Expressions tirées de l'avis au Lecteur et de l'Examen
2. Il dit en têle du second volume de son théâtre, publié ;'i liai-
l'28 I.A MÉTHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.
au Mexique, sans patrimoine, il était revenu eu Europe chercher fortune: il était bossu et chétif; d'ailleurs d'assez bonne noblesse et d'esprit brillant. Il se donna une éducation raffinée, s'attacha comme client au duc de Médina de las forces, se lit une place parmi les poètes d'alors, qui bernèrent cruellement sa difformité, tout en rendant hommage à son caractère, et il obtint, en 1628, la fonction de « rapporteur au Conseil royal des Indes ». Il mourut à Madrid, sur la paroisse deSan Sébastian, le 4 août 1659, quatre ans avant l'apparition du Menteur français. De tous les dramatistes espagnols. Alarcon est celui qui a le plus d'affinité avec la tournure d'esprit de nos classiques. C'est le seul peutêtre qui se soit proposé dépeindre l'homme; il l'a fait avec un sérieux, une suite, un art du développement
colorie en 167» i : s ... Sache, lecteur, que les huit comédies de ma première partie et les douze de eetle seconde sont toutes miennes. quoique d'aucunes soient devenues les plumes d'autres corneille?, comme le Tisserand de Ségovîe, la Vérité suspecte, l'Examen des maris, ei d'autres encore, qu'on a imprimées sous le nom de divers auteurs. I.a faute en est aux éditeurs qui les donnent à qui lion leur semble : elle ne vient pas des auteurs à qui on les a attribuées et dont l'inadvertance dépasse ma sollicitude. » Corneille a d'abord du. lui aussi, sur la loi du litre, que Lope était l'auteur de la comédie qui lui plaisait tant. Plus tard, vers 1660, il apprit par hasard que D. Juan d 'Alarcon la revendiquait comme sienne. Mais il ne voulut pas entrer dans celle contestation, o Si c'est son bien, dil-il avec détachement, je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse. •• Examen du Menteur. Phrase qui semble impliquer qu'il croyait Alarcon vivant encore. Au demeurant, le malheureux au'etir de la Verdad ne put surmonter l'ingrat oubli de ses compatriotes, le Menteur français fut retraduit en espagnol et traité au delà des Pyrénées comme un véritable original. 11 a fallu attendre jusqu'à notre siècle pour qu'Alarcon fût rétabli dans ses droit-.
et un souci du naturel fort rares dans son pays ; ses poèmes étonnent moins que ceux de Lope ou de Calderon, mais ils charment par des nuances délicates à la Térence, et ils semblent vivants. Il a, de plus, une morale de gentilhomme, héroïque, pourtant sans raideur, qui n'est pas surajoutée aux fictions, mais s'y incorpore, et n'en altère point le laisser-aller aimable. Il est impossible de voir tout à fait clair dans le Menteur de Corneille, si Ton n'a d abord fait connaissance avec la Verdad sospechosa. La pièce espagnole est bien d'une seule venue, et harmonieuse en toutes ses parties; l'adaptation française sent un peu la gène. C'est un raccourci trop tassé; l'intrigue est embrouillée, tout ne s'y explique pas bien. La scène, chez Alarcon, se transporte librement d'un bout à l'autre de Madrid : de la maison de Don Beltran ( le père du Menteur) à celle de Don Sancho, l'oncle deJacinta (qui est notre Clarice), de la Plateria, ou rue des Orfèvres, rendez-vous des désœuvrés élégants, à la promenade d'Atocha, aux portes de la ville, d'une ruelle où il fait nuit, avec les jalousies baissées, au cloître du couvent de la Magdalena, où les jeunes filles causent avanl «rentrer à l'église; et à travers ces changements de décor, c'est bien une action delà-bas, rendue vraisemblable par les mœurs espagnoles seules, qui se déploie à l'aise. Pour expliquer la méprise du jeune hâbleur sur la jeune fille qui lui a plu, il faut la nuit, il faut les mantilles sur les yeux, ou les fenêtres grillées. Il
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était admis, dans l'Espagne de Philippe IV, qu'un galant anonyme offrit une fête somptueuse à une belle personne, ou la régalât de joyaux à son choix dans une boutique d'orfèvre ; il était avantageux alors à Madrid de se faire passer pour un Espagnol du Pérou [Indiano); cela signifiait qu'on était à la fois un héros d'aventures, et un prodigue tout cousu d'or; le vantard Don Garcia n'y manque point; un gentilhomme pauvre, comme Don Juan de Sosa, pouvait voir son mariage différé par l'attente d'une commanderie de Calatrava, bénéfice nécessaire pour tenir son rang dans le inonde; tandis que, dans la pièce française, le prétendant Alcippe n'est empêché que par une circonstance plate et peu naturelle, quelques affaires qui retiennent son père à Tours.... Nous pourrions donner d'autres exemples et bien montrer, chez Alarcon, ce soin dejustifîer chaque détail et de lier l'action serré. Une comédie exécutée telle qu'elle fut conçue, se présente avec l'épanouissement naturel d'une fleur; ce qu'un adaptateur y rattache ensuite tient plus gauchement à la tige. Ainsi quelques traces de la structure originale ont persisté dans l'appropriation, mais sans plus servir à rien, sans même bien s'expliquer; ce sont des amorces de péripéties qui ont disparu. A quoi b«n annoncer, comme le fait Géronte, qu'il va passer avec son fils Dorante sous les fenêtres de Clarice, afin que celle-ci voie et apprécie la tournure de son prétendu, si cette annonce n'a pas de suite en effet? C'est que
LE CLASSICISME DE CORNEILLE. loi
dans la comédie espagnole le père et le fils se présentent de la sorte à cheval, sons la fenêtre de la belle, et que celle-ci a la surprise de reconnaître, clans le mari qu'on lui destine, le soi-disant péruvien de la rue des Orfèvres : la péripétie était jolie. Corneille a dû retrancher encore la scène du cloître de la Magdalena, où la dévotion se mêle à la galanterie: mais il est resté dans son dialogue, comme en suspens, une réminiscence inutile de ces mœurs pieuses :
« ... 11 est saison que nous allions au temple, »
(Acte IV. se. ix.,
dit Clarice. La connaissance du modèle espagnol peut seule éclaircir ces petites obscurités.
Notre poète mit du reste toute son ingéniosité (il en avuit beaucoup) à franciser son Menteur1. Il transporta l'action de Madrid à Paris; au lieu de Salamanque. la ville d'université dont le Menteur arrive incontinent, il le fit débarquer de Poitiers, qui était alors un des grands foyers de l'élude du droit. 11 promena ses personnages des Tuileries à la place Royale, dans les lieux de flânerie à la mode. Il introduisit même une description, tout actuelle, du Palais Cardinal et des quartiers neufs. Il se fit encore chroniqueur mondain da us les conversations qu'il prêta aux acteurs, en se
1. Le titre même de Moiteur se trouve, comme sous-titre, dans la conirefaçoii espagnole que Corneille eut sous les yeux : La Verdad iospechosa, y pur olio titulo : cl Mcntiroso.
piquant ici d'être au courant des nouveautés. Les hommes de pensée haute mettent souvent une sorte de coquetterie à paraître bien renseignés sur les choses futiles. L'auteur de Cinna se plut donc à peindre sur le vif la badauderie parisienne. Il savait que le moyen de gagner la faveur des dames était alors de faire l'homme de guerre et de transporter le langage des camps dans les propos de galanterie'; il en farcit le badinage de son Dorante. Il entendait conter merveilles d'un certain vulnéraire appelé « Poudre de sympathie », dont le secret venait d'être vendu à nos soldats par les Espagnols, en 10 il! (dans la campagne de Roussillon), et comme la vogue y était, aussitôt il eu fit mention2, datant son poème par ce détail. Enfin, Je même scrupule qui l'obligeait à rechercher la fidélité historique dans ses peintures de la vieille Rome parait l'avoir poussé cette fois à refléter la physionomie de son temps, de son pays, jusque dans les bagatelles.
Mais ce qui lui appartient surtout en propre, sa supériorité triomphante, sa griffe royale, c'est le style '. On ne peut épuiser en quelques mots les vertus presti-
1. Voyez dans la Notice de l'édition Marty-Laveaux (IV, p. 1-20 . des témoignages curieux de cette mode.
'2. Acle IV. se. m.
3. Il dit lui-même .Suite du Meilleur, Acle I, se. in) que sa pièce est « faible de style », et dans ['Épttre qui la précède, il déclare qu'il a « voulu tenter ce que pourrait l'agrément du sujet dénué de la force des vers ». Entendez par là qu'il a choisi pour celle comédie un langage familier, dépourvu de sublimité. Fort bien, et c'est de quoi nous le louons.
gieuses de ce style du Menteur. Si nous ne possédions
aussi l'Amphitryon de Molière, on pourrait affirmer sans contestation que Corneille a du premier coup, chez nous, atteint la perfection dernière de l'art d'écrire en vers aisément, Légèrement et poétiquement, pour la scène comique. L'expression est toujours pleine et juste, à l'emporte-pièce, sans bavures, d'une sonorité franche: la syntaxe est flexible, les coupes variées. La langue est très charnue, si je puis dire : rien que des noms et des verbes, très peu d'épithètes. Le gros sel plébéien se mêle en proportion savoureuse à l'ironie cavalière. La verve bouffe, la désinvolture, le caprice ne sont point gênés dans la versification, tonjours un peu drue et carrée. Enfin, de toutes parts, des aventures heureuses d'expression, des saillies imprévues, des apartés folâtres, et comme des banderoles de style, attestent avec quelle joie la pièce fut écrite.
Voilà ce qu'il faut bien entendre. Corneille s'est amusé lui-même cordialement à composer son Menteur. Surtout lorsqu'il met en scène Dorante et Cliton, son valet, il leur sourit avec complaisance. Les autres personnages ont moins de vie: les figures de femme, en particulier, n'ont pas autant de moelleux que dans la comédie d'Alarcon : elles sont cernées par un trait dur, et donnent l'impression de poupées mécaniques. Mais le Menteur concentre tous les regards. G'esl un héros d'ingéniosité, et l'ingénieux poète lui est secrè-
tement favorable. « Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables1. » Un inventeur si maître de ses moyens, qui étonne sans cesse par des gageures audacieuses, et qui les gagne si dextrement, est, à sa manière, un des prodiges de l'humanité. Il faut reconnaître en lui, sinon de la vertu, à proprement parler, du moins une virtù, au sens italien, une virtuosité tout à fait rare. On s'en amuse comme, au cirque, des exercices de haute école. En vain les obstacles s'amoncellent et se haussent, il les saute l'un après l'autre.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme,
lui dit son valet avec défi (Acte III, se. v); à quoi le sur gymnaste réplique :
Ne t'épouvante point, tout \ienl en sa saison;
cl eu effet, il ne manque pas son coup, cette lois encore. Il jouit de sa propre adresse :
Tu me vas voir, Clilon, jouer un nouveau jeu : Sans changer de discours, changeons de batterie.
(Acte V, se. vi.)
I. Discours du poème dramatique écrit en 1660, li même année que les Examens. Alors probablement la polémique soulevée en 1645 contre l'immoralité du Menteur s'était apaisée. On voit que Corneille n'a pins à se défendre.
LE CLASSICISME DE CORNEILLE. 1"»r>
Et Cliton ébahi ne peut s'empêcher d'applaudir :
Peu sauraienl, comme lui, s'en tirer avec grâce; Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir, Par un si rare exemple apprenez à mentir.
(Acte V, se. vu.)
C'est le triomphe joyeux de l'imagination sur l'exacte et plate réalité Et, en fait, Dorante, s'il n épouse pas celle qu'il aime, se met à aimer celle qu'il épouse. Tout finit heureusement pour lui.
Une telle conclusion a paru fort immorale à quelques-uns.
A peine la pièce avait-elle vu le jour qu'il s'éleva un parti, comme l'appelle Corneille, pour la condamner au nom de l'honnêteté. Et ce parti alléguait, bien entendu, les préceptes d'Aristote et d'Horace, lesquels recommandent au théâtre de servir les bonnes mœurs. L'auteur se justifia du mieux qu'il put et tâcha de tirer à lui les exemples mêmes qu'on lui opposait.
Il est certain, écrit-il dans une Epître (en tête de la Suite du Menteur), il est certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement, n'étant que fourbes etmenteries; et néanmoins il obtient enfin ce qu'il souhaite, puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination. Ainsi, si cette maxime est une véritable règle de théâtre, j'ai failli.... Mais cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens.... Dans les comédies de Plaute et de Térence, que voyons-nous autre chose que des jeunes fous qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l'argent de leurs pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés; el des esclaves qui, après avoir conduit toute l'intrigue, et servi
do ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seraient non plus propres à imiter que les mauvaises finesses de notre Menteur.... Quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n'est point besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter; et je m'assure que toutes les fois que le Menteur a été représenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l'objet de ses derniers désirs, il n'y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier, dont il faut qu'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête homme.
Malgré cette défense habile et raisonnable. Corneille n'a pas laissé d'être pris à partie, de notre temps encore, par des critiques rigoureux. Ceux-ci ont rapproché la comédie d'Alarcon, et mis en regard du dénouement indulgent du Menteur, celui, plus sévère, de la Vérité suspecte: là, du moins, Don Garcia est pris dans ses propres filets et marié malgré lui à cette Lucrèce qu'il disait et croyait aimer. Yoilà la punition (punition de sa méprise, il est vrai, plutôt que de ses menteries, et punition qui atteint du même coup l'innocente Lucrèce); voilà du moins une autre conclusion (jue l'amnistie admirative du vice. Et afin de mettre en relief la coupable complaisance de Corneille pour son Menteur, les critiques ont retourné contre lui cette déclaration naïve qu'il l'ait dans l'Examen : « ... Pour moi j'ai trouvé celle manière de finir (de l'auteur espagnol) un peu dure, et cru ([11*1111 mariage
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moins violenté serait plus au goût de notre auditoire. <> Voyez un peu le moraliste faible et réduit, l'admirateur tles beaux criminels rares et brillants! Vest-il pas visible que Corneille « tient énergiquement à ne pas condamner Dorante? »
Par malheur, lorsqu'on lit avec soin le passage de l'Examen ici allégué, on découvre le contresens des critiques réprobateurs : notre porte juge le dénouement d'Alarcon un peu dur, non pas pour le menteur lui-même, sur lequel il ne s'attendrit point, mais un peu dur. eu égard à l'effet plaisant et bénin qu'une comédie doit produire. « Le père de Lucrèce menace Don Garcia de le tuer s'il n'épouse sa fille après l'avoir demandée et obtenue, et le sien propre lui fait même menace. » C'est cette péripétie que Corneille écarte; il sait, en effet, que l'idée seule de contrainte est exclusive de toute gaité, de tout épanouissement1; c'est pourquoi il a pris le parti d'amender — gauchement d'ailleurs — la conclusion de son modèle espagnol, par une considération d'esthétique et non point de
1. Cela est d'une exacte vérité psychologique; et si le Mariage force de Molière est néanmoins une assez bonne bouffonnerie, c'est que le sujel principal en est la tergiversation du barbon Sganarelle, ballotté entre sa convoitise pour une jeune tendresse et sa crainte des accidents consécutifs à ce mariage téméraire, puis entre cette même crainte, soudain très fort motivée, et « sa peur naturelle des coups >. La contrainte est plaisante ici, parce que le piteux Sganarelle est pris au piège de ses propres instincts animaux, et qu'ainsi c'est lui-même qui se met la corde au cou. Du reste, la menace de mort que lui fait le frère spadassin n'est guère sérieuse: les coups de trique la tournent en farce.
morale. Ce qui le détourna de marier Dorante sous la contrainte de deux épées levées, ce ne fut pas une perversion ou une facilité excessive de conscience, mais simplement son respect de la distinction des genres en littérature. Les Espagnols méconnaissaient cette distinction; lui, Français, y est fidèle. Il voulait une comédie gaie.
Laissons donc la question du dénouement. Attachonsnous à l'air et aux démarches de Dorante. Est-il vrai, comme Corneille le soutient1, que dans ce galant personnage « le crime soit bien peint de ses couleurs, et les imperfections bien figurées »? Bref, la physionomie du Menteur est-elle, plus que sa destinée, efficace pour dégoûter du mensonge? J'en doute. 11 n'est pas repoussant; on a vu que le poète même lui sourit.
Mais quel est au juste le vice que Corneille fait reluire si complaisant) ment?
11 ne faut pas que le terme grave de mensonge nous abuse; le personnage ainsi caressé n'est pas un scélérat. II n'est ni un calomniateur, ni un perfide, ni un hypocrite, ni un doucereux. Son vice ne descend pas jusqu'à la bassesse, jusqu'à la lâcheté : c'est une simple hypertrophie des deux facultés d'imaginer et de narrer brillamment. Il est plutôt un hâbleur, un maître bailleur de bourdes, qu'un menteur qualifié. Il remanie ou suppose les faits, involontairement d'abord,