‹ La méthode des classiques françaisChapitre 38 sur 82 · Lettre du '2 juillet · texte numérisé non relu

Lettre du '2 juillet

2. Toxaris, 22. Le tableau de Poussin, plusieurs fois gravé, se trouve à Copenhague, dan; la collection du comte Moltke.

des Niobides, se détournant de celui qui vraiment n'est déjà plus, et tout entières au désespoir de se sentir seules, pleurant sur elles-mêmes; — et le dessinateur prévoit par quel alanguissement des lignes, par quelles draperies en paquets il rendra cet abandon au destin des deux femmes ainsi privées d'appui et transmises comme des choses. Voilà « la pensée » du tableau. Le sentiment en est sévère; combien différent de celui, tout souriant, qui est empreint dans le récit de Lucien ! On voit ici, je crois, qu'il n'est pas exact de donner l'œuvre de Poussin comme inspirée par un texte ; la vérité est qu'elle est découpée dans un texte. Il prend le thème et non le ton. Entre lui et son fournisseur de fable, il n'y a pas eu contact d'émotion, comme entre Delacroix et Shakespeare. Le peintre a choisi le sujet, puis toujours maître de soi, l'a repensé et ordonné, suivant une logique autonome. Je pourrais le faire voir encore en rapprochant la Mort de Germanicus du texte de Tacite et la Destruction de Jérusalem du texte de Josèphe. Poussin n'emprunte à ses auteurs que les données de fait.

Les données de fait, à la vérité, il les emprunte iavec un scrupule admirable. Ayant trouvé dans Plutarque la date exacte de la mort de Phocion, le dixneuf Munychion, et retenu que ce jour-là les Chevaliers faisaient une procession en l'honneur de Jupiter, il introduit dans son tableau des Funérailles de Phocion le charmant accessoire de la cavalcade qui se

déroule au loin, sous les murs d'Athènes, parmi les arbres. Par là, dit Félibien , il « satisfait les savants »' et d'abord se salislait lui-môme, car il a le goût de l'authentique. L'art de Poussin veut observer la vérité de l'histoire, comme l'art de Vinci la vérité de l'histoire naturelle. Ainsi, en 1658, on découvre à Palcstrina la mosaïque fameuse où sont représentées les cérémonies du culte de Sérapis : Poussin, délégué justement parles Parberini comme surintendant des fouilles qui se t'ont d;ms leurs terres, est des premiers avisé de la trouvaille; en véritable antiquaire, il est ravi d'un tel document, non seulement parce qu'il y voit représentées « au vrai et de bonne main » les mœurs de l'Egypte, mais parce que ce petit morceau d'histoire exacte, fraîchement exhumé, est inexploité encore. Aussi ne manque-t-il pas, lorsqu'il veut peindre une scène qui se passe en Egypte, de la localiser au moyen d'une procession de Sérapis avec des prêtres à tète rasée, portant des timbales, des flûtes, des trompettes, des bâtons à tète d'épervier, le tout dessiné fidèlement d'après la mosaïque, et il ajoute ce mot précieux : « Cela n'est point fait ainsi pour me l'être imaginé2.... » Un pareil scrupule de véracité historique, vers le même temps, solidifie

1. Félibien. Entretiens, II, p. 430. Le tableau des Funérailles fie Phocion est à la National Gallery,

2. Lettre du 29 novembre 1658. Le tableau dont il s'agit est un Hepos de la Vierge en Egypte h Vienne, galerie Lichlenstcin\

lii ;JARbISS. HËTII. CI.. I I:. \'l

aussi la tragédie de Corneille, et la dégage de cette tragi-comédie romanesque, où les données de fait étaient changées pour plus de moralité ou plus de pathétique; tant l'imagination gagne de force en se ployant aux faits! Ne nous hâtons donc pas de sourire de ce consciencieux Poussin dessinant pour son Sacrement de la Pénitence le « Triclinie lunaire appelé Sigma » aussi exactement que pour un traité d'archéologie1, ni de Corneille faisant de Cinna celle apologie que « rien n'y contredit l'histoire ». Là est le secret de nos classiques : ils ont peur d'inventer, peur de mentir : ces poètes s'astreignent à une discipline de savants.

La « pensée » du tableau une fois arrêtée dans son esprit, sa documentation une fois préparée, Poussin s'occupe de disposer les éléments que lui a fournis la nature, observée directement. Il a sous la main des cahiers et des cartons remplis de ses propres études2, « pensieri », paysages, animaux, tètes...; il feuillette ce répertoire, et peu à peu, autour de la « pensée » qu'il a conçue s'agrègent les morceaux de réalité

1. Lettre du 50 mai 1644. La Pénitence (plusieurs fois gravée) se trouve aujourd' hui, avec les autres Sacrements de la même série, chez lord Ellesinere, Bridgewater Gallery, à Londres.

2. Le Mémoire des pièces qui se sont trouvées à Home dans le cabinet de M. Nicolas Poussin contient l'indication des recueils suivants : « Un allro libro del sudclto (Poussin), di diversi pensieri discgnali delta sua invcnlione, chc contient fogli 100, alcuni dalle duc bande... Alcuni disegni di palsi, numéro 50; di animali, numéro 20, con alcunc teste, numéro 70.... » Archives de l'Art français. T. VI, p. 251.

qu'il tient en magasin. Je dirai tout à l'heure, en exposant sa troisième règle, à quelle fin il dresse tous ces matériaux faits de choses vues; ici il faut noter que cet afflux de nature, dans une élaboration toute rationnelle, n'y mêle cependant point d'éléments sensitifs et bruts; car il n'est pas un croquis, de ceux que Poussin utilise, qui ne soit un produit déjà de sa pensée. Il a gouverné méthodiquement non seulement sa main, mais d'abord son œil. « Il ne se contentait pas de connaître les choses par les sens », dit Félibien fortement1. Il s'est expliqué lui-même sur sa manière de voir la nature, dans la lettre qu'il écrivit à M. de Noyers*. « Il y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement, et l'autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre chose que recevoir naturellement dans l'œil la forme et la ressemblance de la chose vue. Mais voir un objet en le considérant, c'est qu'outre la simple et naturelle réception de la forme dans l'œil, l'on cherche avec une application particulière les moyens de bien connaître ce même objet : ainsi on peut dire que le simple Aspect est une opération naturelle, et que ce que je nomme le Prospect est un office de raison. » Cette vue savante est la vue en perspective (prospettiva), puisque Poussin ajoute qu'elle « dépend de trois choses, savoir, de l'œil, du rayon visuel et de

Page 1