DE5.TAP.DIN?. MF.TII. CL. FR
sont explicites. Tout ce théâtre est adroit, certes, mais ingénu; il ignore le raffinement du masque.
Le skie d'un poète dramatique devrait être tel qu'on n'y fit pas attention. Il est fâcheux pour l'illusion que toutes les créatures d"un même auteur parlent une langue uniforme. Mais cela sans doute est inévitable. La phrase est empreinte toujours des habitudes de l'esprit. Ainsi Corneille, relevant dans
| l'homme les facultés lucides qui raisonnent et commandent, écrira nécessairement une langue toute
\ logique, tendue, arrêtée, forte, sans tressaillements ni langueurs; homme de théâtre, il y introduira le balancement et le nombre.
Cette langue est-elle originale? A vrai dire, on. trouve, dans la trame de rélocution cornélienne, des. expressions textuelles et jusqu'à des vers entiers de Mathurin Régnier, de Mairet, de Godeau; le moule des phrases de Malherbe y est reconnaissable en cent endroits. Inversement, il est des formules et des morceaux de Rotrou, sut tout de Brébeuf, qu'on pourrait faire passer pour être de Corneille. Et, malgré toutes ces rencontres, à juger dans l'ensemble, la diction de notre poète n'est pas imitée, ni davantage imitable. Même dans une bagatelle, un remerciement au roi, ou un sonnet de circonstance, la griffe du lion parait à quelque trait, et sert de signature.
11 n'est pas facile de caractériser en peu de mots ce
LE CLASSICISME DE CORNEILLE. r,7
style de maître1. Si on le compare à la manière des écrivains antérieurs ou contemporains, il ne parait pas fort brillant. Montchréstien, Sclielandre, Théophile, Rotrou sont plus pittoresques, souvent. Rapproché des Espagnols, Corneille semble abstrait, pauvre, éteint, empêtré de termes qui ne font pas image. Il a l'imagination grande, pourtant; mais il n'est pas sensuel, il ne veut pas l'être. Il ne jouit pas du monde visible, et le laisse là pour scruter le mécanisme des âmes.
Cependant, qu'il s'agisse de nous faire entendre les sentiments qui fermentent dans un héros, voici l'expression découpée, circonstanciée, patiente, appuyée, un peu massive, mais qui ne laisse rien à désirer, sinon peut-être un peu plus d'indétermination et de lointain. Avec cela, il ne faut pas exagérer la raideur de ce ferme style; Pauline et le vieil Horace ont des moments de demi-mollesse, et leur voix n'est pas toujours si assurée. Mais que, du milieu de ces tendresses et de ces plaintes, quelque idée se dégage, et du coup saisisse le gouvernail des volontés, alors le raccourci de la formule brève, impérieuse, enlève tout.
En effet, pour Corneille, l'art de versifier est, essentiellement, l'art de formuler. Il sait bien, sans doute, que le rythme a la vertu de surajouter à l'expression
1. La meilleure caractéristique pcut-êlre qu'on en ait donnée se trouve dans l'Histoire de la liltéruture françnixp de M. G. Lanson, p. 435.
exacte quelque chose qui retentit plus loin, et fait rêver au delà de ce que les mots signifient. Il le dit avec vérité :
Certes, clans la chaleur que le ciel nous inspire, Nos vers disent souvent pins qu'ils ne pensent dire; Et ce feu qui sans nous pousse les plus heureux Ne nous explique pas tout ce qu'il fait par eux1.
Il lui arrive même de laisser échapper, par intervalles, des vers purement poétiques, tantôt radieux, tantôt sombres ou frissonnants :
Grenade et l' Aragon tremblent quand ce fer Drille...,
crie triomphalement le comte de Gormas; et Cinna, troublé à l'idée d'un poignard frappant des personnes royales, murmure avec horreur :
Le coup dont on les tue est longtemps à saigner....
Mais ces éclairs d'une poésie voisine de Shakespeare sont rares chez Corneille. Evidemment il s'en détourne et s'applique ailleurs. Son usage constant, sa méthode, est de se servir du vers comme d'un outil de précision pour anatomiser l'âme, ou comme d'un coup de balancier pour frapper la maxime2. En
1, A Mgr l'éminenlissime Cardinal Mazarin. Remerciements; éd.
Marty-I.aveaux. X, p. 96.
-1. N'oublions pas qu'il est de plus en plus préoccupé du naturel. En l'>t)9, il désavoue, comme trop artificiel, le procédé de style, fréquent chez lui, où les répliques s'opposent vers à vers : « L'entretien île Daphnis avec Clarimond a une affectation assez dangereuse. île
cela comme en tout le reste, il aime la clarté totale, et il professe qu'on ne peut pécher que par manque de l'avoir assez dégagée. Il s'y applique donc, avec sa conscience exemplaire, en honnête ouvrier.
ne dire <|ii<* chacun un vers à la fuis: cela soi l loul à fail du vraisemblable, puisque naturellement un no peut être si mesuré en ce qu'on s'entred i. Les exemples d'Euripide et de Sénèque pourraient autoriser celte affectation, qu'ils pratiquent si souvent, et même par discours si généraux, qu'il semble que leurs acteurs ne viennent quelquefois sur la scène que pour s'y battre à coup de sentences; mais c'est une beauté qu'il ne leur faut pas envier; elle est trop lardée pour donner un amour raisonnable à ceux qui oui de bons yeux, et ne prend pas assez de soin de cacber l'ariiflce de ses parures, comme l'ordonne Aristote. » [Examen de la Suivante.)