Dédicace de Cinna
CORNKILLi:. Il
du temps admettait ces humilités; la condition dépendante des auteurs les y obligeait; mais Corneille, tout en protestant qu'il ne sait ni ne veut flatter, garde moins qu'un autre la note discrète dans ces hommages convenus. Il ne sait pas flatter, en effet, et, parce qu'il manque de souplesse, il parait manquer de dignité.
Sa timidité un peu sauvage, dont parlent les contemporains, et qui faisait tache à cette époque de sociabilité fleurie, vient sans doute de ce qu'il sentait la disproportion entre sa valeur réelle et le genre de supériorité qui est requis dans les commerces mondains. « Un autre, dit La Bruyère, est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation*. » Et cet autre est Corneille.
Au reste, il parait n'avoir pjs beaucoup souffert lui-même de son incapacité de se profaner, car il l'avoue sans embarras :
J*ai la plume féconde, et la bouche stérile, Bon galant au théâtre, et fort mauvais en ville ; Et Ton peut rarement m'écouter sans ennui, Que quand je me produis par la bouche d*autrui *.
II lisait en effet fort mal ses ouvrages, en bredouillant et avec l'accent désagréable de sa province. Il ne savait pas davantage se restreindre à ces petites pièces
1. Chapitre deê Jugements^ dans les Caractèrei. La Bruyère avait pu recueillir le témoignage de personnes familières avec Corneille.
2. Billet à Pellisson, publié dans Tédit. Marty-Laveaux, X, p. 477.
badines par lesquelles les poètes du temps se faisaient bien venir des femmes, ou acquittaient un quartier de leur pension. Il manqua parla, sans doute, plus d'une aubaine : « Comme Dieu m'a fait naître mauvais courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits, et plus d'estime que d'établissement*. » Les bagatelles n'étaient pas son affaire. Il lui fallait se donner carrière pour bien écrire :
Cent vers lui coûtaient moins que deux mois de chanson *.
Et du reste, il eut toujours une singulière gaucherie pour exprimer directement ce qu'il sentait, pour se mettre lui-môme en scène : il ne parlait à l'aise que sous le masque de ses héros.
J'ignore encor le tour du sonnet et de l'ode, Mon génie au théâtre a voulu m'attacher; Il en a fait mon fort, il sait m'y retrancher; Partout ailleurs je rampe, et ne suis pas moi-même s.
Aussi il n'est personne, de ceux que sa gloire avait attirés vers lui, que cette complète inhabileté à plaire n'ait surpris et un peu déçu. Évidemment, il ne songeait pas du tout à ajuster son personnage sur l'idée que ses ouvrages avaient dû donner de lui. 11 s'appliquait seulement à ce qu'il avait à faire au moment même, se conformant de son mieux au ton que l'usage
1. Avertissement au lecteur , en tête de l'édit. partielle de 1644.