Acte IV, se. m
3. Il dit lui-même [Suite du Menteur^ Acte I, se. m) que sa pièce est « faible de style », et dans VÉpitre qui la précède, il déclare qu'il a a voulu tenter ce que pourrait l'agrément du sujet dénué de la force des vers ». Entendez par là qu'il a choisi pour cette comédie un langage familier, dépourvu de sublimité. Fort bien, et c'est de quoi nous le louons.
gieuses de ce style du Menteur. Si nous ne possédions aussi V Amphitryon de Molière, on pourrait affirmer sans contestation que Corneille a du premier coup, chez nous, atteint la perfection dernière de l'art d'écrire en vers aisément, légèrement et poétiquement, pour la scène comique. L'expression est toujours pleine et juste, à l'emporte-pièce, sans bavures, d'une sonorité franche; la syntaxe est flexible, les coupes variées. La langue est très charnue, si je puis dire : rien que des noms et des verbes, très peu d'épilhètes. Le gros sel plébéien se mêle en proportion savoureuvse à l'ironie cavalière. La verve boufle, la désinvolture, le caprice ne sont point gênés dans la versification, toujours un peu drue et carrée. Enfin, de toutes parts, des aventures heureuses d'expression, des saillies imprévues, des apartés folâtres, et comme des banderoles de style, attestent avec quelle joie la pièce fut écrite.
Voilà ce qu'il faut bien entendre. Corneille s'est amusé lui-même cordialement à composer son Menteur, Surtout lorsqu'il met en scène Dorante et Cliton, son valet, il leur sourit avec complaisance. Les autres personnages ont moins de vie; les figures de femme, en particulier, n'ont pas autant de moelleux que dans la comédie d'Alarcon; elles sont cernées par un trait dur, et donnent l'impression de poupées mécaniques. Mais le Menteur concentre tous les regards. C'est un héros d'ingéniosité, et l'ingénieux poète lui est secrè-
temcnl favorable. « Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables*. » Un inventeur si maître de ses moyens, qui étonne sans cesse par des gageures audacieuses, et qui les gagne si dextrement, est, à sa manière, un des prodiges de l'humanité. Il faut reconnaître en lui, sinon de la vertu, à proprement parler, du moins une virtii, au sens italien, une virtuosité tout à fait rare. On s'en amuse comme, au cirque, des exercices de haute école. En vain les obstacles s'amoncellent et se haussent, il les saute l'un après l'autre.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme,
lui dit son valet avec défi (Acte III, se. v); à quoi le siir gymnaste réplique :
Ne répouvante point, tout vient en sa saison ;
et en effet, il ne manque pas son coup, cette fois encore. Il jouit de sa propre adresse :
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu : Sans changer de discours, changeons de batterie.
(Acte V, se. VI.)
1 . Discours du poème dramatique, écrit en 1660, la même année que les Examens. Alors probablement la polémique soulevée en 1645 contre l'immoralité du Menteur s'était apaisée. On voit que Corneille n'a plus à se défendre.
Et Clilon ébahi ne peut s'empêcher d'applaudir :
Peu sauraienl, comme lui, s'en tirer avec grâce ; Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir, Par un si rare exemple apprenez à mentir.
(Acte V, se. VII,)
C'est le triomphe joyeux de l'imagination sur l'exacte et plate réalité Et, en fait, Dorante, s'il n épouse pas celle qu'il aime, se met à aimer celle qu'il épouse. Tout finit heureusement pour lui.
Une telle conclusion a paru fort immorale à quelques-uns.
A peine la pièce avait-elle vu le jour qu'il s'éleva un parti, comme l'appelle Corneille, pour la condamner au nom de Thonnôteté. Et ce parti alléguait, bien entendu, les préceptes d'Aristote et d'Horace, lesquels recommandent au théâtre de servir les bonnes mœurs. L'auteur se justifia du mieux qu'il put et tâcha de tirer à lui les exemples mêmes qu'on lui opposait.
Il est certain, écrit-il dans une Epître (en tête de la Suite du Menteur), il est certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement, n'étant que fourbes et menteries; et néanmoins il obtient enfin ce qu'il souhaite, puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination. Ainsi, si cette maxime est une véritable règle de théâtre, j'ai failli.... Mais cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens.... Dans les comédies de Plante et de Térence, que voyons-nous autre chose que des jeunes fous qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l'argent de leurs pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés; et des esclaves qui, après avoir conduit toute l'intrigue, et servi
de ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seraient non plus propres à imiter que les mauvaises finesses de notre Menteur.... Quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n*est point besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter; et je m'assure que toutes les fois que le Menteur a été représenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l'objet de ses derniers désirs, il n'y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier, dont il faut qu'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête homme.
Malgré celte défense habile et raisonnable, Corneille n'a pas laissé d'être pris à partie, de notre temps encore, par des critiques rigoureux. Ceux-ci ont rapproché la comédie d'Alarcon, et mis en regard du dénouement indulgent du Menteur, celui, plus sévère, de la Vérité suspecte; là, du moins, Don Garcia est pris dans ses propres filets et marié malgré lui à cette Lucrèce qu'il disait et croyait aimer. Voilà la punilion (punition de sa méprise, il est vrai, plutôt que de ses menteries, et punition qui atteint du même coup riiinocentc Lucrèce); voilà du moins une autre concluï>ion que l'amnistie admirative du vice. Et afin de niellre en relief la coupable complaisance de Corneille pour son Menteur, les critiques ont retourné contre lui cette déclaration naïve qu'il fait dans VExamen : « ,*. Pour moi j'ai trouvé cette manière de finir (de Tauteur espagnol) un peu dure, et cru qu'un mariage
moins violenté serait plus au goût de notre auditoire. » Voyez un peu le moraliste faible et réduit, l'admirateur des beaux criminels rares et brillants! N'est-il pas visible que Corneille « tient énergiquement à ne pas condamner Dorante? »
Par malheur, lorsqu'on lit avec soin le passage de V Examen ici allégué, on découvre le contresens des critiques réprobateurs : notre poète juge le dénouement d'Alarcon un peu dur, non pas pour le menteur lui-môme, sur lequel il ne s'attendrit point, mais un peu dur, eu égard à l'effet plaisant et bénin qu'une comédie doit produire. « Le père de Lucrèce menace Don Garcia de le tuer s'il n'épouse sa fille après l'avoir demandée et obtenue, et le sien propre lui fait môme menace. » C'est cette péripétie que Corneille écarte; il sait, en effet, que l'idée seule de contrainte est exclusive de toute gaité, de tout épanouissement*; c'est pourquoi il a pris le parti d'amender — gauchement d'ailleurs — la conclusion de son modèle espagnol, par une considération d'esthétique et non point de
1. Cela est d'une exacte vérité psychologique; et si le Mariage forcé de Molière est néanmoins une assez bonne bouffonnerie, c'est que le sujet principal en est la tergiversation du barbon Sganarelle, ballotté entre sa convoitise pour une jeune tendresse et sa crainte des accidents consécutifs à ce mariage téméraire, puis entre cette même crainte, soudain très fort mo'.ivée, et a sa peur naturelle des coups ». La contrainte est plaisante ici, parce que le piteux Sganarelle est pris au piège de ses propres instincts animaux, et qu'ainsi c'est lui-même qui se met la corde au cou. Du reste, Ja menace de mort que lui fait le frère spadassin n'est guère sérieuse ; les coups de trique la tournent en farce.
morale. Ce qui le détourna de marier Dorante sous la contrainte de deux épées levées, ce ne fut pas une perversion ou une facilité excessive de conscience, mais simplement son respect de la distinction des genres en littérature. Les Espagnols méconnaissaient cette distinction; lui, Français, y est fidèle. Il voulait une comédie gaie.
Laissons donc la question du dénouement. Attachonsnous à l'air et aux démarches de Dorante. Est-il vrai, comme Corneille le soutient*, que dans ce galant personnage « le crime soit bien peint de ses couleurs, et les imperfections bien figurées » ? Bref, la physionomie du Menteur est-elle, plus que sa destinée, efficace pour dégoûter du mensonge? J'en doute. Il n'est pas repoussant; on a vu que le poète même lui sourit.
Mais quel est au juste le vice que Corneille fait reluire si complaisamment?
11 ne faut pas que le terme grave de mensonge nous abuse; le personnage ainsi caressé n*est pas un scélérat. Il n'est ni un calomniateur, ni un perfide, ni un hypocrite, ni un doucereux. Son vice ne descend pas jusqu'à la bassesse, jusqu'à la lâcheté : c'est une simple hypertrophie des deux facultés d'imaginer et de narrer brillamment. 11 est plutôt un hâbleur, un maître bailleur de bourdes, qu'un menteur qualifié. 11 remanie ou suppose les faits, involontairement d'abord,