‹ La méthode des classiques français: Corneille, Poussin, PascalChapitre 4 sur 74 · DESJARDINS. MÉHI. CL. FR · texte numérisé non relu

DESJARDINS. MÉHI. CL. FR

mis à part ses ouvrages mômes, sont rares et effacées.

Il était né (à Rouen, le 6 juin 1606) au temps où la France était pacifiée et unifiée sous Henri IV. Il était de petite bourgeoisie provinciale, et on ne voit pas qu'il ait été entouré d'autres personnes que de gens de robe casaniers et modestes. Jusqu'à vingttrois ans, il fut un des leurs ; il s'annonçait comme devant les continuer. Tout ce qu'il y eut chez lui d'agissant, d'héroïque, il le tira donc de lui-même, puis de ses livres. Il faut se le rappeler : c'est dans une bibliothèque, au milieu des auteurs anciens, puis des espagnols, qu'il apprit ou devina la violence des passions. Sa tragédie est sortie de son imagination solitaire et de ses lectures : elle est presque entièrement une construction de l'esprit, beaucoup moins et seulement par endroits une imitation de son expérience.

Hais que lisait-il? Elève des Jésuites, qui enseignaient très bien le latin et les formes de langage en vers et en prose, il connut aussi bien que peut le faire aujourd'hui un professeur de métier, les grands auteurs de Rome. Il les imita même dans des compositions poétiques ou oratoires en latin, dont plusieurs encore conservées, sont plus qu'adroites, et vraiment personnelles. Il savait donc remarquablement la langue. En revanche, il n'avait pas appris le grec; il n'en devait pas avoir moins de respect superstitieux, plus tard, pour le grec d'Aristote : au con-

traire. Mais à se cantonner dans l'élude des maîtres romains, on acquiert un goût de la pompe et des formules, au mépris quelquefois du naturel et de la finesse, qui sont cho<^es grecques : la lillératurc latine, en son ensemble, est destinée à la déclamation à voix haute, c'est une littérature d'assemblées. On retrouve cette marque chez Corneille.

Ce n'est pas Virgile, parmi les poètes latins, qu'il aima le plus, ni tel autre de ces demi-grecs déjà cosmopolites et modernes, mais Sénèque le tragique et Lucain*. Ces poètes philosophes, nés en Espagne, ajoutent Temphase de leur nation à la hauteur stoïcienne. Et avec cela, la Pharsale de Lucain est peutêtre un poème plus strictement romain que ceux de l'âge d'Auguste. Il est remarquable, en effet, qu'à la fin du V"" siècle de notre ère une recrudescence du sentiment national se soit manifestée justement chez ces provinciaux qui n'étaient que les enfants adoptifs de Rome. Quelle attraction exerçait cette capitale delà civilisation pour que ses idiotismes de sentiment et ses vieux cultes se soient ainsi réchauffés, après des siècles, au cœur des peuples conquis et longtemps ennemis ! Cette attraction opéra encore sur Corneille, après seize cents ans; car ce Normand, non moins que l'Espagnol Lucain, eut pour la Rome antique les sentiments qu'on a pour sa patrie; il en épousa les

I. n remercie M. de Zuylicbem de Testimc qu'il témoigne à son c bon ami Lucain » (Lettre du 6 mars 1649).

4 LA MpilODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.

maximes politiques, il fit parler à ses héros un langage pareil à celui qu'ils tiennent sur les monuments ; il les évoqua peut-on dire, ou les retrouva en lui; c'est chose merveilleuse de voir avec quelle sûreté il « conserve à ces vieux illustres les caractères de leur temps, de leur nation et de leur humeur* ».

Est-ce par une suggestion des harangueurs latins que Corneille s'excite à débattre contradictoirement des intérêts? Est-ce plutôt qu'il eut une expérience personnelle du barreau ? 11 avait acheté une charge d'avocat à la Table de Marbre de Rouen*, et il dut s'apprendre pour cet office, à « être pointilleux », comme il dit. Ses ouvrages témoignent qu'en outre de son don de pathétique, qui est incomparable, il possède parfaitement les procédés des discours. Il est un très méthodique orateur en vers. Au reste les dramatistes du temps sont, en majorité, des avocats. Corneille d'ailleurs conserva longtemps ses fonctions de judicature(de 1629 à 1650) : la même année où il donna Polijeucte, on l'entendit requérir contre les pilotes de Villequîer, qui prétendaient s'imposer à tous les bateaux havrais dans les eaux de la Seine'.

i. Ce sont ses propres termes, dans une lettre à Saint-Evremond.

2. C'était la chambre du palais de justice où se plaidaient les affaires d'eaux et forêts et de navigation. Voici le titre exact des deux fonctions occupéps par Corneille : avocat du roi ancien au siège des eaux et forêts^ et premier avocat du roi en Vadmirauté de France, au siège général de la table de marbre du palais de Rouen.

3. Voy. F. Bouquet. Points obscurs de la vie de P. Corneille. Appendice I.

Il paraît avoir été un acharné travailleur, exact, méticuleux ; préoccupé de l'orthographe des éditions de son théâtre et de la forme des caractères d'imprimerie, recorrigeant sans cesse ses vers, pour se satisfaire lui-même, en un temps où une entière négligence de ces choses était la coutume des poètes de théâtre. Il était le contraire d'un improvisateur; il pesait chaque mot. Au moment même où il paraît transporté par le sublime du sentiment, il se surveille, se rectifie, introduit des distinctions très fines. Et telle de ces distinctions est une flèche de clarté sur les états les plus confus et passionnés de l'âme. Lorsqu'un de ses personnages dira, par exemple, qu'il est ému sans être ébranlé, ou qu'une femme jalouse lui îdiil pitié sans lui donner d'a/armes, cet effort pour préciser par des oppositions ce que l'on ressent, est certainement un gain, non pour la littérature seule, mais aussi pour la conscience. Avec son habileté d'analyse, il a donné à celle-ci une différenciation, une exactitude, que l'âge précédent n'avait pas connues. J'avoue que parfois, quand il tâche ainsi à expliquer les replis cachés d'un cœur, il lui arrive de s'entortiller dans ses phrases, et d'y dépenser plus de mots qu'il n'est nécessaire ; mais c'est qu'en son temps, la langue était trop grosse pour un travail fin. Et là encore, les distinguo de ce grand avocat déterminèrent un progrès qu'on n'aperçut que plus tard.

On sait que ce pur Normand demeura fort affec-

<i L\ MKTIIOhK DES CLASSIOrES FilANÇAIS.

tionné à sa province et à ses origines. Sa muse est une « Muse de province », dit-il encore dans la dédicace d'Horace. Obligé par ses premiers succès aux théâtres du Marais el de Tllôtei de Bourgogne de venir souvent à Paris, et d'y paraître dans tes sociétés polies, il ne s'y établit qu'en 1662*, à cinquante-six ans, son œuvre faite, et au moment où déjà une autre école littéraire s'emparait du public. C'était l'année de VÉcole des Femmes : sous une forme toujours décalquée de l'antique, c'était bien vraiment autre chose, un esprit qu'on peut appeler parisien, qui voulait du naturel avant tout, fuyait l'emphase et les pointes, et qui ramenait l'art à une imitation de l'humanité telle quelle, sans visées morales. Corneille était dès lors trop âgé et trop féru de sa gloire pour se plier à cette forme d'art nouvelle. Il s'obstina dans sa préférence pour ce qui lui était apparu grand et beau au temps de son succès. Il resta fièrement provincial. On trouve, il est vrai, dans ses comédies de jeunesse, quelques peintures de l'élégance parisienne d'alors, de la Galerie du Palais^ de la Place Royale^ et dans le Menteur^ une esquisse des « grands bâtiments », des « superbes toits », bref du pays de romans « que

1. Lorsque Corneille fut élu à l'Académie française, en 1647, comme Fusage constant de la Compagnie demandait que ses membres résidassent à Paris, il fit dire « qu'il avait disposé hes affaires de telle sorte qu'il pourrait y passer une partie dé l'année. (pEbLisâoN, Hittoire de V Académie,)

LR aASSlClSME DE GOKNEILLK. 7

Richelieu avait évoqué en plein Paris; il vante les Tuileries,

Le pays du beau monde et des galanteries;

mais il se sent dépaysé dans cette « île enchantée » ; son observation est à la fois émerveillée et narquoise, comme sont les gens de la campagne introduits à la ville. Témoin ces vers qu'on lisait dans les premières éditions du Menteur (1644-56) :

Ce qu*on admire ailleurs, est ici hors de mode ; J'en voyais là* beaucoup passer pour gens d'esprit, Et faire encore état de Chimène et du Gid, Esiimer de tous deux la vertu sans seconde, Qui passeraient ici pour gens de Tautre monde, Et se feraient siffler, si dails un entretien Ils étaient si grossiers que d'en dire du bien. Chez les provinciaux, on prend ce qu'on rencontre*...

Voilà une humilité où se mêle un grain d'amertume. On comprend, en effet, que les gens de Paris aient semblé à Corneille trop enclins à la critique et trop bien défendus contre cet enthousiasme qu'il voulait inspirer.

Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés; L'efiTet n'y répond pas toujours à l'apparence.

{Ibid.)

d. Là, c'est-à-dire là-bas, dans ma province.

2. Acte I, se. i, v. 63. Le ton de rancune personnelle qui perce dans ces vers de l'auteur du Cid fut cause qu'ils disparurent des éditions suivantes»

X LA MÉTHODE DES CLASSIUIES FHANijAlS.

Poui- lui, plus il découvre cette société frivole, de médiocre aloi, à laquelle la beauté trop singulière de Polyeucte échappe d'abord, plus il se sent porté à la mâle naïveté, qui se conserve dans la retraite. Délaissé après quelques années de gloire par ce public qui s'était vite épris de lui, et aussi vile dépris, il demeura persuadé que ses ouvrages étaient nonobstant au-dessus du goût du jour et survivraient.

N'avait-il pas pour lui toujours les doctes, qui vivent à l'écart, Constantin Huyghens aux Pays-Bas, Isaac Vossius, Waller, Saint-Evremond, en Angleterre? N'avait-il pas, surtout, ses fidèles concitoyens de Rouen, cercle animé et puissant, qui s'était serré autour de lui dans la querelle du Czd? N'avait-il pas enfin tout ce qui, dans les provinces, lit et réfléchit? Voilà son public à lui, peu bruyant, mais peu changeant. En effet, même après sa mort, lorsque Racine ne parvenait guère à se répandre dans la nation, Corneille se maintint, réimprimé et partout lu*. N'étant plus à la mode, il durait, s'incrustait, devenait insensiblement ancien et sacré.

L'écrivain qui veut garder la faveur doit avoir, outre la faculté de renouveler son art, celle de serpenter doucement dans le monde ; il faut qu'il plaise aux puissants, ménage les jeunes, pressente le goût nou-

1. Quarante éditions d'ensemble des Œuvres de Corneille, de 1648 à la Révolution [Bibliographie cornélienne ^ par Emile Picot). Racine n'en obtint pas le quart autant.

veau. Tel Voltaire. Corneille était inégal à une tâche si déliée et de tant de suite. Il n'avait pas le maniement des amours-propres. Sa prudence normande lui faisait craindre, il est vrai, comme à son Prusias, de se brouiller avec la République^ pris pour juge dans une querelle fort vive sur le mérite de deux sonnets, il enveloppa et entortilla son avis, de peur de désobliger les uns ou les autres ; voyant que deux congrégations se disputaient le véritable auteur àa Y Imitation de Jésus-Christ y il n'eut garde d'exprimer tout net ce qu'il pensait. Mais quoi ! il ne suffit pas de se tenir le plus qu'on peut sur la réserve, il faut encore calculer ses démarches et solliciter la chance. C'est où Corneille échoue.

Tant que Richelieu vécut, notre poète fut gêné par cette volonté despotique étendue à toutes choses. Sa renommée commençante l'avait désigné pour entrer dans la petite équipe de cinq écrivains que le cardinal tenait sous ses ordres afin d'exécuter ses plans de comédies. Mais la collaboration est insupportable à un auteur qui a beaucoup d'idées, des procédés de travail instinctifs et encore hésitants, avec une grande impuissance à se communiquer. Corneille s'échappa donc de cet atelier, tout en sentant que par cette indépendance, il contrariait le maître. L'attitude que prit le cardinal lors de l'apparition du Ctd, non par jalousie sans doute, comme on l'a supposé ridiculement, mais par volonté de tenir en bride la poésie

et le théâtre avec tout lê reste, fut pour Coineille une énigme redoutable. Il en ressenlit un grand trouble.

11 n'osa que pousser quelques approches indirectes autour du ministre, tâtant Uoisrobert, son familier, dédiant le Cid même à Mme de Combalet sa nièce; enfin, après trois ans, il se risqua à présenter Horace à Richelieu en personne, dans une épître gênée et trop humble. La mort du tyran vint le relever de celte posture contrainte. Il en exprima son soulagement avec naïveté : il écrivit dans un sonnet que « l'ambition, Torgueil, l'audace, l'avarice » avaient gouverné sous le nom de Richelieu, sans faire attention qu'un jour, rapprochant ses flatteries de son invective, on s'étonnerait de cette revanche peu glorieuse de sa timidité. Il n'avait pas appris, en effet, la façon de se conduire avec les grands, où il faut beaucoup de tact justement pour ne pas se courber trop bas. Avec Mazarin il tomba dans la louange boursouflée, extravagante*. Il avait fait pis encore : il était descendu à comparer la libéralité du financier Montoron, qu'il sollicitait, à la clémence de l'empereur Auguste*. La dédicace qu'il lui composa laborieusement est amphigourique. 11 appelle à son aide les comparaisons et les circuits de phrases pour envelopper un peu l'unique chose qu'il a en tête : la demande d'argent. Sans doute l'usage

1. Dédicace de Pompée (1644) et Remef'citment en yen (édiL Mtrty-Laveaui, X, p. 92).

Page 1