‹ La méthode des classiques français: Corneille, Poussin, PascalChapitre 27 sur 74 · Dans le Discours de la tragédie · texte numérisé non relu

Dans le Discours de la tragédie

2. Corneille suit ici Justin, comme on peut le voir par le texte traduit plus haut. Justin parle, il est vrai, de plusieurs jeunes princes, iils d'un second lit et entretenus à Rome. Le poète a simplitié la situation en n'introduisant que le seul Attale.

porter à l'histoire, afin de donner à la figure de Nicomède le relief qu'il voulait.

Prenons maintenant le drame, et voyons ce que Corneille y a voulu mettre.

Trois choses, à ce qu'il semble. D'abord, il y a représenté, avec complaisance, un héros selon son cœur, et la conquête, par ce héros, de tous les esprits qui l'approchent, môme des plus fermés, des plus hostiles, des plus médiocres; et c'est là une démonstration de la toute-puissance de la générosité. Ensuite, autour de ce fier personnage, il a noué une intrigue diplomatique, non pas vague, mais déterminée curieusement par le temps et le pays, car il essaye d'y retracer la politique envahissante de Rome envers les rois alliés. Enfin, à ce tableau d'histoire, il a joint encore une comédie domestique, entre un père faible, une marâtre sournoise et deux fils de lits différents, comédie prise sur nature et toujours vraie.

Contemplons d'abord quelques instants le héros du drame : c'est le héros cornélien tout pur. Une possession de soi parfaite, voilà sa qualité maîtresse. Assailli de perfidies, d'attentats imprévus, il n'en est ni troublé, ni exaspéré, ni même surpris. Ne comptant que sur lui-même et ne se manquant jamais, comment ne serait-il pas calme? Le reste des hommes ne lui donne point d'émoi, et n'a donc nulle prise sur ses résolutions. C'est, pour emprunter un mot du vieux

d'Aubigiié, un « imployable esprit ». Il n'a môme pas à résister aux influences; il ne les sent pas. U a l'impassibilité du roc sous les vents. Une seule fois il a rencontré son maître : Annibal; et cet ascendant inoubliable, unique, auquel il a consenti cette fois, en lui révélant la splendeur d'une énergie supérieure à la fortune, l'a préservé d'en plus subir aucun. Il compare au-dedans de lui l'humanité dégénérée qui l'entoure à ce sublime Annibal, et il la trouve d'une pauvreté de conception, d'une bassesse de cœur à peu près uniforme : entre la reine Arsinoé, le roi Prusias, le prince Attale, l'ambassadeur Flaminius, il ne daigne pas apercevoir beaucoup de nuances. Les trahisons qu'on ourdit çà et là lui font hausser les épaules. Il se plait à combattre à visage découvert contre des adversaires masqués. Il néglige de cacher ses sentiments. Tel il est, tel il se fait voir. On n'obtiendra jaiiKiis de cet entêté, ni qu'il abandonne ses amours on ^v.^ haines, ni qu'il les taise. Jamais on ne vit d'ùinc plus ouverte, plus affranchie de ces petits mensonges de circonstance qui, d'ailleurs, procèdent presque toujours de lâcheté.

Toutefois, ce n'est pas un chevalier simple d'esprit, fort par innocence, un Parsifal. Rappelons-nous à quel point Corneille prise l'ingéniosité, les inventions subtiles, l'à-propos imperturbable. Il a voulu en doter laidement son héros. Qu'on l'attaque avec toutes les poiales d'une parole envenimée : il retourne contre

ses ennemis leurs propres armes. Cet homme des camps est un maître en railleries ; là aussi il est supérieur. Et c'est un des plaisirs que Corneille s'est donnés à lui-même dans ce drame, et donne au lecteur, que d'assister à ces beaux assauts d'ironie entre le prince Nicomède et ses divers antagonistes. 11 pare légèrement, puis, d'un coup droit, il détache la riposte, taquine et déliée avec sa belle-mère, narquoise avec le jeune Attale, foudroyante avec Flaminius. Nous savons qu'il a conquis trois royaumes à la pointe de l'épéc, mais il ne nous est pas montré sur le champ de bataille; nous ne le voyons qu'au repos. C'est seulement dans les combats de parole, que nous pouvons juger sa tactique; toujours son sang-froid domine, infaillible.

11 sait également se retenir dans l'enivrement de la victoire. Il est noble, il pratique la maxime que Virgile attribuait aux Romains : « Terrasser les superbes, épargner ceux qui sont à terre. » Il lui suffit d'avoir désarmé ses adversaires; loin de s'acharner sur eux, il leur pardonne galamment et se détourne, avec un sourire.

... Parmi les généreux, il n'en va pas de même; Ils savent oublier quand ils ont le dessus, Et ne veulent que voir leurs ennemis confus.

(Act. V, se VI.)

Cette magnanimité procède de la très haute idée que Kicomède a conçue de lui-même. Il aime à se voir

en cette attitude, il donne ses actes en spectacle à sa conscience, et sa conscience en est réjouie. Il y a certes de Tinfatuation en lui, une emphase de théâtre, et Ton voudrait retirer de son rôle quelques bravades arrogantes. C'est un glorieux. Mais ici il faut noter un trait singulier; Nicomède est hautain par devoir. Issu d'une lignée de rois, il porte en lui « une ùme royale ». Le poète croit fermement à cette vertu du rang suprême, et dans ses poèmes de cette époque justement il revient sans cesse là-dessus, . opposant aux « âmes royales » des « âmes communes », des âmes de coquins, comme ce Métrobate et ce Zenon, dont le supplice paraît à Nicomède chose négligeable*. Un roi, c'est un homme indépendant, et le seul de tout l'État qui soit indépendant; n'obéir qu'à Dieu seul, voilà son caractère à part. Réfléchissez, par exemple, pourquoi le théâtre de Corneille offre tant de reines à marier qui semblent n'avoir rien autre à faire que d'être en visite dans quelque cour voisine pour s'offrir, elleg et leurs royaumes : Rodogune, Laodice, Viriate, Bérénice, etc.; c'est que, de par leur dignité, elles ne relèvent de personne; leur volonté est maîtresse, circonstance que la poétique de notre auteur exigeait; simples princesses, c'est-à dire filles, femmes, sœurs

1. Corneille porte si loin ce préjugé d'une liiéiarchie das âmes, modelée sur celle de la naissance, qu'il distingue dans Don Sanche (1650) des âmes de comte^, des âmes de marquis^ c'est-à-dire d'une vertu honorable, et des âmes royales, c'est-à-dife sublimes.

OU mères de roi, elles eussent été sujettes, une \olont6 autre aurait eu prise sur elles. Telle est, pour Corneille, l'importance singulière de l'autonomie, laquelle ne se trouve que dans les souverains. Eh bien, Kicomèdc est précisément le champion jaloux de ce privilège royal ; il défend la souveraineté en la personne vacillante de son père, et c'est son propre héritage qu'il sauvegarde ainsi, contre les empiétements de l'étranger; il la défend en sa maîtresse, Laodice reine, sur les décisions de qui nul n'a droit d'entreprendre*. Moins superbe, il manquerait à ce qu'il doit à ses prédécesseurs, à lui-môme, à ses successeurs, à l'intangible royauté.

Et par cette conduite inflexible, il s'assujettit tous les cœurs. Laodice l'aime au point de le copier naïvement dans ses paroles et dans tout son air; elle se fait gloire d'être son écho simplement. Son frère cadet, Attale, qu'on tente de lui opposer, qui est son rival en amour, et qui d'abord essuie de lui maint aft'ront, est néanmoins travaillé par l'ascendant de cet esprit hautain, comme Nicomède lui-même l'avait été par Annibal jadis; la fierté royale innée chez les deux frères' a plus d'empire que les plans de conduite suggérés du dehors; le sang l'emporte; le jeune prince

i . Voyez, en particulier, la scène m, de l'acte IV. 2. Nicomède dit bien à son frère :

Ah! laissez-moi toujours....

Reconnaître en mon sang un vrai sang de monarque.

(Acte V, se. ix.^

15i LA MÉTHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.

reconnaît chez son aîné un semblable, mais un maître. Il est intimidé, puis gagné, sans que Nicomède ait rien fait que le rudoyer. Comme dans le même temps il est désabusé de ses illusions candides sur la bienveillance désintéressée de Rome, il s'engage dans le parti le plus généreux. Au moment où un guet-apens va le délivrer de son terrible concurrent, il empêche qu'une main vile ne s'empare d'une personne royale, et il tue lui-môme le misérable Araspe, « âme commune » et insignifiante, pour délivrer le frère qu'on voulait lui faire haïr. Belle péripétie de drame, mais non de mélodrame, car le geste imprévu d'Attale ne fait que signifier la révolution opérée dans son cœur. Prusias le roi poltron, ombrageux et fourbe; Arsinoé la marâtre insidieuse, Flaminius le sec diplomate, sont subjugués aussi, tout d'un coup, par la clémence du bon chevalier, dont un quart d'heure avant ils parlaient de jeter la tète au peuple, du haut d'un balcon. Ils s'inclinent, ils demandent la paix. Et cela fait un dénouement peu vraisemblable, mgiis plein de sens. Le voilà donc, le vrai moyen de conquérir les esprits : le dernier acte de Nicomède en donne une illustration très claire. Selon Corneille, la force d'âme agit sur ceux mêmes qui la nient; elle agit toute seule, sans dessein prémédité d'agir, par la simple présence, comme le soleil. Nous avons vu déjà, à la fin de Polyeucley une conversion générale produite par la grâce que le martyre dispense. Ici le miracle est moins

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LE CLASSICISME Î)E CORIN'EILLE. 155

émouvant; mais justement au baisser de rideau de cette tragédie d'antichambre, combative et lendue, ce désarmement de tous les égoïsmes, subjugués par la grandeur d'âme, est très significatif. Cette fois toute idée mystique d'une transfusion de la sainteté est à cent lieues de notre esprit. Il n'y a ici nulle magie, nul prodige. Et d'autant mieux la prise de possession des faibles et des passionnés par ceux qui d'abord se possèdent eux-mêmes, apparaît avec la netteté d'une loi.

Vous voyez que la figure de Nicomède et son action sont marquées au coin particulier de Corneille. On y trouve aussi une notable conformité avec l'humeur, le goût, les idées du temps. Mais ici il faut rester dans la note juste. C'est se tromper que de chercher dans cette tragédie quelque allusion aux événements contemporains; Corneille ne fait pas d'allusions ^ Sans doute les premiers spectateurs en imaginèrent plus d'une ; on était alors en pleine Fronde ; « les princes étant sortis de prison dans le temps qu'on représentait Nicomède, raconte bien plus tard un éditeur*, quelques vers donnèrent matière à des applications qui augmentèrent le succès de cette tragédie ».

i. Plus tard seulement, quand Louis XIV fascinera tous les yeux, il fera des allusions claires à la majesté du roi : en 1667, dans Attila^ en 4670, dans Tile et Bérénice.

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