‹ La méthode des classiques françaisChapitre 39 sur 82 · Entretiens, II. p · texte numérisé non relu

Entretiens, II. p

'2. Dans Féliljien. ibid, p. 543.

la distance de l'œil à l'objet1. » 11 s'oblige donc, en regardant, à critiquer les images que reçoit son nerf optique, de façon à surmonter l'illusion vulgaire qui suppose l'identité entre ces images et la figure des objets. 11 sait que pour atteindre cette dernière avec exactitude, il devrait « rectifier

L'image de l'objet sur son éloignement, Sur le milieu qui l'environne, Sur l'organe et sur l'instrument9.

Il se répète donc que le peintre opère sur des images, et non sur les objets mêmes, tels qu'on les emporte grossièrement de la campagne sur la table d'un atelier3. En cela, il ne se doute guère combien il est débiteur des savants de la Renaissance, et combien distant des anciens Grecs qu'il prétend restituer; car les illustres peintures de Micon et de Polygnote au

1. uescartes, dans sa Dio/jl'icjtte ^Discours Vil), recherchant les Moyens de perfectionner la vision, réduit a toutes les choses auxquelles il faut avoir ici égard, à trois principales, qui sont : les objets, les organes intérieurs qui reçoivent les actions de ces objets, et les extérieurs qui disposent ces actions à être reçues comme elles doivent ». 11 parle plus en physicien. Poussin plus en géomètre.

2. La Fontaine, râbles, VII, 18. Les trois fadeurs indiqués par La Fontaine sont exactement ceux que Poussin a relevés.

3. Bonaventure d'Argonne [Meslanges d'histoire et de littérature, recueillis par M. de Viyiieiil Marrille. 1700, t. II, p. 140). raconte, il est vrai, qu'il a vu Poussin « rapporter dans son mouchoir des cailloux, de la mousse, des fleurs el d'autres choses semblables qu'il voulait, peindre exactement d'après nature ». Mais ce témoignage, d'un auteur suspect, 1res postérieur aux faits, n'est pas autorisé', d'autant qu'il contredit ce que Poussin dit lui-même. Je le crois imaginé d'après un texte de Félibien (t. II, p. fâl). que je cite plus loin, texte d'ailleurs incxacîemenl compris.

I A METHODE CLASSIQUE DE NICOLAS l'OUSSIX 181

Pœcile n'étaient que des jeux de silhouettes décalquées sur un même plan1.

Cependant serai-je trop ingénieux en prêtant au mot « Prospect » un autre sens encore, plus philosophique? Comme ce mot veut dire proprement, eu latin et en italien, vue ru face cl <le loin, on peut se demander si Poussin n'a pas voulu signifier que ht vue artistique des rhoses est la vue synthéUarie, celle qui, à distance convenable, saisit les rapports justes ;j de sorte que l'effort de l'attention, chez le peintre, irait à lui faire abolir le détail. Observation d'une précieuse vérité, que fait encore un artiste d'aujourd'hui, le nerveux et délicat Whistler2. Seulement le regard de Whistler s'exerce à simplifier, à noyer le détail, pour mieux harmoniser entre elles et avec son sentiment propre les taches colorées qui correspondent aux objets. Le regard de Poussin s'applique à

1. Voy. Em. Lôwy. Die Natururiederga.be in (1er âlteren griechischen

Kunst (Rome, 1900); chap. I, sur le Dessin.

2. Voici le passage de Whistler auquel je pense : « Le désir de voir, pour le fait de voir, est, quant à la masse, le seul à satisfaire de là sa jouissance du détail. — Et quand la brume du soir vêt de poésie un bord de rivière, ainsi que d'un voile et que les pauvres constructions se perdent dans le firmament sombre, et que les cheminées hautes se font campaniles, et que les magasins sont, dans la nuit, des palais, et que la cilé entière est comme suspendue aux deux — et qu'une contrée féerique gît devant nous — le passant se hâte vers le logis, travailleur et celui qui pense; le sage et l'homme de plaisir cessent de compiendre comme ils ont cessé de voir, et la nature qui, pour une fois, a chanté juste, chante un chant exquis pour le seul arti-te, son fils et son maître — son fils en ce qu'il l'aime, son maître en cela qu'il la connaît. 9 Le Trn O'CAoch de M. Whistler; trad. Mallarmé, p. 15.

simplifier, pour dégager la logique interne; son prospect va jusqu'à la structure élémentaire des choses. Par exemple, il observe que les belles filles passant dans les rues de Nimes ne « délectent pas moins l'esprit par la vue que les belles colonnes de la Maison Carrée, vu que celles-ci ne sont que des vieilles copies de celles-là1 ». Ce n'est pas ici, je crois, un badinage renouvelé du Songe de Polyphile; le ton est trop fervent. Dirons-nous que c'est une vue de grand artiste? Sans doute; Léonard, et de notre temps, Eugène Carrière, en ont de pareilles2. Mais c'est aussi bien une vue de savant. C'est celle qu'à 24 ans Etienne Geoffroy Saint-Hilaire porte sur le monde vivant et qui le conduira, par l'intuition des analogies de forme, à dégager l'unité de plan des formes animales. Entendons bien que ce n'est point une faculté purement pittoresque de noter des ressemblances qui apparaissent, mais une application à démêler le principe simple d'où la réalité procède et se ramifie. Cette découverte exclut toute fantaisie, de

Page 1