‹ La méthode des classiques françaisChapitre 22 sur 82 · Vous qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène · texte numérisé non relu

Vous qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène

3IBLIOTHECA

fîa viens \V

nous font réfléchir aux objets traités, liberté, droit divin, monarchie, république, appropriation des gouvernements aux climats, etc.1, ce qui est le propre de l'éloquence, elles nous font songer aussi au caractère, à la situation, aux passions, à la destinée de ceux qui les prononcent, et par là, elles rentrent bien dans la poésie dramatique. La péripétie est émouvante et grande.

Par malheur, une difficulté s'y est glissée, que Corneille n'a pa*j>u vaincre. Lequel des deux conseillers appuiera le parti de l'abdication du prince? C'est une question. Si le^poète charge Cinna de cet office, celui-ci descend au rôle de débonnaire opposant libéral, il donne les mains à une demi-mesure, il est frustré de son théâtral coup de poignard, dont il a besoin pour paraître glorieux à son amante: la grandeur de l'obstacle, qui fait toute sa grandeur, se dérobe devant lui, et la tragédie va finir bourgeoisement.

Alors Cinna poussera l'amour emphatique des difficultés jusqu'à plaider pour la monarchie, au moment où il rêve de supprimer le monarque. Il fera la prouesse de mentir effrontément et opiniâtrement, deux cents vers durant, pour ne pas gâter le beau coup qu'il médite pour le lendemain. 11 s'agenouillera devant le tyran, dans la peur de laisser échapper la

1. « Celle scène osl un traité 'lu droit des gens », dit Voltaire. Peut-être; mais s elle n'était que cela, le diamc en .ci ait gâté.

gloire du tyrannicide. C'est bien extraordinaire1.

Dès lors, Cinna n'intéresse plus guère. Je veux dire que nous ne le comprenons plus. Passe encore pour sa frénésie de meurtre : il s'y croit tenu par une vieille vendelta de famille, en même temps qu'il y est poussé par sa sauvage amoureuse; nous ne savons pas d'ailleurs si l'objet de sa haine n'est pas haïssable en effet. Mais après que nous l'avons vu répondre par une duplicité imperturbable à la confiance ouverte du souverain, il nous devient inexplicable et étranger.

Au reste, il fléchit lui-même, ensuite, sous la rigidité de ce rôle de conspirateur et de meurtrier quand même. 11 n'a pas bronché devant l'affabilité imprévue de sa victime; il lui a menti stoïquement. Puis, à la veille de frapper, des scrupules ou des peurs le prennent. Et c'est ici seulement que le poète se détache de lui, le rabaisse. En se découvrant si faible, Cinna encourt sa propre mésestime; il se définit :

Un esprit malheureux

Oui ne forme qu'en lâche un dessein généreux

\r\0 III, SC. II.

1. Il ne semble pas, d'ailleurs, que les conlemporains aient été choqués de cette déplaisante attitude de Cinna. On était habitué, dans les conspirations, alors perpétuelles, à ces singuliers mélanges de bravoure effrénée et de rouerie. La duplicité n'entraînait pas déshonneur. Le dessein ne cessait pas pour cela d'être généreux. Làdessus encore, les Mémoires de Retz sont instructifs.

Celle qu'il aime lui fait affront de ces scrupules tardifs ; elle lui crie :

Abandonne ton âme à son lâche génie !

(Acte III. se. iv.)

Et, en effet, il se montre inégal h son rôle. Il se redressera encore une fois, dans un sursaut d'amourpropre, lorsqu'il verra son intrigue découverte et la mort proche; mais il sera bien vite accablé sous la miséricorde de son ennemi.

A mesure que la figure de Cinna se brouille et s'éloigne, celle d'Auguste se rapproche: bientôt, c'est dans le cœur de celui-ci que !a tragédie se joue. Nous assistons à son angoisse intime. Et c'est la partie maîtresse de tout le poème. Rien, sans doute, dans aucun théâtre, n'est plus humain que le monologue fameux du IV' acte (en y joignant la scène suivante, avec Livie); il soutient et éclaire tout le drame. Ce n'est pas un tumulte de sentiments, comme dans le texte de Sénèque ici paraphrasé; c'est une méditation ordonnée en même temps que naturelle, décomposante en divers moments; le passage d'un ordre de pensées à l'autre se fait par une sorte de descente progressive de l'âme dans ses profondeurs, à la recherche de forces plus sereines; il n'est pas ailleurs de peinture plus large et plus claire des démarches méthodiques par lesquelles une conscience peut surmonter les difficultés du destin. Avec cela, Auguste

n'est pas un personnage abstrait ni exemplaire; c'est un ambitieux vieilli, désillusionné, fatigué; sa bonté, ou plutôt sa soif de paix, est l'aboutissant d'une longue expérience; il en revient là, par l'élimination des autres objets de désir, reconnus sans réalité. En souhaitant l'empire, il ne Va pas connu :

Il se ramène en soi n'ayant plus où se prendre.

Le pardon, et, s'il se peut, l'oubli (c'est sur ce mot d'oubli que le rideau tombe) sont donc les conditions de la bonne et satisfaisante assiette d'esprit que le maître du monde a cherchée au travers des leurres de la puissance; la puissance sur lui-même la lui donne enfin. Grande leçon, vivante et persuasive.

H est manifeste que celte haute ligure d'Auguste absorbe peu à peu l'intérêt de la tragédie. Le débat du second acte sur les meilleures formes de gouvernement reçoit ici également sa conclusion. Oui. il est vrai qu'un maître intelligent et humain est tout ce qu'un Etat peut souhaiter de meilleur. N'en doutons plus; le bon tyran est supérieur au pouvoir populaire. Et tout s'achève par une glorification de la monarchie, que la Providence protège et en qui elle s'incarne sur terre. Le caractère sacré de la personne même du monarque est avoué de ceux qui osaient y attenter. Cette même Providence, qui a fait les rois, punit les régicides. Ainsi, avec Al Italie, où le principe de la légitimité dynastique, déposé dans un faible enfant,

est sauvegardé miraculeusement par Dieu. Cinna représente en perfection le loyalisme de la bourgeoisie française au xvne siècle. Par les sentiments, par la philosophie politique, par le frisson de respect, comme par le style majestueux et purifié, c'est, bien plus qu'aucune autre, la Tragédie royale.

Le succès en fut grand. On ne sait pas, il est vrai si les premières représentations, données au Théâtre du Marais, dans le courant de 1640, furent très suivies. Mais le suffrage des lettrés, des « halùles », se trouva unanime. Balzac s'en fit le porte-parole. Corneille, dans son Examen (daté de 1660), constate cette approbation forte et générale. « Ce poème, ditil, a tant d'illustres suffrages qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferais trop d'importants ennemis, si j'en disais du mal. Je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir. » La supériorité du grand tragique est désormais établie ; pour son siècle, il restera d'abord l'auteur de Cinna. Le siècle suivant persista dans la même prédilection. « La gloire de Corneille est en sûreté, écrit Voltaire. Je regarde Cinna comme un chef-d'œuvre, quoiqu'il ne soit pas de ce tragique qui transporte l'âme et qui la déchire; il l'occupe, il l'élève. La pièce a des morceaux sublimes; elle est régulière, c'en est bien assez1. »

1. Lettre à Duclos (25 déc. 1761). Au reste, on trouve dan- cette

Si l'on cherche les raisons de cette faveur pour une pièce qui, après tout, est le moins aimable des chefsd'œuvre de notre poète, on voit que la mode, à l'origine, y contribua beaucoup. 11 y avait une adaptation parfaite entre les goûts, les rêves, les poses de la société brillante de 1640 et les héros de la tragédie nouvelle. Ce fut un miroir de la préciosité sérieuse : une superbe poupée à l'altitude rigide, telle qu'Emilie, guindée sur un faux sublime de sentiments, comme sur des talons de cérémonie, parut « adorable ». On lâcha de lui ressembler. Les dissertations politiques furent prisées de tous ceux qui voulaient passer pour de fortes tètes, et tenaient jusque-là le théâtre pour un amusement d'adolescents. Du coup, c'était devenu un divertissement sérieux, un noble jeu d'idées.

Puis, plus tard, on goûta Cinna encore. On en lit la « pièce des connaisseurs », parce qu'on y crut voir en toule sa pureté le moule classique pour la structure, comme pour le style. Quant à la structure, on peut observer que la régularité de cette pièce n'est guère qu'extérieure, et que l'unité intime manque aux personnages, à l'intérêt. Quant au style, en revanche,

même lettre une critique judicieuse du bizarre revirement, signalé plus haut, dans le rôle de Cinna : « Les remords tardifs de Cinna me l'ont toujours beaucoup de peine; je sens toujours que ces îemords me toucheraient bien davantage si, dans la conférence avec Auguste, Cinna n'avait pas donné des conseils perfides, s'il ne s'était pas affermi ensuite dans cette même perfidie. J'aime des remords après un crime conçu par enthousiasme, cela me parait dans la nature, et dans la belle nature; mais je ne puis souffrir des remords après la plus lâche fourberie, ils ne me paraissent alors qu'une contradiction, d

il faut s'incliner. Dans le morceau de la conspiration, au Ier acte, dans la conférence politique du IIe, l'expression est précise et pleine, miraculeuse de justesse et lumineuse. L'art de formuler, à la Lucain, souvent même à la Tacite, y atteint la perfection. On n'y trouve à désirer que le charme des nonchalances, lequel ne manquera pas à Polyeucte. Ajoutons que les personnages cornéliens sont, ici surtout, de subtils sophistes, vite retournés, toujours fournis de raisons; excellant à rédarguer en phrases parallèles une maxime qu'on leur oppose: se plaisant quelquefois à rappeler, d'un bout à l'autre du poème, les propres paroles d'un antagoniste, afin de le mettre en contradiction avec lui-même — Oui, Cinna est une belle fêle oratoire1.

L'invention de « Polyeucte ».

Le \"2 décembre 1642, Claude Sarrau, conseiller au Parlement, écrivait à Corneille : « ... Ce que je désire principalement, c'est de savoir comment vous vous

1. Corneille avait sans doute travaillé avec amour la forme île colle tragédie. Le sujet le portail, et c est à la noblesse de celui-ci qu'il attribue, comme des conséquences, le bonheur el l'éclat de l'ouvrage.

11 inscrit sur le titre îles quatre premières éditions un vers el demi d'Horace [Art poét., v. 40), dont le sens est : s L'auteur qui a choisi un sujet en rapport avec son talent, ne saurait manquer ni de verve, ni d'une composition lumineuse. »

portez, vous et vos Muses, et si à vos trois excellentes et divines pièces, vous projetez d'en ajouter une quatrième.... J'ai entendu dire que vous travailliez à un certain poème sacré. Ecrivez-moi, je vous prie, s'il est bien avancé ou même achevé1.... » Nous savons par ce témoignage à quel moment Corneille était occupe'' à terminer Polyeucte. Cette tragédie fut probablement représentée au commencement de 1643, Louis XIII étant roi. Le privilège, dont Corneille se pourvut prudemment dès que son ouvrage fut écrit, est du 50 janvier de cette année. L'édition ne parut en librairie qu'à l'automne : V achevé (V imprimer est du 20 octobre. Dans l'entre-deux, l'auteur infatigable avait donné, sur une autre scène, La Mort de Pompée et Le Menteur. Depuis plus de cinq mois, Louis XIV enfant régnait2. L'ouvrage est dédié à la régente Anne d'Autriche, et le poète, dans cette dédicace, glorifie les victoires récentes : Rocroi avec la prise de Thionville. Cette année 1645 vit de grandes choses.

1. Lettre en latin) citée clans l'éd. Marty-Laveaux, au t. X, p. îô8.

2. La date exacte de la composition et do la représentation de Polyeucte était un problème. Ce seul document authentique, la lettre de Claude Sarrau, dont la date est indiscutable (car il y est fait allusion à la mort, toute récente, de Richelieu), en fournit la solution- L'indication des anciens historiens du Théâtre français, les frères Paii'aict, doit être corrigée, et la date des pièces suivantes, la Mort île Pompée, le Meilleur et la Suite du Menteur, doit nécessairement être reculée aussi de deux ans. On voit, par cet. exemple, combien incertaine est, après deux siècles seulement, la chronologie des œuvres d'art les plus fameuses. Y a-t-il une bataille ou une simple escarmouche du même temps dont la date oscille, comme celle de Polyeucte, entre deux ou trois années?

Il est oiseux, à propos de cette première tragédie chrétienne de Corneille, de remonter jusqu'aux drames d'origine liturgique. Miracles ou Mystères, qui s'étaient joués par toute la France depuis le xne siècle jusqu'au milieu du xvf. Polyeucte ne forme point série avec ces vieux spectacles naïfs : la forme, la matière, l'inspiration en sont tout autres.

Il n'est pas davantage utile de rapprocher ici les essais d'accommodation d'une histoire juive ou chrétienne au moule tragique régulier que le xvic et le xvne siècles avaient vus déjà. Corneille lui-même, dans VExamen de sa pièce, cite les poèmes sacrés du « célèbre ïïeinsius », de « l'illustre Grotius », du « savant Buchanan », tous écrits en latin, comme des exemples dont il s'autorise; mais il est manifeste qu'il ne fut pas déterminé à traiter l'histoire de Polyeucte par le « Christtts Patiens », 1' « Herodes rnfanticida » ou le « Jephte ». Il allègue ces bons humanistes après coup, à litre de garants, contrôle reproche d'avoir profané les choses saintes. Il n'avait pas songé d'abord à eux; il ne leur doit rien. On en peut dire autant des quelques tragédies françaises que ses devanciers immédiats, essayant tous les liions au hasard, avaient risquées sur des sujets religieux. II est vain d'établir une parenté entre les ouvrages d'imagination selon le sujet traité; c'est dans l'esprit, le point de vue, les procédés de travail des auteurs, que l'affinité se révèle. VA Corneille, je l'ai dit. tranche sur ses contem-

porains par la façon même dont il concevait l'essence de la tragédie : d'un texte donné il eût toujours tiré un motif de pièce dont nul autre ne se serait avisé1. C'est pourquoi, malgré plusieurs ressemblances d'expression, Polyeucte martyr, se rattache moins au Martyre de saint Eustache, de Balthazar Baro (1639), qu'aux tragédies profanes, mais cornéliennes, du Cid et d'Horace. C'est de ce côté qu'il importe de renouer le fil.

Comment le poète, avec les principes et les penchants que nous lui connaissons, fut-il conduit à dramatiser une histoire de sainteté?

Il recherche, nous l'avons vu, les héros qui, partagés entre leurs inclinations sensibles et leur volonté raisonnée, se trouvent obligés de choisir, quoi qu'il leur en coûte, de se combattre, de se libérer par la souffrance embrassée. Par exemple, l'honneur che leresqueTsTmîjTTiT^-rnmle et rude; l'amour s'y astreint en pleurant, voilà un sujet tragique (le Cid) ; le dévouement à la patrie est un joug aussi; des sentiments tendres et naturels en sont froissés: mais il le faut; — voilà un autre sujet (Horace). En passant ainsi la revue des idées impérieuses, pour le service desquelles il est beau de renoncer aux douceurs de la vie, Corneille devait arriver à l'idée religieuse; toute

1. On le vit bien l'année suivante U3ii . par l'exemple de Rodogunc, donnée que traitèrent concurremment un certain Gabriel Gilbert et Corneille. Notre poète fit porter l'intérêt dramatique sur un point que son rival n'avait pas mcni£ aperçu.

la

va- '

l'histoire des martyrs, des ascètes, des prêtres, des simples croyants, n'est-elle pas une longue guerre de I la volonté contre les passions ? un des livres d'édification les plus essentiellement chrétiens, publié à l'âge précédent, ne s'appelait-il pas précisément le Combat spirituel, d'un titre qui s'accorde à merveille avec les préoccupations de Corneille1? Et il faut bien s'adresser cette fois à la religion juive ou chrétienne, puisque les religions païennes n'imposaient pas de règles à la volonté, ne prétendaient pas à dépasser ni subordonner la nature. Dès lors, l'énorme répertoire des Vies des Saints s'ouvre au dramaliste curieuv d'héroïsme. Là, presque à chaque page, se montre le duel entre Dieu, qui tire l'âme en haut par les âpres

1. Le Combat spirituel du P. Scupoli, Ihéatin, avait paru à Venise 1*11 1589, et n'eut guère moins de cinquante éditions du vivant de l'auteur. Vue traduction française fut donnée à Paris, en 1008 ; et bien d'autres succédèrent. C'était le livre de chevet de saint François de S.des. Les quelques lignes que voici, extraites du chapitre xu. en montrent bien l'esprit, tout voisin, connue on le verra, de la morale de Corneille, et même de celle de Descartes : s II y a dans l'homme deux volontés, l'une supérieure, l'autre inférieure. La première est celle que nous appelons communément la raison: l'autre, celle à laquelle nous donnons le nom d'appétit, de chair, de sens, de pussions. Cependant, comme, à proprement parler, on n'esl homme que par la raison, ce n'est pas vouloir quelque chose que de s'y porter par un premier mouvement de l'appétit sensitif. à moins que la volonté supérieure ne s'y porte ensuite et ne s y attache. — C'est pourquoi toute notre guerre spirituelle consiste en ce que la volonté raisonnable, ayant au-dessus d'elle la divine volonté, au-dessous l'app lit sensitif. et se trouvant comme au milieu, est combattue presque également des deux cotés, parce que Dieu d'une part, et la chair de l'autre, la sollicitent sans relâche jusqu'à ce qu'elle soit déterminée par le Lien ou par le mal.... »

sentiers, et la chair qui résiste ou retombe1.

En puisant à cette source sacrée, Corneille, chrétien pieux, pensa ennoblir sou art. Après le Cid, Horace et China, c'était s'élever encore que de toucher aux choses de la foi; rien n'était au-dessus, et dès lors le drame atteignait une suprême dignité. Après avoir « mis sur la scène des vertus morales et politiques », y faire « un portrait des vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent les plus beaux traits », c'était « aller à la plus haute espèce2 ».

Et voilà comment, sans doute, Corneille fit le dessein de transporter au théâtre un épisode des Actes des Martyrs.

Entre tant de beaux exemples d'abnégation, il n'avait que la peine de choisir. 11 ne voulut pas prendre un héros trop connu. Le respect l'eût empêché de produire sur la scène, je ne dis pas Jésus- Christ lui-même, comme on le fait aujourd'hui sans façon, mais un saint fameux et vénéré dans rÉglise. Au reste, il lui fallait une matière assez indécise, dont il pût user librement, restituant ou complétant l'histoire selon les besoins du drame; or les actes des grands saints sont fixés dans la tradition de telle sorte

1. La relation même du martyre de saint Polyeucte porte le nom de combat ("A6).v]<7t<;). du saint et glorieux martyr du Christ.

2. Expression de Corneille lui-même, dans la dédicace de sa tragédie à la Reine régente.

qu'un poète pieux n'y peut rien déranger. 11 s'arrêta donc à un martyr authentique, mais de second plan, et dont le souvenir s'était presque effacé1: saint l'olyeucte d'Arménie, inscrit au Martyrologe et honoré dans quelques églises d'Orient.

Vn certain Laurent Surius, chartreux à Cologne, avait publié, en 1570, une compilation latine diffuse et sans critique (six volumes in-folio), intitulée : Vies des Sainls jadis recueillies par Aloisio Lipomani'. Ce Lipomani, d'ailleurs, n'était lui-même que l'éditeur d'une compilation byzantine, en grec, qu'avait écrite, au xc siècle, un scribe de cour, Siméon, surnommé le Métaphraste, ou le Transcripteur. Et encore celui-ci avait simplement ramassé, sans scrupule de la vérité historique, des biographies conservées çà et là dans les couvents. Siméon remaniait ces textes, avec cette nonchalance de toute précaution, sept siècles après la mort de Polyeucte. C'est assez dire que la dose de certitude que nous pouvons avoir sur la réalité de l'histoire de ce martyr, transmise du Métaphraste à Lipomani, de celui-ci au moine Surius, chez qui Corneille la découvrit, treize cents ans après les événements, parait réduite à rien. Et cependant, il se trouve que

1. « S;i i nt Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi, beaucoup ont plu'ôt appris le nom à la corné lie qu'à l'église. » Corn< ille, dans l'Abrégé du martyre de saint Polyeucte.

'2. Ce n'est pas dans le texte même de Surius. mais dans le supplément qu'y ajouta uh continuateur. Mosander, que Corneille lut, sous la rubrique du 9 janvier, le sec récit dont il tira ton drame.

l'histoire est vraie en somme. On a exhumé récemment le texte d'une homélie grecque prononcée dans nue église d'Orient au ive siècle, pour la commémoration de saint Polyeucte1, et ce document digue de loi élahlit que Polyeucte, Grec d'origine, officier dans la XJP légion, la Foudroyante (Fulminatrix), a réellement vécu à Mélitène, en Arménie, au temps de la persécution de l'empereur Valérien, qu'il y a subi, en effet, le martyre pour provocation aux dieux officiels, que son ami, officier grec comme lui, s'appelait bien Néarque, sa femme Pauline et son beau-père Félix. Tout ce fonds est solide.

Si l'on veut savoir sur quels points le poème dé Corneille s'écarte de l'histoire, les voici. Dans le récit sacré, Polyeucte et Pauline ont plusieurs enfants en bas âge; dans la tragédie, « les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer » pour eux. Dans les Actes, Polyeucte est dès le commencement arrivé au détachement parfait, à l'égard de l'amour comme de l'ambition, tandis que notre poète a voulu nous représenter la révolution intérieure qui, tout d'un coup, l'isole des siens et du monde. Dans les Actes, Polyeucte meurt sans avoir reçu le baptême sacramentel; sa foi, son sacrifice et le baptême du sang y suppléent; chez

1. Coite découverte a été faite par M. D. Aube, dans deux manuscrits grecs et lai in? provenant des collections de Mazarin et de Colbert, et conservés à la Bibliothèque nationale. Elle a été publiée par M. Aube lui-même : Polyeucte dans l'histoire. Paris. Didot, 1882.

nr-jAiiDiN-.. su ni. ci., m.

11 i LA MÉTHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.

Corneille, il est baptisé entre le premier et le deuxième acte, et la suite de sa conduite n'est que l'effet, puissant de la grâce du sacrement, agissant en lui. Dans les Actes, Polyeucte, poussé par une vision qui lui a montré le Christ le revêtant d'une ehlamyde neuve, et rendu confiant en son salut par la parabole des ouvriers de la dernière heure recevant même salaire que les autres, résout seul la provocation, l'exécute seul, déchire l'édit impérial, renverse et brise les statues des dieux sur la place publique, est condamné et mis à mort : son ami Néarque lui survit. Corneille a rendu les deux amis compagnons de l'entreprise, et il fait mourir Néarque le premier, de sorte que les mérites de celte première victime, retombant sur Polyeucte, redoublent son ardeur, opèrent un progrès dans sa volonté, précipitent l'action.

On voit que ces changements ont pour objet de graduer et de diversifier les émotions, de rendre le drame mobile, en quelque sorte, et de le laire cheminer. Tandis que la chronique, qui peut embrasser une longue période, a représenté les personnages dans une attitude monotone et figée, la tragédie, pourtant contrainte de tout ramasser en quelques heures, nous peint leurs transformations, l'inégalité de leur volonté, leurs revirements, leur détermination croissante, bref tout l'ondoyant et l'instable de la vie : elle les fait grandir ou vieillir sous nos yeux. Elle est plus vraie que le témoignage sur lequel elle se fonde.

Le personnage de Sévère, et l'amour que la femme du martyr aurait eu autrefois pour lui, n'ont rien à voir avee la réalité historique. C'est là, comme dit Corneille, « une invention et un embellissement de théâtre ». Autant dire que la figure de Pauline ellemême est inventée; figure incomparable, non de sublimité seulement, mais de naturel. Et ainsi, le drame religieux se complète par un drame de sentiment humain, dont la portée est universelle.

Voici une jeune femme bien née, d'une sincérité toute droite, et qui se garantit de la moindre tentation mauvaise en s'obligeant à toujours tout dire à cœur ouvert; la vie lui sera difficile, mais elle se lire des plus cruelles contrariétés par une méthode très simple; d'abord elle accepte comme certains les devoirs imposés par la société : une fille doit obéir à son père, une femme doit aimer fidèlement son mari; ensuite, ces devoirs acceptés, elle puise en elle-même la force de les bien observer; pour cela elle emploie des méditations tranquilles où elle reprend contact avec les principes qui la guident : la croyance qu'on peut obtenir de soi-même presque tout en sachant s'y prendre; la résolution de suivre, dans les cas douteux, le parti le moins flatteur pour la sensibilité, qui a chance d'être le plus raisonnable : la méfiance à l'égard de la séduisante maxime des droits du cœur, dont s'autorise quiconque « veut faillir » ; l'éloignement pour tout ce qui trouble, obscurcit, agite, avec

if 6 LA METHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.

le besoin d'une parfaite clarté d'esprit comme de conscience : un courage allègre dans les combats intimes où la vertu s'éprouve et se trempe; la décision générale et arrêtée d'avance de vouloir tout ce qui lui arrivera; enfin rattachement, à travers tout, à sa gloire, qui est la fière joie de se sentir irréprochable, et qui récompense des choses souffertes. Celte jeune femme forte est d'ailleurs imprégnée des idées de son temps et de son pays ; elle n'a pas plus de largeur d'esprit qu'il ne sied; elle croit aux songes, elle abomine les révolutionnaires chrétiens sans les connaître; elle a dans le sang, naturellement et en toute sérénité, les opinions de ses ancêtres patriciens et de tons les qens du monde d'alors.

Elle s'est permis d'aimer un jeune officier sans fortune, brave, d'un cœur délicat, d'un esprit fin et ouvert, et qui l'aime. Elle n'a pas obtenu pour cet amour l'agrément de son père. Les amants se sont donc séparés avec obéissance; le jeune officier est parti pour la guerre; on a bientôt appris sa mort dans un combat. La vertueuse fille s'interdit même un regret trop vif, et d'ailleurs, l'assurance qu'elle a fait en toul ceci ce qu'il fallait faire la soutient dans son malheur. Mais il lui reste une mélancolie sérieuse de ce premier et triste amour. Cependant son père, nommé gouverneur, a besoin de la marier a un seigneur de la province qu'il administre, afin de se faire un appui dans le peuple. Encore une fois elle met sa

fierté à obéir. Mais elle n'ignore pas qu'il est mauvais et dangereux d'être mariée sans amour. Elle veut donc aimer ce mari que son père lui donne; en réalité elle aime son devoir, elle y trouve une saveur supérieure et suffisante; elle aime donc ce mari imposé, d'un amour dérivé, si je puis dire, non immédiat ni involontaire; elle s'attache, à travers lui, à sa propre gloire d'honnête femme, qui lui donne un contentement délicieux, non sans orgueil. Elle n'est pas malheureuse; elle est tranquille.

Mais il arrive que ce mari, d'ailleurs tendre et de nobles manières, laisse voir en lui quelque chose de mystérieux, d'incompréhensible, par où il lui échappe. Et elle s'inquiète de lui, premier éveil d'un sentiment nouveau, involontaire cette l'ois. Un songe, mêlant le passé au présent, lui a montré un antagonisme entre l'amant mort et le mari vivant; celui-ci est menacé, l'autre menaçant. La voilà troublée, et déjà moins sùrc d'elle. Ce mari, affectueux pourtant, se détermine par des motifs qu'elle ne connaît pas, sur lesquels elle ne peut rien. Toutefois, ce n'est pas un caprice ou une passion qui le font se dérober ainsi ; car il s'excuse et gémit de désobéir à celle qu'il aime ; il obéit donc à quelqu'un d'autre; toute sa conduite est soutenue et comme raidie par un solide il faut, dont sa femme, experte en énergie, goûte la grandeur et subit l'ascendant, alors même qu'elle ne se l'explique pas bien. Deux secousses la font vaciller un instant, il est vrai :

l'amant cru mort revient, elle le voit, l'entend, le

t retrouve; et son mari, dans l'amour de qui elle veut se réfugier contre cette soudaine épreuve, appartient à la secte bafouée, exécrable. des chrétiens. 11 n'est plus pour elle qu'un fou inquiétant, digne seulement d'être soigné par d'indulgentes caresses. Dans les paroles mystérieuses qu'il profère, elle ne peut pas même imaginer qu'il y ait quelque chose à comprendre, quelque chose à chercher. Attendons néanmoins; le charme de l'esprit de sacrifice commence à agir; il se communique peu à peu de l'époux à l'épouse. Par cela seul que l'un fait sentir en lui quelque chose qui le dépasse, quelque chose de plus qu'humain, il s'empare de tout ce que l'autre a d'indomptable, de haut, de divin, et dès qu'il s'est détaché d'elle, il l'attire. Tant il est vrai que toujours les volontés mobiles gravitent vers les volontés fixées. D'acte en acte, à mesure que Dieu gagne en lui, il règne plus fortement sur elle. A la fin, elle l'aime avec transport, parce qu'elle aperçoit qu'il incarne justement celle force fortifiante, impérieuse, libératrice, victorieuse de la souffrance et de la mort, qu'elle adorait depuis toujours et avait proclamée déjà d'une façon muette par toute sa pénible vie.

Il faut regarder d'un peu près à cette conquête d'une volonté par une volonté; c'est la partie la plus vivante et actuelle du poème, et peut-être de toute la poésie française. Relisez cette scène où Polyeucle et Pauline

sont en présence, chacun sur d'avoir raison, chacun impuissant à convaincre l'autre (Acte IV, se. ni). Quoique cet entretien soit d'un tragique simple, presque familier, il est d'une solennité suprême, si l'on songe que ce malentendu de deux âmes faites pour s'accorder est aussi bien celui de deux Églises, de deux peupies, de deux parties quelconques de l'humanité.

Et pour Polyeucle, qui, lui, sait ce qu'il veut, cette scène est aussi celle de la grande Tentation, tentation de la conscience par le cœur. Une scène pareille, il faut que chacun sache et prévoie qu'il devra la jouer pour son compte, un jour ou l'autre. Il faut se défendre contre les personnes mêmes à qui, si volontiers, l'on sacrifierait tout, tout sauf cela, sauf son Dieu; bien que chères, il faut donc les fuir ou les repousser comme des ennemis, — ennemis sans haine et qu'on ne peut haïr, — mais d'autant plus à craindre. De cette grande Tentation, Polycucte sort enfin sans avoir fléchi, sauf un peu, à deux moments. Mais son effort pour réconcilier ses deux attachements, en amenant sa chère Pauline à sa foi, et en la transformant d'ennemie en auxiliaire, cet effort a échoué. Les deux époux ne se sont pas compris; à celte heure encore, ils ne se connaissent pas. Ils ne se connaissent pas, bien qu'ils se ressemblent. Une affirmation évidente comme le soleil à l'esprit de Polyeucle, Pauline n'y voit que ténèbres, — Célestes vérités, pour l'un, et pour l'autre, imaginations! — Cet aveuglement est

étrange; il faut que les préjugés enfoncés par l'éducation et l'habitude rendent vraiment les esprits impénétrables l'un à l'autre. Cependant ni éloquence, ni supplications, ni larmes n'ont été épargnées, ni rien de ce qui persuade. C'est en vain : ces deux nobles cœurs se quittent sans avoir pu se trouver.

Resle-t-il quelque langage à essayer, plus démonstratif et persuasif que les plus brûlantes paroles? Oui : Polyeucte va se donner; et, sur-le-champ, il sera compris. Ses discours ont échoué, sa mort n'échoue pas. Observez qu'il se donne non à Pauline, mais à ce Dieu quelle pense abhorrer et qu'elle ne connaît point. Elle ne sait rien de plus sur cette doctrine que tout à l'heure elle méprisait; elle n'a pas été catéchisée dans l'intervalle. Elle voit seulement que pour ce quelque chose d'énigmaliquc, la douce lumière du jour, estimée si précieuse dans son monde païen, est rejetée. C'esl donc que quelque chose d'autre, et même d'un autre ordre, est intervenu. Alors, oui, toutes les idées de Polyeucte fussent-elles illusions, ceci est vrai : ceci répond à une foi que Pauline n'a pas formulée encore, mais qui fermente en elle comme en tout homme. Elle se retrouve tout d'un coup dans cet acte de son mari, non telle qu'elle était jusqu'ici, avec son élégante et fière résignation, mais telle que, sans le savoir, elle voulait être : héroïque, désobéissante au mal et à l'hypocrisie pour la première fois. La vraie Pauline éclate, surprenante pour elle-même autant

que pour ses proches. « Mon Polyeucte... », crie-t-elle. Elle pourrait dire plus encore : « Polyeucte n'est pas seulement mien, il est vraiment moi, car il est ce que je voulais être, ce que j'aimerais d'être; c'est donc moi qui suis sienne. » Et Pauline appartient désormais à son époux mort.

Ainsi, l'une des vérités que ce profond drame découvre, c'est l'inefficacité de tous les moyens d'agir sur une autre âme, et de la posséder, sauf un seul : le sacrifice de soi.

De ce moyen-là, il est vrai, la force est si grande que les consciences les moins préparées la subissent aussi. Le tiède Félix est conquis à son tour par son gendre. Dénouement convenu et peu vraisemblable, a-t-on dit; non, mais dénouement merveilleux. C'est proprement une scène de Pentecôte que cette fin de Polyeucte; l'Esprit-Saint descend en rayons sur les fronts même peu dignes, et par là sa toute-puissance éclate; comme on voit, dans les légendes pieuses, des bètes mêmes s'agenouillant devant le Dieu caché, et lui rendant témoignage.

Cependant, il est d'autres leçons encore qu'on peut tirer de celte tragédie, tant elle est riche de substance morale, en sa simplicité. Par exemple, c'est aussi bien une Parabole illustrant les deux commandements. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ta pensée. » C'est là le grand, le premier commandement. Il y en a un second qui

lui est égal : Tu aimeras ton prochain comme toimême1. » Il importe de ne point renverser l'ordre de ces deux préceptes, et de faire passer d'abord celui qui est le premier : Polyeuçte montre qu'il le faut bien, que cela est douloureux et que, nonobstant, c'est le moyen vrai, en paraissant tout perdre, de tout gagner. Car celui-là seul aime efficacement, et sans se contredire, et sans nuire à l'objet dont il veut le bien, qui aime en Dieu, sans idolâtrie, pour amener à la vie vraie et complète l'être incomplet qu'il aime. Certes, jamais Polyeuçte vivant n'eût pu procurer à Pauline une joie plus pure, plus ravissante et plus imperturbable que celle qu'elle goûte soudain par le bienfait de sa mort. Est-il donc quelque part un poème d'amour plus achevé que celui-ci, qui, ayant opposé d'abord l'amour divin à l'amour humain, subordonne avec force celui-ci à celui-là, et les réconcilie finalement en fondant le second sur le premier?

Nous sommes arrivés, on le voit, au point de la pleine maturité du poète (il a trente-six ans); jamais ses vues sur la morale n'ont été plus hardies et plus harmonieuses. Jamais non plus il n'a pénétré plus avant dans les ressorts de l'âme. Si l'on demande par quelles remarques nous justifions cette préférence pour Polyeuçte, il ne faut pas oublier, entre plusieurs raisons, de donner celle-ci. que Polyeuçte dépasse les

Page 1