Première lettre à M. de Zuylichem I(ii
2. « Maintenant, pour se faire croire excellent poète, il faut être né dans la Normandie ». écrit, non sans jalousie, le sieur de la Pinelière, Angevin, en tête de sa tragédie d'Bippolyte [1655 .
mômes prétendent; l'un deux, Scudéry, s'est écrié : Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles !
Bref, notre poète a déjà la vogue.
Le Cid va lui apporter tout autre chose, la gloire, mais au prix d'une rupture avec tous ces gracieux complimenteurs de la Veuve. C'est que le Cid n'est plus une pièce à la mode, rassemblant les caractères épars dans les diverses productions qui ont cours; c'est une nouveauté forte, qui oblige le jugement public à se renouveler aussi.
Le sujet du Cid est espagnol, et Corneille l'a tiré d'un original espagnol. On a illustré ce fait d'une anecdote. Un certain M. de Chalon, ancien sécrétait e des commandements de la reine Marie de Médicis, s'était retiré à Rouen: Corneille le connut et reçut de lui cet avis : « Monsieur, le genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traités dans notre goût, par des mains comme les vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur Langue; elle est aisée; je vous offre de tous montrer ce que j'en sais et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques endroits de Guilhem de Castro1. » El aiiisi^Tc Cid
I. Celle anecdote a paru pour la première fois ceu( ans plus tm-d, dans le tome II, p. 137, des Recherches sur les théâtre* de Fraisée,
aurait vu le jour par les exhortations d'un officieux. Cette anecdote est peut-être authentique; en tout cas elle est superflue. Depuis huit ans déjà, Rotrou, ami de Corneille, exploitait Lupe de Vega. L'année même du Cid, deux nouvelles de Cervantes étaient portées sur la scène française ; un parlait l'espagnol très communément, comme on le voit par les citations que Corneille fait lui-même et ne prend pas soin de traduire; du reste, dans ses propres pièces de jeunesse, il eu est plus d'une sans doute dont on pourrait retrouver le modèle dans le foisonnant théâtre de Valence et de Séville s'il était mieux exploré.
Il est donc tout simple que la petite édition, laide et incorrecte, des Comédies de Don Guillen de Castro . imprimée à Valence en 1621, soit tombée entre les mains de notre auteur, et qu'il y ait lu sans aide les Jeunesses ou les Enfances du Cid, en deux parties1. Ce Don Guillen de Castro y Bellevis, gentilhomme valencien, pensionné du duc d'Osuna, caractère turbulent et inquiet, esprit ardent, était inorL misérable cinq ans auparavant (le 28 juillet 16Ô1), à l'hôpital de la Couronne d'Aragon, à Madrid. Il n'avait pas été sans gloire, et le roi du théâtre, Lope de Vega, lui avait publiquement témoigné de l'estime. Cependant
de Godard de Beauchamps [1735 . lequel déclare la tenir du P. Tournemine, rédacteur du Journal de Trévoux.
1. Il faut consulter l'excellente édition du teste des Muccdadcs del Cid, donnée avec une introduction et un commentaire, par .M. Ernesl Mérimée, Toulouse, Privai, ÎS'JO.
sa comédie du Cid, avec toute son œuvre, fut bientôt presque oubliée dans son pays même; Corneille l'éclipsa entièrement, et plus tard, en 1058, Don Juan- Bautista Diamante, reprenant le même sujet dans sa comédie El Honrddor de su Padre, négligera son compatriote Guillen de Castro pour ne s'attacher qu'au Cid français.
.Mais Guillen de Castro, à son tour, n'était qu'un arrangeur plein de génie, et la table de ses Jeûneuses du Cid lui arrivait toute faite, enrichie et fixée par une tradition de cinq cents ans. Maints vieux romances, dont une partie notable venait d'être recueillie (1000), dans un Romancero gênerai en neuf parties, avaient tracé, dans l'esprit du peuple espagnol, l'héroïque et rude figure du campeador Rodrigo Diaz de Bivar, qui est le Cid. Castro recueille ces chants traditionnels dans son draine, et souvent, comme le mètre des vers est le même, les y enchâsse tout simplement, avec une gaucherie qui ne déplaît pas1; en sorte que le poème imité par Corneille est plutôt l'œuvre de toute une nation, que celle d'un seul auteur.
Par suite de cette longue transmission de la légende,
1. Vingl-trois romances sont ain^i pillés ou naïvement intercalés dans le drame de Castro; en particulier, les deux romances que Corneille cite dans les éditions de sa tragédie postérieures à 1648 : « Par devant le roi de Lédn, dofia Chimène, un soir... » et « A Chiméne et à Rodrigue, le Roi prit la parole et la main... », il a pu le trouver, par fragments, dans les Jeunesses du Cid.
la figure des personnages s'était modifiée: le Cid n'élait plus le chef de bande intraitable, redoutable à son roi même, dont les vieux romances féodaux gardaient le souvenir; il était devenu loyal sujet, galant et délicat. Doua Ximeiia, son épousée, s"était bien affinée aussi. Mais surtout le sens primitif de l'histoire de leur mariage s'était perdu. Les spectateurs du Cid de Corneille, qu'offusqua la promptitude de la réconciliation opérée par l'admiration et l'amour, auraient été bien surpris d'apprendre que Ghimène, à l'origine, voulait épouser Rodrigue, précisément parce qu'il lui avait tué son père*; c'était une rançon due; l'intérêt de la maison privée de son chef exigeait, selon les idées du xu" siècle, que ce chef fût remplacé, et par qui? — par celui-là même qui avait fait le dommage : un homme pour un homme. Cependant, la conception de l'amour courtois s'ctant répandue, on supposa plus lard que c'était l'amour qui avait porté l'un vers l'autre Rodrigue et Chimène, malgré le sang versé qui les séparait. Et alors, loin que la mort du comte fût le premier motif du mariage, il y devenait un obstacle; on imagina donc une lutte entre le sentiment de l'amour et celui du point d'honneur qui exigeait satisfaction pour le meurtre. Ainsi cette rude et très positive histoire du mariage du Cid devenait un drame de passion. Celte transformation est seulement
]. Corneille, lui-même, s'il s'en esl avisé, n'a rien dit.
commencée dans les pins modernes romances; chez Guillen de Castro elle est tout à fait' accomplie. Dans les Jeunesses du Cid, l'amour est décidément vainqueur du devoir féodal de vengeance, non sans un long combat intérieur, que de 1res belles scènes, etj surtout celle de l'entrevue déchirante des deux amants] traduisent fortement aux yeux.
Corneille fait encore un pas de plus. Et le Cid fiançais devient le Cid définitif, parce qu'en lui la transformation de la légende s'achève, et cette bizarre situation, de la fille épousant le meurtrier de son père, est rendue naturelle. Comment cela?
Par une façon nouvelle et profonde de comprendre l'amour.
On a répété que le Cid de Corneille fait voir l'amour vaincu par l'honneur: c'est là une idée fausse ou du moins superficielle; car Rodrigue et Chimène, d'acte en acte, vont s'aimant davantage, et malgré tout ils s'épouseront. D'autres estiment, au contraire, que Corneille nous a fait applaudir au triomphe de, l'amour sur tous les autres sentiments; Alexandre Dumas fils l'a soutenu, M. Jules Lemaître penche de ce côté. Le paradoxe est joli; mais il ne faudrait pas trop le prendre au sérieux. Que l'on rapproche seulement ici Roméo et Juliette de Sliakespeare; on y verra dépeint l'amour de deux jeunes gens appartenant à deux familles ennemies : ils ne cherchent pas à se gagner eu satisfaisant d'abord à la haine de leurs
pères; ni pères, ni race, ni honneur héréditaire n'existent plus pour eux : leur passion les isole du reste des hommes. Rodrigue et Chimène sont d'une autre j nature : ils plient leur passion à l'inflexible point d'honneur, sans pour cela cesser de s'aimer.
Et ainsi l'on reconnaît que le combat dont les péripéties font tout le Cid, se livre, non pas entre deux sentiments opposés, mais entre deux suggestions contraires, inégalement fortes, d'un même sentiment : l'amour. Première suggestion, toute naturelle : on veut son propre bonheur, par le bonheur de ce qu'on aime; donc le Cid endurera la réprobation de la terre entière plutôt que d'apporter le deuil dans la maison de Chimène, et de la perdre, et Chimène, pourquoi voudrait-elle se torturer elle-même avec tout ce qu'elle adore ? — Mais une deuxième suggestion succède, plus haute, plus puissante : on veut être estimé, et, s'il se peut, admiré de ce qu'on aime; on veut mériter l'amour ; on veut se sentir aimable et grand : donc le Cid pensera : tout, plutôt qu'une conduite qui me rendrait indigne d'elle1; f attire ses méprm en ne nie vengeant pas, c'est pourquoi il faut que je me venge, même sur quelqu'un des siens. car son mépris m'est encore le plus insupportable: au demeurant, un homme sans honneur ne la néritepas; ainsi en écoutant la première et superii-
I. Sont imprimés en italiques les passages empruntés textuellement à Corneille.
cielle inspiration de l'amour, qui est l'envie d'être heureux ensemble, je me rendrais indigne de cet amour, par suite, j"en empoisonnerais toute la vraie douceur, je le tuerais vraiment. Conclusion : il faut que je frappe son père et fasse saigner son cœur, pourquoi? précisément pour la mériter, et précisémeiit parce que je l'aimeT Même réflexion et même conduite en Chimène. Sa générosité doit répondre à celle de Rodrigue: celui-ci l'a offensée pour se montrer digne d'elle; elle doit réclamer sa mort pour se montrer digne de lui1. La première inspiration cède à la seconde, évidemment. Mais il n'est pas vrai que l'amour soit le vaincu, puisque c'est par amour encore que Rodrigue et Chimène surmontent l'amour. Seulement l'amour est un étrange maître, il parait conseiller des choses contradictoires : on ne sait comment le satisfaire : en cherchant le bonheur immédiat? mais c'est un leurre; car le bonheur qui se sent immérité n'est pas longtemps savoureux, et l'on jouit moins de ce qu'on a que de ce qu'on est ; — en s'appliquant à valoir, au pris du sacrifice du bonheur? Mais est-ce encore l'amour, s'il faut perdre son objet pour le mieux mériter? Voilà justement l'angoisse que le Cid expose : la mise en déroute du fantôme souriant de l'amour,
1. Dans VAgesilan de Colchos, de Rôtrou, joué pou avant le Cid. on trouve le paradoxe indiqué : J'ai dû pour mon honneur poursuivre ton supplice V r).
78 LA MÉTHODE DES CLASSIQUES HtAHÇAIS.
par l'amour sévère, réel, lequel exige le renoncement aux satisfactions prochaines. Il n'est pas de plus beau sujet, sans doute. Au premier regard, on le trouve subtil : c'est qu'il est profond. Réfléchisscz-v bien : pesez ce mot : l'amour porte en lui son obstacle*.
Assurément l'obstacle qui s'élève en travers du chemin de Rodrigue est fort particulier et bizarre, il ne se rencontre que dans une société féodale, très vieille; il nous faut de la complaisance pour admettre ce devoir d'immoler un frénétique qui a brutalisé notre père, comme primant tout le reste, au point qu'il devienne impossible de nous estimer nousmème si nous y manquons; il faut faire effort pour nous représenter que tous les gens de bien et môme une tendre fdle, Chimènc, tiennent, sans examen ni hésitation, ce point d'honneur ombrageux et cruel pour un commandement qui déshonore ou glorifie, suivant qu'on y obéit ou non; toute cette aventure est doue fort lointaine.
El néanmoins la situation est éternelle. Au devoir féodal de vengeance, substituez tout autre devoir dont l'accomplissement satisfasse la conscience en déchirant le cœur; substituez simplement ce que nous
I. Ce mot se trouve, admirablement développé, dans Ma Jeunesse, de Michelet (p. 322-340), à propos de Paul et Virginie. C'est une sorte d'énigme qu'il faut pénétrer et qui en vaut la peine. « ... Quel prolit pour moi d avoir appris à ne plus confondre l'amour avec les passions!... Le véritable amour a la flamme cliaste et haute; seul, il porte à l'héroïsme.... »
mettons aujourd'hui sous ce même nom d'honneur, aux significations changeantes, et vous retrouvez tout le combat intérieur du Cid. Il est vrai à jamais que l'amour enferme une contradiction, celle qui s'élève entre le désir et le désir de valoir; que lorsqu'on est séparé par quelque obstacle de conscience, on est d'autant plus arrêté par cet obstacle, que l'on aime plus fortement,
Car tout ce qu'il oppose au cœur, 11 le, puise dans le cœur même1.
El avec cela comme Chimène et Rodrigue en sont un sûr exemple, l'amour ne fait que grandir par ces raidissements de la volonté pour le surmonter.
Yoilà ce que Corneille introduit d'humain, de vivant, d'éternel, dans l'ancienne fable du Cid. A vrai dire, on trouve chez Guillen de Castro quelque indication de ce sentiment qui fait tout le ressort du drame français : « Tu aurais vaincu, Seïïora, dit Rodrigue, si je n'avais imaginé qu'après l'outrage.
tu aurais abhorré comme infâme celui que tu avais
j aimé pour son honneur » (v. 1131-36). Mais c'est là
tout. Et le reste des Jeunesses du Cid fait voir que dans l'esprit de Castro, Rodrigue se décide à combattre le comte, quoiqu'il aime sa fille, et non point
1. Sbllt-Prhdhoume. Les Vaines tendresses. — L'Obstacle. Il faut comparer le poème du Bonheur, du même auteur (troisième partie), et le drame d'Ibsen : Rosmersholm. [L'esprit des Rosmer ennoblit mais il (ne le bonheur.)
du tout parce qu'il l'aime1. Cette dernière contexture, hardie, serrée, paradoxale, et tout de même appuyée sur une psychologie solide, est donc hien proprement l'œuvre de Corneille.
On voit, en somme, que dans le développement de celle étrange fable du mariage du Cid, trois moments se laissent discerner : 1° Selon la tradition ancienne, féodale, brutale, Rodrigue épouse Chimène parce qu'il a tué son père, et pour réparer; il n'est d'ailleurs pas question d'amour entre eux; 2° selon la conception courtoise et galante, suivie par Guillen de Castro, Rodrigue et Chimène s'aiment, et dès lors la double aventure du comte tué par le fiancé de sa fille et du mariage de l'orpheline avec le meurtrier de son père, devient quelque chose de scabreux et de difficilement explicable, dont Castro, compilateur ingénu, se tire comme il peut, non sans incohérence; l'aventure barbare jure toujours avec les sentiments poussés au tendre; 3° enfin, selon l'interprétation fondée sur la science profonde du cœur, que Corneille a donnée,
1. Un détail : tout le monde se rappelle que les stances de Rodrigue se terminent invariablement par le nom de Chimène. Son amour lui
ramène toujours cet objet dans la pensée. Dans Guillen de Castro, le monologue correspondant se compose, d'abord de trois octaves s'aclievant également chacune sur le nom de Ximena; puis d'un long romance épique, et de quatre quatrains (v. 518-585) où l'amante de Rodrigue ne ligure plus; elle est comme effacée de son souvenir. En imposant à toutes les stances celte même chute amoureuse et délicate, Corneille a voulu montrer qu'il n'y a pas simple succession dépensées dans l'esprit du héros, mais enchaînement serré et que c'est encore l'amour qui portera Rodrigue à tirer l'épée contre le comte.
Rodrigue tue, puis épouse (ou épousera), comme clans la vieille légende; il aime et est aimé, comme dans la fiction galante; mais ces deux éléments disparates se combinent sans se contrarier, pourvu que Ton admette que le châtiment d'un affront est un devoir de conscience auquel on ne peut faillir sans infamie; alors Rodrigue tue parce qu'il aune, Ghimène veut tuer parce qu elle aime, car l'amour oblige; toute l'histoire s'harmonise, s'unifie, s'éclaire, devient salisfaisante. Jusque-là plusieurs versions en ont couru, comme des brouillons que l'imagination populaire ébauche, puis rature, cherchant toujours autre chose. Mais après Corneille, elle se repose; l'aventure tragique du Cid est fixée. Diamante et les autres poètes à venir ne pourront plus que traduire ou paraphraser.
L'invention d' « Horace ».
Bien que soutenu par l'admiration du public et par le sentiment joyeux de sa force, Corneille resta, en somme, ébranlé des critiques du Cid: Il avait nié vaillamment, contre Scudéry, que l'amour de Chimène fût contraire à la décence, et que son drame choquât les règles d'Aristole ; mais les flèches avaient tout de même porté, laissant le venin dans la plaie. Il avait, je l'ai dit, le caractère timide, enclin au respect. La
DESJARDINS, ML1II. fi,, ri;. (j
chaleur de la bataille une fois tombée, il se demanda s'il n'y aurait point quelque raison dans les observations que l'Académie présentait avec mesure et gravité. Il songea que s'il pouvait parvenir à joindre aux beautés naïves qui avaient enlevé l'admiration de la foule, l'exactitude des règles que les savants louaient dans les poèmes anciens, il grandirait encore et dépasserait le Cid.
Toute l'année 1658 fut occupée de ces réflexions troublantes; tantôt il se pliait à ce que la poétique autorisée recommandait, tantôt il se révoltait contre ce joug arbitraire. « Il ne fait plus rien, écrit Chapelain le 15 janvier 16391, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu, rè chauffé el encouragé à se venger et de Scudéry et dosa protectrice (l'Académie sans doute), en faisan quelque nouveau Cid qui attire encore les suffrages de tout le inonde, et qui montre que l'art n'est p^s ce qui l'ail la beauté: mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; cl il ne parle plus que de règles el que des choses qu'il eût pu répondre \\\\\ académiciens, s'il n'eût pas craint de choquer les puissances, niellant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes, lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations. » Cependant, le- conseils goguenards de Chapelain ne furenl