; il n'est d'ailleurs pas question d'amour entre eux; 2** selon la conception courtoise et galante, suivie par Guillen de Castro, Rodrigue et Chimène s'aiment, et dès lors la double aventure du comte tué par le fiancé de sa filie et du mariage de l'orpheline avec le meurtrier de son père, devient quelque chose de scabreux et de difficilement explicable, dont Castro, compilateur ingénu, se tire comme il peut, non sans incohérence; l'aventure barbare jure toujours avec les sentiments poussés au tendre; 3" enfin, selon l'interprélation fondée sur la science profonde du cœur, que Corneille a donnée,
1, Un détail : tout le monde se rappelle que les stances de Rodrigue se terminent invariablement par le nom de Cliiméne. Son amour lui ramène toujours cet objet dans la pensée. Dans Guillen de Castro, le monologue correspondant se compose, d'abord de trois octaves s'achevant également chacune sur le nom de Ximena; puis d'un long romance épique, et de quatre quatrains (v. 518-585) où l'amante de Rodrigue ne ligure plus; elle est comme effacée de son souvenir. En imposant à toutes les stances cette même chute amoureuse et délicate, Corneille a voulu montrer qu'il n'y a pas simple succession dépensées dans l'esprit du héros, mais enchaînement serré et que c'est encore l'amour qui portera Rodrigue à tirer l'épée contre le comte.
Rodrigue tue, puis épouse (ou épousera), comme dans la vieille légende; il aime et est aimé, comme dans la fiction galante; mais ces deux éléments disparates se combinent sans se contrarier, pourvu que l'on admette que le châtiment d'un affront est un devoir de conscience auquel on ne peut faillir sans infamie; alors Rodrigue tue parce qu'il aime, Chimène veut tuer parce qu'elle aime, car l'amour oblige; toute Thistoire s'harmonise, s'unifie, s'éclaire, devient satisfaisante. Jusque-là plusieurs versions en ont couru, comme des brouillons que l'imagination populaire ébauche, puis rature, cherchant toujours autre chose. Mais après Corneille, elle se repose; l'aventure tragique du Cid est fixée. Diamante et les autres poètes à venir ne pourront plus que traduire ou paraphraser.
L'invention d' « Horace ».
Bien que soutenu par l'admiration du public et par le sentiment joyeux de sa force, Corneille resta, en somme, ébranlé des critiques du Cid, 11 avait nié vaillamment, contre Scudéry, que l'amour de Chimène fût contraire à la décence, et que son drame choquât les règles d'Aristote; mais les flèches avaient tout de même porté, laissant le venin dans la plaie. Il avait, je l'ai dit, le caractère timide, enclin au respect. La