Éd. Marly-Laveaux, X. |>. i'JS
bas s'apercevoir que surtout il conçoit et écrit tout autrement, et qu'il fait une révolution. Si on lui eût demandé ce qu'il avait prétendu produire dans ses plus belles pièces, il n'eût rien répondu, sinon qu'il avait lâché de tracer un portrait du Cid, un portrait d'Horace, un tableau d'une des plus belles actions d'Auguste, un portrait des vertus chrétiennes, ou qu'il présente le grand Pompée lui-même1. Bref, il est uniquement occupé de son objet, el de le rendre fidèlement. Sa grandeur git dans son sincère effort pour le traduire avec autant de soin que possible, et sans prétention à se faire admirer lui-même.
Tant qu'il persiste dans celte opinion candide que le sublime de ses^ ouvrages est dans l'âme d'AugusIe ou du vieil Horace, tels que l'histoire les offre, el point du tout dans la faeon dont il les arrange el les fait parler, il est grand. Mais lorsque, devenu habile en son métier, complaisant pour sa propre faculté l'invention, coquet dans sa recherche des difficultés à vaincre, il se flatte non plus de copier la beauté de la nature, mais de créer des beautés d'art, lorsqu'au lieu d'un portrait, d'une peinture, il parle de sa pièce, de sa tragédie, de son poème3, ses œuvres gardent encore la fertilité d'imagination, la subtilité,
I. Expressions tirées des Épilres dédiealuires de ces diverses tragédies.
•1. A partir de Pompée 1641). Pour rire exact, il faut dire toutefois que la dernière tragédie de Corneille (1674, prétend, dans un petit avaut-propos en huit ligues, n'être qu'une peinture de Suréna.
l'éloquence; mais elles sentent l'artifice, la gageure; le naturel n'y est plus.
Voici donc par où il est grand : A partir de trente ans. toute sa vie a été absorbée par la contemplation admirative d'un même objet, qui lui parut certainement beau, intéressant et bienfaisant pour tous; qu'il isola de l'ensemble des choses, retourna en tous sens, pénétra jusqu'au fond, et fît voir à la foule dans des peintures énergiques et naïves. En particulier, de trente à trente-cinq ans, il fut tout à la beauté de cet objet. Aussi, dans celte courte période, il conçut et écrivit de génie. Ensuite il y mêla quelques préoccupations personnelles, beaucoup de préoccupations de métier, systématisa les moyens d'émotion qu'il avait rencontrés en ne cherchant que le vrai; alors il fut encore plein de force, mais échauffe, compliqué, peu plaisant, inhumain; son art s'est réduit en formules. Cependant c'est toujours au même objet qu'il s'attache; il l'a élu définitivement, et s'y lient.
Quel est donc cet objet, le plus beau qui soit, au jugement de Corneille, et quelle gloii e est-ce donc que d'en avoir eu et donné la vision claire?
Cet objet n'est pas la nature visible, le ciel, la mer ou les bois; ce n'est pas davantage la passion, ses plaisirs inquiets, ses douleurs et sa fougue; ce n'est pas même l'élan de L'âme vers Dieu, la foi en sa justice el l'espoir de ses dons infinis; c'est sim-
plement et uniquement le libre arbitre humain. Il fallait l'apercevoir; il fallait encore l'aimer : enfin il fallait y découvrir une riche poésie : tout cela suppose, outre une méditation très ferme, une extraordinaire capacité d'enthousiasme pour les idées que la méditation dégage. Dirons-nous donc, avec La Bruyère, que « ce qu'il y a eu en Corneille de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avait sublime »? — Oukà condition de nous entendie sur le sens du mot : si l'on veut dire que cet esprit sublime^conçoil un type de grandeur chimérique et y ajuste des personnages cela n'est pas exact. La tragédie de Corneille a une bien autre solidité. Elle ne sort pas d'une vision exaltée, mais d'une réflexion poussée et concluante sur la condition de l'homme. La philosophie de Descartes la confirme. « Je ne remarque en nous qu'une seule chose qui nous puisse donner juste raison de nous estimer, dit ce dernier; à savoir l'usage de notre libre arbitre, et l'empire que nous avons sur nos volon les1. »
' Le génie du bonhomme Corneille consiste donc autant à avoir vu à plein, d'une vue claire, le caractère surnaturel de l'action libre, qu'à en avoir imaginé des représentations héroïques .[11 a le coup d'ceil du grand savant, dans les choses morales. Et de l'idée qui sert de support à toute son œuvre nous dirons, non pas qu'elle est sublime, mais qu'elle est vraie.