La Pralit/nr du Théâtre (1657), p
''. Examen A' Horace, dans ledit, de IGliO.
sœur du guerrier vainqueur le provoque seulement par ses sanglots et ses plaintes. Corneille fait éclater Camille en imprécations brûlantes, en blasphèmes contre Rome : Horace punit donc par le 1er le plus horrible crime qu'un fanatique puisse concevoir, un sacrilège ; crime dont l'impureté lui est d'autant plus cuisante, qu'elle le souille aussi, venant de sa sœur, et qu'il lui faut du sang pour en laver sa famille et lui-même.
Aujourd'hui les spectateurs ne sont plus révoltés par ce fameux coupd'épée. C'est peut-être qu'ils comprennent mieux les âmes barbares. Ils n'amnistient pas Horace; ils ne se demandent même pas s'il a bien ou mal fait; il leur suffit que le personnage ait du relief et que le ressort de ses actes se laisse voir. Mais la tragédie française du xvne siècle s'était mise dans nue position difficile, en n'utilisant que de très vieilles fables, lesquelles impliquaient des mœurs que l'on n'avait plus, et qui semblaient inadmissibles au publie d'alors, très peu familier avec la notion toute moderne de la diversité des civilisations. De là, des disparates, des retouches, des affadissements et une grande diligence à produire les témoignages historiques, comme garant de l'authenticité des aventures trop scandalisantes. On se rebiffa donc devant le fratricide d'Horace comme on l'avait fait devant le mariage de Chimène avec le meurtrier de son père, et en voilà les raisons.
Autre grief présenté par les contemporains et re-
connu fondé par Corneille : la pièce finît réellement à cette malheureuse mort de Camille. Le cinquième acte, qui forme épilogue, est donc une sorte d'appendice superflu. Valère accuse, le vieil Horace plaide, le roi Tulle juge; tout cela, pour finir, semble froid. C'est l'avis de Chapelain1, de d'Aubignac, de Voltaire: c'est l'avis de Corneille —
Et cependant on pourrait défendre ce dernier acte, contre l'auteur même. D'abord les vers en sont merveilleux, de pur diamant: les seize premiers, qui posent la situation où se trouve désormais la iamille glorieuse et endeuillée, expriment une sagesse pieuse, délicieusement bienséante, digne de Sophoeter'Ensuite, n'est-ce pas aussi un usage de la Poétique avisée des anciens, que de finir, après les coups aV-foudre, sur [une impression de tristesse solennelle et apaisée? A la scène, ce prolongement pacifiant du drame en rehausse la noblesse.
Enfin, si un ras de conscience a été débattu, et si le porte tragique a droit de prétendre à enseigner, un
1 jugement de l'action accomplie (rappelez-vous les Euniénirfes d'Eschyle) n'est-il pas à sa place? Les spectateurs, au sortir du théâtre, ne sentent-ils pas le louable désir de ce jugement, et le poète ne fait-il pas
1. « Je lui dis qu'il fallait changer sou cinquième acte des Horace», ei lui dis par le menu comment : à quoi il avait résisté toujours depuis, quoique tout le monde lui criât que sa fin était brutale ri froide. » (Lettre de Chapelain à Balzac, du 1" novembre 1640, citée par H. Harty-Laveaux, t. III. p. 255.
bien d'imposer à ces réflexions des assistants un moule harmonieux?... Après cela, il faut convenir que le procès d'Horace est plaidé un peu trop longuement et lourdement; que les discours, au lieu de déployer des vérités éternelles en belles nappes de vers transparents, sont circonstanciés, bourrés d'arguments, d'une trame tendue; enfin que l'attention du lecteur, surmenée, peut prendre le change, et attendre que le drame reparle au lieu de se conclure —
L'invention de « Ginna ».
China, comme Horace, lui composé à Rouen, où Corneille sélait retiré pour méditer et travailler à l'ombre.
On a supposé que les troubles qui désolèrent celle ville, en 1659 justement, furent l'occasion de ce nouveau poème. Des paysans, poussés au désespoir par l'accumulation des taxes sur le sel, le cuir, le pain. s'étaient révoltés; un certain Jean-va-mi-pieds, insaisissable, élait, disait-on, leur chef; encouragés par la mansuétude du parlement de Normandie, ils avaient commis des représailles atroces; la sédition grandissait; Richelieu dut déléguer le chancelier Pierre Séguier, pour nietlre à la raison les coupables; Rouen fut traitée comme une ville prise, rançonnée; « qua-
rante-six habitants furent condamnés : quatre à être rompus vifs, vingt au gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel1 » On a donc présumé'2 que la dureté de cette répression aurait rehaussé, aux yeux du poète rouennais, le prix de la clémence, l'aurait induit à relire le traité que Sénèque a écrit sur cette vertu, et l'aurait ainsi amené à concevoir une tragédie sur l'empereur Auguste, désarmant une conjuration par le pardon.
Nous n'en savons rien au juste. Corneille eut-il de la compassion pour des douleurs que certainement il connut de près? Nous l'ignorons à jamais3. Son poème seul est là pour faire foi ; or, rien îven trouble la sérénité; les développements généraux^ étalent, versifiés avec soin; nulle allusion, nul accent de prière ou de pitié, nulle émotion visible; rien que louanges de la monarchie, pompe, équilibre parfait. Au reste, l'auteur, en ce temps-là, ne songe guère à donner au cardinal des leçons de gouvernement; il ne tâche qu'à s'entretenir dans ses bonnes grâces. Et enfin, c'est Tannée où il se marie.
Le sujet de Cinna est tiré, non d'un historien, mais
1. M. Rathery. Des anciennes institutions judiciaires de la Normandie, cité par M. Marty-Laveaux, III, p. 30").
2. Cette idée a été mise eu avant par M. Edouard Lournier, dans ses Notes sur la vie de Corneille.
o. Corneille n'est pas un homme du xvme siècle; il ne conçoit pas, non plus que ses contemporains, cpie les ouvrages de poésie puissent avoir, sur le peuple ou sur les gouvernants, une action quelconque, à nieltre au service d'une cause d'une idée. 11 ne veut (pie divertir noblement.
LE CLASSICISME DE CORNEILLE. (Jj
d'un moraliste. On lit ce trait édifiant de l'empereur Auguste dans le traité De la Clémence, de Sénèque, au chapitre ix du premier livre : c'est un exemple offert à l'imitation du jeune Néron, sans doute, il doit y avoir quelque tond de vérité dans cette histoire; mais on aperçoit sur-le-champ que toutes les paroles prêtées aux personnages sont de la façon de Sénèque; on reconnaît le style à eiïels de l'ingénieux philosophe dans le soliloque de l'empereur, dans sa conversation avec l'impératrice Livie, dans la grande tirade où il confond et amnistie Cinna. Ce sont des thèmes développés habilement, avec des péripéties ménagées, et qui semblent prêts pour la scène. Comme document historique, ce texte de Sénèque est de valeur à peu près nulle; comme matière d'une moralité dramatique, il est à souhait.
Un seul historien, le verbeux Dion Cassius, qui écrit, en grec, deux siècles après les événements, parle de ce complot de Cinna, pardonné par l'empereur Auguste. Son récit est inconsistant et déclamatoire. Tandis que Sénèque place l'aventure dans la quarantième année de l'âge d'Auguste, Dion la reporte à la cinquante-septième. Et il semble Lien que Corneille ait adopté cette dernière date, car le monarque, las et dégoûté du pouvoir, qu'il représente, est sans doute au seuil de la vieillesse. Au demeurant, c'est bien Sénèque seul qu'il suit, de point en point, dans les deux épisodes saillants de sa tragédie : ceux de la
délibération et du pardon. Montaigne avait déjà traduit ces morceaux en sa forte langue, et montré quel relief ils prenaient ainsi présentés à part1.
On voit bien comment la pesée des motifs dans le cœur d'Auguste dut offrir à Corneille un très beau noyau de tragédie, selon sa formule. Pardonner à ses assassins peut être un effort aussi illustre que tuer par . devoir le père de celle qu'on aime, ou immoler à sa patrie des personnes chères; Cinna sera donc dans la ligne du Cid et d'Horace. ToutefolsWaneçdote lue dans Sénèque est une étoffe (4corJ courte pour un drame. Le poète dut l'amplifier/
Il le fit de deux façons : encensant au noble épisode du pardon d'Auguste une fable romanesque, selon le goût du temps et les usages du théâtre, puis d'amples développements de philosophie politique, selon son goût propre.
11 feignit donc ceci : le conspirateur Cinna scia excité au tyrannicide par une femme qu'il aime; cette femme, en effet, aura pour son compté à venger un père, victime des rigueurs d'Auguste. Tour préciser, ou supposera qu'elle est fille d'un certain C. Toranius, tuteur d'Octave. qu'Octave lui-même et ses collègues du triumvirat ont jadis proscrit2. Elle a ainsi grandi
1. Essais, liv. I. chap. xmii. Divers événements de même conseil. Corneille a inséré cette belle traduction, avec le passage de Sénèque, dans les premières éditions île Cinna.
'.'. I.a proscription de C. Toranius esl rapportée dans Suétone, Auguste, 'J7.
dans l'exil, et a gardé des épreuves de son enfance une haine farouche du despotisme. La conspiration de Cinna est donc nouée par l'amour, et cela est déjà un élément d'intrigue. Si, maintenant cette jeune révoltée est une protégée du prince dont elle se croit obligée de tramer la mort; si celui-ci, tâchant de réparer le passé, Ta recueillie, élevée, soignée, chérie, il arrivera que deux sentiments se contrarieront en elle, la gratitude, la revendication sauvage de la liberté : elle deviendra un personnage tragique, et la situation sera belle. Ce n'est pas tout encore; imaginons un rival sacrifié, dont l'amour méprisé se tournera en jalousie furieuse, et qui, se mêlant à la conspiration, puis la dénonçant, tiendra l'emploi du traître; le drame romanesque sera dès lors complet.
Ce drame romanesque occupe tout le premier acte de la pièce de Corneille : il n'est pas très heureusement soudé au reste; on pourrait croire qu'ensuite nous allons assister aux jeux de l'amour et de la haine, dans deux cœurs emphatiques : leur galanterie sanglante au premier plan, et, dans le lointain, les soupirs d'un peuple esclave qui attend d'eux la liberté. L'esprit de cabale et de bravade, dans lequel, vers le même temps, l'abbé de Retz écrivait la Conjuration du comte de Fiesque, anime ce premier acte1 Mais
1. Il faut, lire le commencement des Mémoires de Retz pour se rendre compte de la turbulence des esprits en ce temps-là. Retz parle d'un complot qu'il aurait formé avec quelques-uns, pour poignarder
DESJARD1SÊ. MÉIII. CL. FR. 7
la suite de la tragédie n'y répond pas. Si Corneille avait connu le procédé de Victor Hugo, dans Ruy Blas, de mettre un titre particulier à chaque acte, il eût pu appeler le premier : China, en gardant pour le cinquième : la Clémence d'Auguste. De l'un à l'autre, l'intérêt s'est déplacé, le ton même du poème a changé.
Entre les deux, se déploie un solennel débat politique.
Le poète, en compn]saul Wiistoire d'Auguste, son héros, avait rencontré^oa^usDion Cassius (au Llle livre) une longue délibération, ouverte par l'empereur luimême, entre ses deux amis Agrippa et Mécène, touchant la meilleure forme de gouvernement. Le maître est las du pouvoir, comme Sylla, et songe à le dépo-
le cardinal de Richelieu aux Tuileries, pendant la cérémonie même du baptême de Mademoiselle, dont il était parrain, à peu près comme China uiulait Frapper Auguste dans un sacrifice au Capitale-. « L'ancienne Iiome aurait estimé celle entreprise », dit le narrateur. 11 est vrai que Iietz écrit longtemps après les faits, et qu'il est très hâbleur. Mais on sait du moins qu'il composa dès lors sa Conjuration de Fiesque, où sont magnifiés ouvertement les conspirateurs, « les bons chefs de partis », comme il dit. « Je suis persuadé qu'il tant plus de grandes qualités pour former un bon chef de parti une pour faire un lien empereur de l'univers; et (pie dans le rang des qualités qui le composent, la résolution marche de pair avec le jugement : je dis avec le jugement héroïque dont le principal usage est de distinguer l'extraordinaire de l'impossible » (Mém,, éd. Feillet, 1, p. 152). Voilà donc au moins un contemporain pour qui l'entreprise de Cinna dut avoir plus grand air que l'action même d'Auguste. Au reste, combien de seigneurs se mêlaient alors de conspirer! Le complot de Chalais est de 1626: celui de Montré-or, de 1636; en 1640, l'année même où lui donné Cinna, le comte de Soissons fomentait la conjuration qui devail se terminer brusquement, l'année suivante, par le coup de pistolet de La Marfée (juillet 1041).
ser. Il consulte donc ces hommes d'État en qui il se fie; le premier, Agrippa, plaide pour la forme républicaine et conseille l'abdication ; Mécène, au contraire, fait voir la nécessité de la monarchie, démontre que le devoir d'Auguste est de rester au gouvernail et trace un programme de réformes conservatrices. L'empereur se range à ce dernier avis. — Cette scène majestueuse échauffa Corneille; il rêvait de donner à son théâtre la grandeur, et se persuadait volontiers qu'elle se trouve dans la haute fortune des personnages ainsi que dans la gravité des intérêts en jeu. C'est pourquoi il décida de versifier les harangues de l'historien déclamateur ; nous les lisons au deuxième acte de Cinna.
Mais son génie de dramaturge éclate ici. Hardiment, il met dans la bouche de ses deux conjurés les avis opposés que Dion prêtait aux deux lidèles auxiliaires d'Auguste1. 11 les fait donc entrer dans l'intimité du prince. Cinna sera pour celui-ci un faux ami, un obligé ingrat, contraint, jusqu'à ce qu'il se dévoile par l'assassinat, à une hypocrisie qui révolte sa nature, et qui, par là, est tragique. Auguste ouvrira son cœur à ceux qui ont comploté de le perdre; sa sécurité nous fera frémir. Le contre-coup que peut-être elle aura sur les dispositions féroces des conjurés excile notre attente. Bref, en même temps que les paroles