‹ La méthode des classiques français: Corneille, Poussin, PascalChapitre 39 sur 74 · Môme leltre du 24 novembre · texte numérisé non relu

Môme leltre du 24 novembre

Le catalogue de ses peintures ne révèle nulle préférence, puisque l'agreste nature et l'histoire violente, le profane et le sacré, l'orage et la sérénité, l'austère et le caressant s'y font équilibre*. Les disparates sont telles, dans une collection de tableaux de Poussin» qu'ils se nuisent l'un à l'autre par la juxtaposition : M. de Chantelou, qui en possède une galerie pleine, les a sagement recouverts de rideaux, qu'il ne tire qu'un par un ; ainsi la contemplation est successive , Poussin l'en approuve, « Car, de les voir tous ensemble, cela distrait et fatigue l'attention' ». Si elles se ressemblent si peu entre elles, ces productions d'un seul auteur, c'est que l'auteur d'abord a mis ses soins à ce qu'elles ne lui ressemblassent pas trop à lui. 11 ne s'est pas miré dans ce qu'il faisait. La glace est diaphane, achromatique, et laisse considérer les choses seules. Évidemment Poussin n'a pas joui de l'idée que du plus loin qu'on verrait son Narcisse^ on s'écrierait : « Voici un Poussin ! » — mais bien : « Voici dans un crépuscule languissant et ardent un

demi-dieu mort d'amour. » Qu'importe l'auteur!...

1 . Smith, l'auteur du seul catalogue que nous ayons de l'œuvre de Poussin, dit dans sa préface : « The présent Catalogue will shew that Poussin's talents were versatile aud adapted with almost equal success to the différent classes of history, poetry, and landscape painting. o (A Catalogue raisonné of the works of the most eminent Dutch, Flemish and French Painters. — Londres, 1842, in-S*»). Je pense que le mot versatile correspond au français « souple ».

2. Lettre du 22 jum 1648. — Cf. le Journal de la visite en France du cavalier Bernin, et Edm. Bonnaffé. Dictionnaire des Amateurs français du wn" siècle^ p. 55.

Entière liberté d'un jugement dépris de soi, objectivité parfaite, infatigable souplesse de Timagination, ce ne sont pas trois dons de l'esprit, mais un seul.

Lor>qu'ensuite Poussin se met à peindre, son travail est déjà fait*. Omnia prœcepi atque animo mecum ante peregi. Il a suivi le précepte du Dominiquin, « qu'il ne doit sortir de la main d'un peintre aucune ligne qu'elle n'ait été formée auparavant dans son esprit* ». La main, il est vrai, lui résiste. Ah! si elle lui voulait obéir, il serait capable de bien faire ; — mais elle ne fut jamais légère, et l'âge la fait trembler. En effet les dessins {par exemple ceux du Louvre, collection His de la Salle) révèlent en môme temps qu'une autorité, une certitude magistrale dans la mise en place, une étrange timidité du trait. Là travail d'intelligence, ici travail manuel. Les épaisseurs, en revanche, sont d'une indication puissante. On reconnaît que Poussin a souvent modelé en rondebosse; on tourne autour de ses figures. C'est là un signe que la débilité n'est que dans les doigts.

Le moment venu de poser ses tons, il s'applique à éteindre son esquisse, à la reculer dans l'espace, à interposer de l'air. Sa touche est lisse et unie; il colorie exactement les surfaces, l'une après l'autre,

1, a L'idée du tableau est conçue, et le travail de l'esprit est aciievé. 'Le sujet est un passage de la mer Rouge par les Israélites fugitifs ; il sera composé de vingt-sept figures principales. » (Lettre du 22 déc 1647.)

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