Provinciales, XV, p. 151-153, Cf. XH, p
qui est à soi. Mauvaise méthode; et, en outre méthode ruineuse pour qui l'emploie, car dès lors qu'on parle non pour le vrai, mais pour soi, on n'articule pas un mQt qui ne puisse être retourné demain contre soi. € Qu'il est avantageux, mes Pères, d'avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre ! Je n'ai besoin (|ue de vous-mêmes pour vous confondre. » Dès lors, en effet, qu'imprudemment on quitte le vrai, on est battu d'avance, parce qu^on est divisé contre soi-même; car toute parole suppose le vœu d'être entendu ; mais ici, en avançant quelque propos qui n'est pas vrai, on veut, à la fois, qu'il soit entendu et ne le soit pas trop, entendu de certains, et non de certains autres. On est forcé de souhaiter que les hommes n'aient pas trop de mémoire, ni trop d'application ni trop de capacité de réflexion. On craint tout ce qui les fortifierait; et si pourtant ils se fortifient, on est perdu.
Autre exemple : en 1649, un M. Puys, curé de Saint-Nizier, à Lyon, ayant fait circuler un livre où il était recommandé aux fidèles de pratiquer leurs devoirs à leurs paroisses, les Jésuites crurent y voir un trait dirigé contre eux. Sur le champ, le P. Alby composa contre ce curé un libelle diffamatoire, l'accusant, entre autres choses, de « s'être rendu scandaleux par ses galanteries et d'être suspect d'impiété, d'être hérétique, excommunié, et enfin digne du feu ». Mais M. Puys s'expliqua : « Ce qu'il avait écrit ne s'adressait point aux Pères jésuites » : il n'avait pas
eu la pensée « d'attaquer la Société, qu'au contraire il honorait avec amour ». C'était un allié : aussitôt il redevint honnête homme. « Monsieur, lui dit avec empressement le P. Alby, la créance que j'ai eue que VOUS attaquiez la Compagnie dont j'ai l'honneur d'être m'a fait prendre la plume pour y répondre; et j';m cm que la manière dont j'ai usé m'était permise. Mais connaissant mieux votre intention, je viens vous déclarer qu'il n'y a plus rien qui me puisse empèctitu' de vous tenir pour un homme d'esprit, très échiin\ de doctrine profonde et orthodoxe, de mœurs irrépréhensibles, et, en un mot, pour digne pasteui- tUi votre Église. C'est une déclaration que je fais rutr. joie, et je prie ces messieurs de s'en souvenir*. » De s'en souvenir, oui, et d'oublier le précédent jugoiiunit^ jusqu'à ce que je vous prie de vous ressouvenir du premier et d'oublier le second. Car on passe u\m aisance du oui au non, selon que change, non Tol^jel observé, mais l'intérêt de l'observateur. Au reste uouîs avons ici un exemple achevé de malhonnêteté dans les discussions. Non seulement la variabilité des jugements, dénonce l'égotisme des jugements, c'esl-îi-cliie l'indifférence au vrai; mais la façon que voiUu de substituer à l'examen d'une opinion soit une louantjc, soit une diffamation de la personne qui la propose,
1. Provinciales, XV, p. 147-149. Cette jolie histoire de M. Pu)3 vaut d'être retenue ; elle est d'application constante dans nos polcmîques de parti, et chez d'autres encore que les jésuites.
montre cette incapacité, déjà notée, d'examiner les opinions en elles-mêmes et sans subordonner entièrement son adhésion aux autorités; on se soucie de savoir, non si Topinion est juste, mais quel est celui qui la soutient : qualifié, ou sans titre, ami, ou ennemi; et cette faute de méthode provient encore de l'indifférence au vrai.
4. De la même source sortent encore les autres fautes contre la logique. Dès lors que les jésuites ne sont attentifs qu'à ce qui leur semble utile, et non à ce qui est, leur méthode de démonstration ne saurait être qu'extravagante. Comment serait-elle correcte, alors qu'elle ne vise pas à l'être, mais à faire impression? Le spécieux leur suffit; ils veulent, non pas prouver (la vérité ne les intéressant pas), mais seulement paraître prouver (leur propre autorité et leur pouvoir sur les esprits les intéressant seulement), enfin avoir le dernier mot, non le laisser à la vérité. Au lieu donc de suivre fidèlement la logique, qui les conduirait peut-être à quelque conclusion vraie, mais qui leur donnerait tort, ils sont toujours prompts à la pervertir en douceur, pour la ployer à la conclusion qu'ils veulent.
Par exemple voyez comme ils usent des diversions : serrés de près sur un point, ils laissent là le débat et font une brusque attaque sur un autre point. Supposons qu'il s'agisse de savoir s'il est exact ou non que
les auteurs jésuites « permettent de tuer pour une pomme* » ; bon : voilà une question de fait si précise qu'il est facile d'arriver vite à savoir le vrai làdessus. Mais point du tout ; on répond, à côté, que l'auteur des Lettres provinciales est hérétique « et qu'étant déclaré tel, il ne mérite aucune créance ». Possible, mais ceci est une autre question, et ne dispense pas de répondre sur la première. Et pour montrer que l'auteur des Lettres ne mérite aucune créance, on raconte que, par un larcin dont on soupçonne quelqu'un de ses amis, on a trouvé un tronc ouvert dans l'église Saint-Merri. Grave affaire; mais ceci est une troisième question, qu'on demande, s'il vous plaît, à traiter à part. Car enfin, essayons un peu de classer les questions; « on ouvrirait, dit Pascal, tous les troncs de Paris sans que j'en fusse moins catholique », et sans que cela établît que les auteurs jésuites n'ont pas dit qu'il est permis de tuer pour une pomme. Tâchons, d'abord, si vraiment nous voulons voir clair, de ne pas tout mêler. Pascal, agacé d'un tel manque d'ordre, en arrive « à plaindre » son contradicteur, avec un haussement d'épaules, « de le voir sortir à toute heure hors du sujet, pour s'étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et les morts* ».