Bellori. Le vite de Pittari.... (1672, in4*), p
mencé à ourdir sur le fait de la peinture », il ajoute : « Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse». La vieillesse venue*, l'ouvrage reste encore à l'état de projet, car sept mois avant sa mort, félicitant l'abbé de Chambrai de son livre De la Perfection de la Peinture, il lui laisse entendre que ce livre ne peut passer que pour une introduction au véritable traité à faire « au bénéfice de la peinture » et de ce traité désirable, il lui crayonne un sommaire rapide. Mais enfin, ce Traité, Poussin l'a-t-ilfait? Les contemporains l'ont cru; le titre en circulait même déjà : Traité des Lumières et des Ornbres ; une gravure du xvn® siècle représente le maître appuyé sur ce livre monumental. Cependant une lettre que Giovanni Dughet, deux mois après la mort de Poussin, écrit à M. de Chantelou*, nous certifie que le livre ne s'est pas trouvé parmi les papiers de son beau-frère, par la bonne raison qu'il n'existe point. Ce fameux Traité des Lumières... n'était, paraît-il, qu'un manuscrit du P. Matteo Zoccolini, professeur de perspective, que l'on avait vu souvent entre les mains de l'illustre défunt. Ainsi, soit qu'il ne se fût jamais arrêté de peindre qu'exténué par l'âge et la maladie, soit qu'il eût été rebuté par sa douloureuse difficulté à écrire. Poussin
i. Lettre du 29 août 1650. Je dois avertir que je n'ai pas retrouve le manuscrit autographe de cette lettre. Je le cite d'après le recueil de Quatremère (p. 316).
2. Le 23 janvier 1666. On trouvera la traduction de celte lettre dans le recueil de la Correspondance de Poussin, par Quatremère, p. 557.
est mort sans avoir expliqué les principes qui l'avaient guidé.
Il nous reste de lui seulement, en fait d'écrits théoriques : la lettre apologétique à M. de Noyers (d'avril 1642), où il donne en passant quelque aperçu de sa manière d'observer la nature* ; la lettre à M. de Chantelou (du 24 novembre 1647) sur les illbdes musicaux dans la peinture, touffue et peu claire ; la lettre à M. de Chambrai (du 7 mars 1665), d'une scolastique très nue, dont un mot seul est à retenir : « ... Puis viennent... la vraisemblance, et le jugement partout. Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni cueillir, s'il n'est conduit par la Fatalité' ». Enfin nous avons trois pages in4** écrites en italien que Bellori a retrouvées autographes dans la bibliothèque du cardinal Camillo Massimi et qu'il publie (avec les mesures de V Antinous qui y étaient jointes), en appendice à la biographie de Poussin (1672)'. FI y met ce titre : Osservazioni di Nicolo
i. Reproduite en partie, résumée en partie dans Félibien, EtUreliens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellents peintres (éd. de 1696, in^"), t. Il, p, 540-548.
2. Allusion à Virgile {^n. VI, 146). « ... Namque ipse volens facilisque sequetur^ Si te fata vocant. »
3. Ces Osservazioni ont été traduites en français par Gault de Saint- Germain en 1806 (Vie de Nicolas Poussin, p. 81-84), puis en 1903, par M. Georges Rémond, dans la revue L'Occident (novembre 1903, p. 230- 232) ; mais ces traductions sont fort loin d'éclaircir le texte : la première est infidèle, la seconde inextricable par endroits (sans parler des fautes d'impression).
Pussino sopra la Pittura. Ce petit écrit doit être tenu pour authentique, bien que l'original en soit égaré ; le cardinal Massimi qui le détenait fut lié très familièrement avec Poussin ; c'est pour lui que fut peinte sa dernière toile : Apollon et Daphné; le manuscrit n'avait pas dû passer par des tiers ; puis Bellori luimême nous est un garant sûr, car il connaissait bien l'écriture de Poussin, et sa bonne foi est établie d'ailleurs. Moins balbutiées que les indications éparses dans les Lettres, mais incohérentes toujours et abstruses tout autant, ces « Osservazioni » traduisent un effort pour se hausser à une théorie platonicienne de l'art; elles ne gardent pas la trace d'une expérience. Évidemment Poussin tâche à dépersonnaliser sa pensée; il n'y réussit que trop bien. Si nous le cherchons lui-même, nous sommes déçus.
Essayons de suppléer à l'insuffisance de ces fragments. A la lecture qu'il en faut faire d'abord, ajoutons la réflexion sur l'œuvre peinte ou dessinée de Poussin, qui s'explique assez d'elle-même. Peut-être aurons-nous ainsi quelque idée des règles qu'il a suivies dans son travail.
Il me semble que je n'y mettrais pas trop du mien, en lui prêtant les quatre idées directrices que voici. (Non que je prétende qu'il les ait conçues distinctement, mais sa pratique les suppose, et elles servent à en fixer le sens; je dirai même qu'elles sont siennes
d autant plus authentiquement qu'il ne les a pas extériorisées en formules.)
Première idée : Se tenir au-dessus de son ouvrage^ en pleine clarté et liberté, de manière à se donner d^ abord une connaissance exacte des objets;
Deuxième idée : Retrouver la peinture des anciens, laquelle, étant perdue, ne nous est connue que par des descriptions écrites et par quelques témoignages sur ses effets paihéliques ;
Troisième idée : Traiter la nature non comme un modèle à interpréter, mais comme un langage par lequel se peuvent exprimer et communiquer les diverses émotions ;
Quatrièine idée : Renforcer V émotion par la subordination de tous les détails à Veffet unique que Von veut produire.
« Mon naturçl me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion, qui m*est aussi contraire et ennemie, comme est la lumière des obscures ténèbres . »
Lettre à M. de Chantelou, du 7 avril 1642.
La maxime de « tenir toujours l'esprit au-dessus de son ouvrage » est celle que suivait M. Pascal le père, dans l'éducation de son illustre lils. Entendons par là qu'il ne présentait à l'enfant aucune difficulté, avant qu'il ne l'eût reconnu capable de la surmonter par ses propres forces. Pour un homme fait, qui se discipline lui-même, celte règle est un engagement de lie pas se laisser prendre par les choses, mais, d'abord, de s'en emparer en les comprenant. Car d'être pris par des choses dont la nature réelle nous est inconnue, en n'ayant égard qu'à l'agrément que nous y trouvons, c'est nous enchanter de nous-mêmes stérilement. Celui qui, artiste ou bien savant, veut sortir de son rêve, doit se poser devant le monde comme un miroir uni, exact, sans trouble, et seulement intelligent.
« Intelligence » et « assiduité au travail », voilà ce qui fait d'abord le grand peintre, selon Poussin. U ne peut se promettre que la seconde de ces qualités, et « si la première ne chemine pas d'un pied égal »,
il n*aura du moins rien négligé pour la stimuler*. Il ne cultive aucune faculté plus diligemment que son zèle pour comprendre et savoir à fond. Lorsque Descartes, dans les ReguUe, recommande ces deux points : Ne pas supposer vrai ce qui est faux, et tâcher de parvenir à la connaissance de toutes choses, il énonce aussi bien une maxime de Poussin à son travail. Le peintre n'opère jamais que sous le contrôle d'un autre lui-même, qui est de sens froid toujours et ne le laisse point vaguer. « Je ferai tous mes efforts pour satisfaire à l'art, à vous et à moi, » écrit-il à M. de Chantelou*; l'on se rend compte que le juge nommé le dernier n'est pas le moins sévère, ni le moins libre. Gardons-nous de faire la théorie de ce dédoublement ; contentons-nous de décrire; esseyons de cine'matographier cette abeille dans le mystère de la mellificalion. Peut-être saisirons-nous ainsi, de façon concrète, sans quitter d'un pas l'homme vivant et travaillant, ce qu'est la méthode classique.
D'abord Poussin, pour se mettre à l'ouvrage, veut être parfaitement sain, net et libre d'esprit. C'est ce qu'il appelle sa « bonne veine » ou son « temps d'élection » ' ; il aime mieux « interrompre tout à fait le travail commencé que d'y employer par intervalles les forces épuisées d'un esprit languide ». Dans ses