Expressions tirées de l'avis au Lecteur et de V Examen
2. Il dit en tèle du second volume de son théâlre, publié à Bar-
au Mexique, sans patrimoine, il était revenu en Europe chercher fortune : il était bossu et chétif ; d'ailleurs d'assez bonne noblesse et d'esprit brillant. Il se donna une éducation raffinée, s'attacha comme client au duc de Médina de las Torres, se fit une place parmi les poètes d'alors, qui bernèrent cruellement sa difformité, tout en rendant hommage à son caractère, et il obtint, en 1628, la fonction de « rapporteur au Conseil royal des Indes ». Il mourut à Madrid, sur la paroisse de San Sébastian, le 4 août 1639, quatre ans avant l'apparition du Menteur français. De tous les dramatistes espagnols, Alarcon est celui qui a le plus d'affinité avec la tournure d'esprit de nos classiques. C'est le seul peutêtre qui se soit proposé de peindre l'homme ; il l'a fait avec un sérieux, une suite, un art du développement
celone en 1634 : a ... Sache, lecteur, que les huit comédies de ma première partie et les douze de cette seconde sont toutes miennes, quoique d'aucunes soient devenues les plumes d'autres corneilles, comme le Tisserand de Ségovie, la Vérité suspecte, Y Examen des maris, et d'autres encore, qu'on a imprimées sous le nom de divers auteurs. La faute en est aux éditeurs qui les donnent à qui bon leur semble; elle ne vient pas des auteurs à qui on les a attribuées et dont l'inadvertance dépasse ma sollicitude. » Corneille a d'abord cinj, lui aussi, sur la foi du titre, que Lope était l'auteur de la comédie qui lui plaisait tant. Plus tard, vers 1660, il apprit par hasard que D. Juan d'Alarcon la revendiquait comme sienne. Mais il ne voulut pas entrer dans cette contestation. « Si c'est son bien, dit-il avec détachement, je n'empoche pas qu'il ne s'en ressaisisse. » (Examen du Menteur.) Phrase qui semble iinpliquer qu'd croyait Alarcon vivant encore. Au demeurant, le malheureux auteur de la Verdad ne put surmonter l'ingrat oubli de ses compatriotes. Le Menteur français fut retraduit en espagnol et traité au delà des Pyrénées comme un véritable original. Il a fallu attendre jusqu'à notre siècle pour qu'Alarcon fût rétabli dans ses droits.
et un souci du naturel fort rares dans son pays ; ses poèmes étonnent moins que ceux de Lope ou de Calderon, mais ils charment par des nuances délicates à la Térence, et ils semblent vivants. Il a, de plus, une morale de gentilhomme, héroïque, pourtant sans raideur, qui n'est pas surajoutée aux fictions, mais s'y incorpore, et n'en altère point le laisser-aller aimable. Il est impossible de voir tout à fait clair dans le Menteur de Corneille, si l'on n'a d'abord fait connaissance avec la Verdad sospechosa, La pièce espagnole est bien d'une seule venue, et harmonieuse en toutes ses parties; l'adaptation française sent un peu la gêne. C'est un raccourci trop tassé; l'intrigue est embrouillée, tout ne s'y explique pas bien. La scène, chez Alarcon, se transporte librement d'un bout à l'autre de Madrid : de la maison de Don Beltran (le père du Menteur) à celle de Don Sancho, l'oncle deJacinta (qui est notre Clarice), de la Plateria, ou rue des Orfèvres, rendez- vous des désœuvrés élégants, à la promenade d'Atocha, aux portes de la ville, d'une ruelle où il fait nuit, avec les jalousies baissées, au cloître du couvent de la Magdalena, où les jeunes filles causent avant d'entrer à l'église; et à travers ces changements de décor, c'est bien une action delà-bas, rendue vraisemblable par les mœurs espagnoles seules, qui se déploie à l'aise. Pour expliquer la méprise du jeune hâbleur sur la jeune fille qui lui a plu, il faut la nuit, il faut les mantilles sur les yeux, ou les fenêtres grillées. Il
DES^ARDINS. MÉTU. CL. FR.
était admis, dans l'Espagne de Philippe IV, qu'un galant anonyme offrît une fête somptueuse à une belle personne, ou la régalât de joyaux à son choix dans une boutique d'orfèvre ; il était avantageux alors à Madrid de se faire passer pour un Espagnol du Pérou (Indiano); cela signifiait qu'on était à la fois un héros d'aventures, et un prodigue tout cousu d'or; le vantard Don Garcia n'y manque point; un gentilhomme pauvre, comme Don Juan de Sosa, pouvait voir son mariage différé par l'attente d'une commanderie de Calatrava, bénéfice nécessaire pour tenir son rang dans le monde; tandis que, dans la pièce française, le prétendant Alcippe n'est empêché que par une circonstance plate et peu naturelle, quelques affaires qui retiennent son père à Tours.... Nous pourrions donner d'autres exemples et bien montrer, chez Alarcon, ce soin de justifier chaque détail et de lier l'action serré. Une comédie exécutée telle qu'elle fut conçue, se présente avec l'épanouissement naturel d'une fleur; ce qu'un adaptateur y rattache ensuite tient plus gauchement à la tige. Ainsi quelques traces de la structure originale ont persisté dans l'appropriation, mais sans plus servir à rien, sans même bien s'expliquer; ce sont des amorces de péripéties qui ont disparu. A quoi bon annoncer, comme le fait Géronte, qu'il va passer avec son fils Dorante sous les fenêtres de Clarice, afin que celle-ci voie et apprécie la tournure de son prétendu, si cette annonce n'a pas de suite en effet? C'est que
dans la comédie espagnole le père et le fils se présentent de la sorte à cheval, sous la fenêtre de la belle, et que celle-ci a la surprise de reconnaître, dans le mari qu'on lui destine, le soi-disant péruvien de la rue des Orfèvres : la péripétie était jolie. Corneille a dû retrancher encore la scène du cloître de la Magdalena, où la dévotion se mêle à la galanterie ; mais il est resté dans son dialogue, comme en suspens, une réminiscence inutile de ces mœurs pieuses :
« ... Il est saison que nous allions au temple, »
(Acte IV, se. IX.)
dit Clarice. La connaissance du modèle espagnol peut seule éclaircir ces petites obscurités.
Notre poète mit du reste toute son ingéniosité (il en avait beaucoup) à franciser son Menfewr*. Il transporta l'action de Madrid à Paris; au lieu de Salamanque, la ville d'université dont le Menteur arrive incontinent, il le fit débarquer de Poitiers, qui était alors un des grands foyers de l'étude du droit. 11 promena ses personnages des Tuileries à la place Royale, dans les lieux de flânerie à la mode. 11 introduisit même une description, tout actuelle, du Palais Cardinal et des quartiers neufs. Il se fit encore chroniqueur mondain dans les conversations qu'il prêta aux acteurs, en se
1. Le titre même de Menteur se trouve, comme sous-titre, dans la contrefaçon espagnole que Corneille eut sous les yeux : La Verdad sospechosa, y por olro titulo : el Mentiroso,
piquant ici d'être au courant des nouveautés. Les hommes de pensée haute mettent souvent une sorte de coquetterie à paraître bien renseignés sur les choses futiles. L'auteur de Cinna&e plut donc à peindre sur le vif la badauderic parisienne. 11 savait que le moyen de gagner la faveur des dames était alors de faire l'homme de guerre et de transporter le langage des camps dans les propos de galanterie*; il en farcit le badinage de son Dorante. Il entendait conter merveilles d'un certain vulnéraire appelé « Poudre de sympathie », dont le secret venait d'être vendu à nos soldats par les Espagnols, en 1642 (dans la campagne de Roussillon), et comme la vogue y était, aussitôt il en fit mention*, datant son poème par ce détail. Enfin, le môme scrupule qui l'obligeait à rechercher la fidélité historique dans ses peintures de la vieille Rome paraît ravoir poussé cette fois à refléter la physionomie de son temps, de son pays, jusque dans les bagatelles.
Mais ce qui lui appartient surtout en propre, sa supériorité triomphante, sagrifle royale, c'est le style ^. On ne peut épuiser en quelques mots les vçrtus presti-
1. Voyez dans la Notice de rédition Marty-Laveaux (IV, p. 120), des témoignages curieux de cette mode.