Entretiens..., II, p
2. « La repétition, et cette action do ruminer, recuire, repasser par l'estamine de la raison, et encore plus élabourer, pour en faire une résolution plus solide, c'est le jugement. » Charron, Sagesse [1601]
qui la contestent en ont « décidé témérairement1 ». L'intelligent s'applique à tout; il n'est lié à rien. Tandis qu'une sensibilité est d'une certaine nuance et penche d'un côté, en sorte qu'un sensitifqui peint a sa petite famille de sujets choyés, sa manière où il retombe, ses jaunes, ses bruns, ses noirs, le raisonnable. quand il use des pinceaux, se prête à ce qu'il veut rendre et reste disponible. Les images n'adhèrent pas plus à son imagination qu'elles ne collent aux miroirs. De Y Extrême -Onction, traitée avec conscience et science de la douleur, sans pour cela s'assombrir, il passe aux Ménades nues folâtrant sous le feuillage, traitées avec entente de la volupté, sans s'exciter. « Je ne suis point, dit-il, de ceux qui, en chantant, prennent toujours le même ton, et je sais varier le mien quand je veux2. » Au reste, toujours appliqué à raisonner sa pratique, il méthodisc cette souplesse de l'imagination. Les anciens, pense-t-il, étaient admirables par là.
Je vous veux avertir d'une chose d'importance, qui vous fera connaître ce qu'il faut observer en ta représentation des sujets qui se dépeignent3.
1. Lettre de septembre 1649, à Jacques Stella, citée par Félibien. II, p. 556.
2. Lettre du 24 mars 1647. — « Il avait de grands égards à traiter différemment tous les sujets qu'il représentait, non seulement par les différentes expressions, mais encore par les diverses manières de peindre, les unes plus délicates', les autres plus fortes; c'est pourquoi il était bien aise qu'on connût dans ses ouvrages le soin qu'il en prenait. » Félibien, II, p. 328.
3. Lettre du 2i novembre 1647. Je cite naturellement ce texte
.Nos bravas anciens Grecs, inventeurs de tontes les belles choses, trouvèrent plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de merveilleux eflVts. Cette parole «iode signifie proprement la raison ou la mesure et forme de laquelle nous nous servons à l'aire quelque chose; laquelle nous astreint à ne passer pas outre, nous fesant opérer en toutes les choses avec une certaine médiocrité et modération. Et partant telle médiocrité et modération n'est autre qu'une certaine manière ou ordre déterminé et ferme, dedans le procédé par lequel la chose se conserve en son estre....
Je n'entends user que prudemment de ce galimatias. On devine qu'après avoir lu un commentateur latin ou italien d'Aristote (apparemment Lodovico Castclvetro, qu'il nomme'), le bon Poussin creusa lé terme modus par lequel on traduit le grec nomos dans ce sens-là, chercha ce mot dans un dictionnaire, rapprocha les textes de Cicéron où il signifie tantôt une vertu, synonyme de tempérance*, tantôt la mesure et le goût dans l'art3, puis de ces trois acceptions fît un amalgame, sur lequel son imagination travailla. Il ne faut retenir, en cette petite rapsodie, que l'ac-
d'après le manuscrit autographe Bibl. nat.. ms. fr. 1"2347, f° 180 . Quatremère de Quincy l'a entièrement refondu, et les critiques qui lui empruntent cette lettre ne suivent po:nt Poussin même.
1. Dans ses Osservasioni. Lodovico CasUlvetro avait publié en i.'iTO La Porlica d'Aristotele volgarizzata c sposta.
2. Comme dans le De 0/ fiais, I. v., c ... ordine et modo in quosunt modestia et temperantia... » Cf. Plutarque. [De la vertu morale, 10, Amyot : « La raison imprime en la partie irraisonnable les vertus morales qui sont médiocrités entre le peu et le trop. »
5. Comme dans VOrator, XXII : « In omnibus rébus vHendum est quatenus; et si enim suus cuique tnodus est. tamen magis olïendit nimium quam parum. » Cicéron continue en paraphrasant un mot prêté au peintre Apelles.
cent; or l'accent est tout à fait personnel dans ce bout de phrase : « ordre déterminé et ferme, dedans le procédé par lequel la chose se conserve en sou estre »; l'idée est suggérée par Aristote, mais les adjectifs et l'aplomb de l'expression marquent avec quelle vigueur Poussin se l'approprie. Je le vois se donnant à lui-même des consignes, attentif « à ne passer pas outre », le pinceau et le jugement en suspens, tandis qu'il s'interroge. 11 ne veut pas se montrer « précipiteur ». Il est trop persuadéque « nos appétit î ne doivent point juger seulement, mais la raison1 ». Remarquez cet effort soutenu pour se garder de la manière et se tenir affranchi même de son tempérament : cela est français cl cartésien.
De là procède sa faculté extraordinaire de se renouveler, d'un ouvrage à l'autre. Voyez, sur un même mur du Louvre, le Déluge monochrome, assourdi, pesant, peint à la cendre, et les deux Nymphes, ballant ou cueillant des narcisses, qui devancent le char de Flore, d'un dessin enlevé, d'un coloris chaud. fluide, estival; entre les deux toiles nulle conformité; on dirait que deux siècles, deux climats sont en présence. Pourtant le même ouvrier a tiré de lui ces diversités. Afin de l'apprécier justement, il est bon, devant chacun de ces cadres, d'évoquer la série, aussi riche et polymorphe que l'œuvre écrite d'un Goethe.