Dans le Discours 'lu Poème dramatique
par un pli naturel, puis par une certaine délectation et infatuation de cette native difformité d'esprit. 11 cherche à s'ajouter de l'importance, en donnant à la réalité force retouches avantageuses; c'est un esbrouffeur; il cherche aussi à corser, dramatiser, amplifier son existence trop unie, et à s'en revancher par le rêve.
Vous seriez un grand maître à faire des romans,
lui dit son valet; et, en effet, il improvise sur-le-champ des épisodes dans le goût des Trois Mousquetaires, où il se donne un rôle. Enfin il combine des fables sans nulle nécessité d'excuse ou envie de briller, par simple jeu, pour étaler la richesse de son invention et de son vocabulaire, comme une belle queue de paon. Ce n'est pas un mauvais garçon. Il n'a pas de double fond : au contraire, il n'a pas de fond du tout; il n'a point de vie propre; quand il cesse de parler et de se pavaner, il s'échappe à lui-même et cesse d'être; il est son propre hochet, et il deviendra celui des autres aussitôt qu'il aura été pesé à son poids, incroyablement léger. Dans les relations de société, sa valeur fiduciaire est nulle.
Et c'est de quoi son père gentilhomme essaie de lui faire honte avec une grandiloquence tragique. Cette scène de la mercuriale paternelle (Acte Y, se. m), qui sonne si haut, fait bien voir que là gît toute la moralité de la comédie. One le mensonge soit une tare, une
diminution de l'être, laissons cela; mais il démonétise son homme, voilà le côté à considérer. Il a des conséquences sociales ruineuses, et le vieil hidalgo attentif à la solidité de sa maison frémit d'horreur en le voyant s'introduire chez lui*. Un noble, « un homme élevé pour la gloire », tombe par là au plus bas; l'ordre régulier du monde en est confondu ; un père âgé est le jouet d'un tils adolescent: un gentilhomme est réduit à demander un certificat à un laquais? la parole donnée ne vaut plus. El la preuve par laquelle ce vieux « soutien de la société » démontre la gravité du mensonge est l'infamie du démenti, qui ne peut se laver que dedans le sang. Ainsi, la monomanie de Dorante est condamnée par les suites qu'elle entraine, plutôt qu'elle n'est flétrie dans sa source. Le hâbleur s'annule lui-même dans les relations d'homme à homme; voilà le juste paiement de son vice. Le jeune étourneau n'avait pas réfléchi à ces suites; il en parait frappé soudain, et il redevient sérieux, — pour un moment du moins, car il n'est pas homme à se surveiller longtemps. — En celte scène, il ne faudrait point voir une révolte de la mâle sincérité de Corneille contre la perversité de son petit oiseau chanteur : Molière noircit son Tartufe avec une vigueur plus appuyée.
•|. Dans le Cavalier parfait, de Guillen de Castro, véritable code de l'honneur chevaleresque, cel article-ci domine tous les autres :
« ...Mais encore, mais surtout, ne mens jamais, car la vérité, c'est la mère de tontes ces vertus, c'est la cause de tous ces effets.... «
Il est vrai que la semonce est grave : Géronle a des tonnerres dans la voix. Et cela surprend, en plein badinage. Mais la comédie espagnole rend compte de cette disparate. Alarcon est rempli du souffle chevaleresque de sa nation, et il ne craint pas de passer du bouffon an majestueux. Or, Géronte n'est que l'écho de Don Beltran ; Corneille a trouvé la tirade belle (elle l'était), il était toujours séduit par l'éloquence des maximes non moins que par la subtilité de l'imbroglio ; il se laissa aller à transposer tout le passage, cornélien déjà dans l'original, avec la fougue d'un cheval de bataille qui a entendu la trompette et soudain force l'allure. Puis, le morceau une fois exécuté, il s'y est complu; il l'a inséré1, quitte à rompre l'harmonie souriante de l'ensemble.
L'invention romanesque de « Nicomède ».
Entre le Menteur et Nieomèàe, plus de sept ans s'écoulent, et, dans cet intervalle, Corneille donne six ouvrages au théâtre. Un seul échoue; c'est Théodore,
\. Dans la Vérité .suspecte, la réprimande paternelle est suivie immédiatement du récit fantaisiste du mariage forcé. L'effet est plus comique; l'inutilité du sermon est, parla, rendue manifeste. Corneille a préféré la reporter au ôc acte; elle est. mieux justifiée alors par toutes les hâbleries qui se sont succédé dans l'intervalle, et elle prend plus d'importance, en couronnant l'œuvre.
142 LA MÉTHODE DES CLASSIQl'ES FRANÇAIS.
Vierge et Martyre; mais Rodogune est un Iriomphe; Héraclius réussit; Andromède obtient, par la pompe et les surprises du spectacle, un succès prodigieux; Don Sanche est d'abord applaudi. Les hostilités qui se sont élevées lors de l'apparition du Cid se sont tues; celles qui recommenceront vers 1666, aux brillants débuts de Racine et d'une école nouvelle, ne s'annoncent pas encore. C'est le plein midi de la gloire de Corneille. En 1645, il est consacré, comme poète officiel, par le choix qu'on fait de lui pour célébrer les Triomphes de Louis le Juste (le feu roi Louis XIII); en 1646, Rotrou le glorifie dans son Saint-Genest comme le grand-maître de la scène; en 1647, il est reçu à l'Académie française1; en 1649, son autorité reconnue est invoquée dans la querelle littéraire des Sonnets de Toiture et de Benserade: en 1650, il avance d'un grand pas dans sa carrière de magistrat : il est nommé procureur des États de Normandie. Établi désormais dans L'admiration publique, il dispose son édifice en vue de la postérité. Il revoit, corrige ses œuvres, et il les publie d'ensemble une première fois, pour que la belle continuité de son effort apparaisse.
C'est pourquoi il dit avec assurance, en tête de Nicomède :
« Yoici une pièce d'une constitution assez extraor-
1. A la place de l'élégant poète Maynard. Il n'avait pas été élu plus tôt, à cause de sa résidence en province, que n'admettait pas le règlement de l'Académie.
tlinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j'ai l'ait voir sur le théâtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin et se mettre au hasard de s'égarer*. » Notez ce mot : trouver quelque chose de nouveau; c'est toujours son souci. Et suivez la série de ses poèmes : n'est-il pas remarquable que ceux mêmes qui ont le mieux réussi ne l'enchaînent jamais à une forme définitive, et qu'après avoir triomphé dans un certain genre, il marche encore d'essai en essai? Des comédies baroques, des mélodrames compliqués (mais où toujours l'intrigue se subordonne au dessein de peindre les cœurs), des drames romanesques, des opéras-féeries se succèdent; même dans ses années de royauté incontestée, il semble se plaire à débuter toujours.
Nicomède est donc le tâtonnement d'un maître âgé de quarante-cinq ans, chargé de multiples lauriers, et qui ne s'y repose point. 11 cherche encore. Que cherchct-il? Non pas la manière de capter le public, mais celle de se satisfaire lui-même, en ne laissant inexprimés que le moins possible de ses rêves variés de grandeur et de bienséance. Il y parvient d'ailleurs, et il dira plus tard de Nicomède : « Je ne veux point dissimuler que celte pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. » Cela est naturel; il s'y est librement
1. Au Lecteur, en tète de yicom'ede; tout ce morceau est reproduit dans l'Examen (1660).
déployé. Son type de héros intrépide, orgueilleux et disert s'y dessine mieux qu'ailleurs, sa coquetterie d'invention s'y complaît; il s'y amuse supérieurement à concerter les coups d'un escrimeur infaillible dans les assauts de paroles. Enfin aucune de ses pièces ne lui ressemble davantage; Nicomède est de toutes la plus purement cornélienne. 11 faut l'étudier avec soin pour cela, comme il vaut la peine de chercher dans Bérénice, non pas l'élément le plus universel du théâtre de Racine, mais le plus racinien.
Dans Nicomède (comme dans Bérénice encore) le caractère de l'auteur est d'autant mieux empreint que la matière tirée de l'histoire est plus exiguë. Beaucoup de façon pour peu d'étoffe.
« Mon principal but, dit Corneille dans son Examen. a été de peindre la politique des Romains au dehors et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés.... » Il faut le croire. Toutefois, si ce l'ut là son objet lorsqu'il s'occupa de remplir le cadre de son ouvrage, on peut supposer qu'il avait été amené d'abord à le concevoir par un certain attrait que la grandeur de courage exerçait toujours sur lui. Tous ses choix étaient inspirés par l'admiration. Cette fois il dut fureter l'histoire aux alentours d'Annibal. en quête d'un sujet moins fixé dans l'imagination publique, moins illustre, moins redoutable que la vie d'Annibal lui-même, et où se retrouvât pourtant la même sorte d'intérêt, venant de la lutte d'un homme
LE CLASSICISME DE CORBEILLE. lia
seul contre une immense et impersonnelle machine politique. L'indomptable Carthaginois le ravissait; le prince Nicomède en est une image réduite1.
Les événements sur lesquels Corneille choisit de travailler sont rapportés dans l'ahréviateur Justin (Livre XXXIV, chapitre iv). Il a traduit lui-même le passage. « En même temps, Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de taire assassiner son (ils Nicomède, pour avancer ses autres fils qu'il avait eus d'une autre femme, et qu'il faisait élèvera Home; mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux mêmes qui l'avaient entrepris; ils tirent pins, ils l'exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel et faire retomher sur sa tète les embûches qu'il lui avait préparées, et n'eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avait appelé auprès de lui, il fut proclamé roi, et lYusiiis, chassé du tronc et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu'il prit de se cacher, fut enfin tué parce lils, et perdit la vie parmi crime aussi grand que celui qu'il avait commis en donnant les ordres de l'assassiner. »
Nicomède évita donc la mort par le parricide, voilà tout ce que Justin rapporte des circonstances de sa
1. Voyez ce qu'il dit dans l'Examen : « J'ai approche de celte histoire celle de la mort d'Annibal. etc. » On pourrait dire que la vertu de « ce vieil ennemi de la grandeur romaine » est réfractée dans la ligure de Nicomède. comme un jet de lumière trop vive léfcaclée par un prisme.
Iii MARDI SS. HBTI1. Cl .in. 10
vie. Un autre historien, Diodore de Sicile1, insiste plus encore sur le crime auquel le prince bithynien dut son avènement; c'est dans un temple où Prusias s'était réfugié que Nicomède l'immola, joignant le sacrilège au meurtre. Corneille eût pu mettre à la scène ce duel affreux du père et du fils, rendus également dénaturés par l'âpre jalousie du pouvoir. Il eût fait le tableau de ce monde corrompu de l'Asie Mineure au commencement du premier siècle avant notre ère : il eut montré ces despotes tapis dans leurs petits royaumes, jetant autour d'eux des regards rapaces et inquiets : ourdissant des perfidies et forcés, par le souci même de leur conservation, de semer de pièges mortels les approches du trône: féroces avec poltronnerie, fondant violemment sur une proie, mais prêts à la lâcher et à se terrer dans leur repaire s'il survient une ennemie plus forte, Rome; avec cela, puérils et malheureux.... Corneille savait bien peindre ces souterrains de la politique; il l'a prouvé ici et bien d'autres fois encore; mais dans cette bassesse il ne trouvait pas de héros à la taille qu'il aimait. 11 dut eu imaginer un.
S'attachanl d'abord à Prusias. dont les historiens l'ont connaitre la sénilité et les ruses2, il lui opposa