‹ La méthode des classiques français: Corneille, Poussin, PascalChapitre 26 sur 74 · Fragments du livre XXXlï · texte numérisé non relu

Fragments du livre XXXlï

2. Voy. Polybe, XXIX, il ; XXXI, 14; Tite-Live, XXXVII, 52, 59; XLI, ^i; Appien : Guerres de Mithridate^ II, VII; Diodore, fragments des iiuTS XXV, XXXII. Ce dernier (contirmé d'ailleurs par tous les autres) çi'eiprime ainsi : a Prusias se montra tout à fait indigne delà majesté

un personnage qui, Irait pour trait, en fût le vivant contraste. Le misérable roi de Bithynie est connu surtout pour avoir voulu livrer Annibal suppliant ; Tite- Live raconte les derniers moments de ce héros * : « II n'avait nulle confiance en la franchise des rois, dit-il, et il avait particulièrement éprouvé l'inconsistance de Prusias.... 11 chargea d'imprécations la tête et le royaume de celui-ci, invoqua les dieux hospitaliers témoins de la trahison, et il but la coupe mortelle. » Voilà l'épisode qui demeure attaché au nom de Prusias. Nicomède sera donc, pour faire antithèse à son père, l'élève affectueux d'Annibal, son héritier, son vengçur; l'esprit opiniâtre du grand ennemi de Rome a passé en lui.

Mais ce parti pris de transfigurer Nicomède entraîne le poète à refondre entièrement son histoire. Si ce

royale par les honteuses flatteries que, pendant toute sa vie, il ne cessa d'adresser aux puissants du jour. Des envoyés de Rome s'étant rendus près de lui, il déposa les insignes de la royauté, la pourpre et le diadème, et, travesti en esclave nouvellement affranchi, il sortit à leur rencontre, la tête rasée, portant le bonnet blanc, la tunique et la chaussure d'esclave. En saluant les députés, il se donna le nom d'affranchi^ expression si ignoble qu'il serait difficile d'en trouver une plus vile. 11 s'était d'ailleurs rendu coupable, avant cette époque, de bien d'autres bassesses. Entré dans le Sénat, il s'arrêta prés de la porte en face de l'assemblée, et, les mains baissées, il se prosterna devant les sénateurs assis (il baisa le seuil, rapporte Tite-Live), en prononçant cette exclamation : « Salut, dieux sauveurs ! » exclamation qui mettait le comble à la plus honteuse flatterie, et indigne tout à fait d'un homme. Le discours qu il tint dans le Sénat fut si ignoble qu'on aurait honte de le rapporter, d Corneille a plutôt adouci le personnage.

i. Tite-Live, XXXIV, 60.

jeune prince est un héros, il faut bien qu'il se conduise noblement. Nous ne pouvons admettre qu'il ait voulu tuer son père : il faut changer cela. « J'ai beaucoup osé dans Nicomèdej avoue Corneille*; Prusias, son père l'avait voulu faire assassiner dans son armée ; sur l'avis qu'il en eut par les assassins mêmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit ce malheureux prince à se cacher dans une caverne, où il le fit assassiner lui-môme. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là, et après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide, j'ai cru que je pouvais me contenter de le rendre maître de la vie de ceux qui le persécutaient, sans le faire passer plus avant.... » Ainsi le fond môme de l'aventure des deux rois bithyniens est corrigé, adouci, humanisé. Autre changement : le prince Nicomède n'est plus pensionnaire des Romains; au contraire, continuateur d'Annibal, il les hait et s'est toujours soustrait sauvagement à leur contact. Le nourrisson et l'otage de Rome, c'est un autre fils de Prusias, né d'un second mariage : Corneille emprunte pour le désigner le nom des rois de Pergame : Attule*. L'indépendance du frère aîné et l'état de sujétion du cadet feront ainsi un vif contraste. Telles sont les retouches que le poète dut ap-

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