INSCRIPTION SIMULTANÉE D'ACTES DIVERS EXPLORÉS EN DIVERS LIEUX
Inscription simultanée des actions musculaires et 'des réactions qui se produisent dans la locomotion animale. — Inscription des mouvements phonétiques. — Mouvements qui se produisent dans la rumination; expériences de Toussaint. — Mouvements de la déglutition ; expériences de Carlet. — Phases de la pression dans les cylindres d'une machine aux diflerents instants de la course du piston.
Inscription simultanée des actions musculaires et des réactions qui se produisent dans la locomotion animale.
Nous avons déjà vu comment s'inscrivent les mouvements si variés qu'exécutent les membres d'un cheval aux diverses allures, l'aile d'un oiseau qui vole, etc.; des tracés correspondant aux réactions qu'éprouve le corps des animaux à chaque phase des mouvements des membres ont été obtenus par une autre méthode (voyez p. 207).
Il suffit donc de combiner ces deux ordres de tracés en les superposant, pour avoir un type d'expérience éminemment complexe dans laquelle deux ordres dé phénomènes de nature différente auront été simultanément enregistrés.
En réalisant cette expérience sur un oiseau qui vole, on constate que le corps subit deux sortes de réactions : les unes le faisant osciller suivant un plan vertical, les autres consistant en saccades dans la progression. La superposition des courbes établissant le synchronisme entre ces actes divers, montre qu'au moment où l'aile s'abaisse, le corps est soulevé et gagne de la vitesse, tandis que dans l'instant où l'aile remonte, le corps, tout en se soulevant encore, perd de sa vitesse de translation.
Nous n'insisterons pas sur ces expériences, dont la nature est suffisamment expliquée, mais qui pour être suivies dans leurs détails exigeraient de longs développements.
Inscription des mouvements phonétiques.
La partie acoustique de la phonation a donné lieu à d'admirables travaux ; mais le mécanisme de l'articulation des consonnes, les mouvements de la langue, ceux du voile du palais et des lèvres sont moins parfaitement connus. Peut-être en faut-il accuser la complication de ces actes phonétiques dans lesquels le concours des mouvements de plusieurs organes est ordinairement nécessaire pour la production de certains sons. L'inscription simultanée de ces mouvements associés semble destinée à éclairer beaucoup le mécanisme de la phonation.
Yoici dans quelles circonstances j'eus l'occasion de faire sur ce sujet quelques expériences : Au commencement de l'année 1875, une délégation de la Société de linguistique vint me trouver afin de savoir si la méthode graphique pouvait s'appliquer à l'étude des mouvements si variés et si complexes qui se produisent dans la parole; si elle pouvait fournir une trace objective des actes exécutés par la cage thoracique, le larynx, la langue, les lèvres et le voile du palais, dans l'articulation des différents phonèmes\ en indiquant la manière dont ces actes se succèdent ou se combinent suivant les différents cas. L'entreprise me parut réalisable et même facile, car les inscripteurs physiologiques avaient déjà surmonté des difficultés du même genre dans la cardiographie, par exemple, et dans l'analyse du mécanisme de la déglutition ou de la rumination. Il suffisait de construire des explorateurs convenables pour chacun des mouvements dont on voulait avoir le tracé, et de relier chacun de ces explorateurs à un tambour à levier inscripteur, ainsi que cela s'est fait dans les expériences ci-dessus indiquées.
L'importance de ces études semble grande au point de vue des linguistes, dont la science chaque jour plus précise tend à pren-
\. Le mot phoncine a été introduit par Champion pour désigner les groupes de sons qui constituent le langage parlé.
dre pour point de départ l'expérimentation. L'étude comparée des différentes langues et celle des transformations successives que chacune d'elles a subies dans sa formation ont permis, en effet, de saisir certaines lois qu'on pourrait appeler physiologiques et qui ont présidé à l'évolution du langage.
Ainsi, le principe de la moindre action \ d'après lequel tout acte humain tend à s'effectuer avec le moins d'effort possible, se mon tre dans le passage du latin au français et s'y traduit par l'adou cissement et même la suppression de certaines consonnes; le principe de transition àQÏQvmuïQ les échelons successifs par lesquels une lettre change de degré, d'ordre et de famille.
Rien n'est arbitraire dans cette évolution des langues, dont on commence à saisir les règles inflexibles. Or, pour bien apprécier les rapports de parenté entre les différents actes du langage qui tendent à se substituer les uns aux autres, il faut pousser aussi loin que possible l'analyse de chacun d'eux. L'oreille n'est pas toujours suffisante pour constater les mouvements, successifs ou simultanés, dont l'ensemble constitue un phonème, et celui qui parle n'a pas lui-même conscience des actes qu'il accomplit. C'est, en effet, par tâtonnements successifs et par essais d'imitation du langage d'autrui que, dès l'enfance, on apprend à parler; plus tard les actes qui servent au langage sont devenus aussi inconscients que l'action des différents muscles dans la marche. Pour une seule syllabe qu'on prononce, il est parfois nécessaire d'exécuter cinq ou six actes différents dont nous ignorons souvent la succession, et dont parfois nous ne soupçonnons même pas l'existence.
Inscrire avec leurs différents caractères, leur force et leurs rapports de succession, les mouvements de l'air ou des organes phonétiques, c'est fournir au linguiste une expression matérielle de phénomènes essentiellement fugitifs que l'oreille ne peut analyser ni comparer avec certitude.
Mais il est d'autres avantages plus précieux encore qu'on est en droit d'attendre de l'inscription du langage. Nous voulons parler des applications de cette méthode à l'éducation phonétique des sourds-muets. Ceux qui se dévouent à rendre à ces malheureux l'usage de la parole cherchent, par tous les moyens possibles, à
1. Voyez J. Baudry, Grammaire comparée du sanscrit, du grec et du latin, et A. Brachet, Introduction du Dictionnaire étymologique de la langue française.
donner au sourd la conscience des sons qu'il émet et de ceux qu'émettent les personnes qui parlent devant lui. A défaut de l'oreille, la vue et le toucher fournissent des renseignements importants. Le sourd lit, en quelque sorte, sur les lèvres de celui qui parle; en touchant le larynx d'une autre personne, il constate par le tact les vibrations laryngées, et, appliquant ses doigts sur son propre larynx, s'exerce à émettre lui-même des sons analogues. Combien ne serait-il pas mieux renseigné sur les actes vocaux qu'il devra reproduire, s'il avait sous les yeux les tracés graphiques de tous ces actes ! Il chercherait alors à imiter luimême ces tracés, qui lui serviraient de modèle, et n'arriverait à leur parfaite imitation qu'en exécutant les mêmes actes et en émettant les sons mêmes qu'il s'agit de reproduire.
Une méthode analogue semble, a priori^ applicable au traitement des vices de la parole. Elle serait sans doute fort utile à ces opérés qui, après une restauration du voile ou de la voûte palatine, doivent réapprendre à parler, pour perdre les défauts de prononciation que leur infirmité leur avait fait contracter.
Le D"" Rosapelly accepta de faire des recherches expérimentales sur ce sujet dans mon laboratoire, tandis que M. L. Havet, au nom de la Société de linguistique, s'adjoindrait à ces études afin de signaler les points particulièrement importants à son point de vue spécial*.
Plan des expériences. — Le but que nous devions atteindre dans ces expériences était de remplacer la sensation auditive par une expression objective des actes de la phonation. Sur ce point, d'importants travaux ont déjà été exécutés : sous le nom d'acoustique des yeux, Lissajous a créé une méthode optique pour apprécier la combinaison des différents sons dont les accords se caractérisent par des figures géométriques constantes.
C'est une phonétique des yeux qu'il fallait imaginer, tant pour analyser au point de vue physiologique et linguistique les actes de la parole, que pour initier à ce mécanisme les malheureux à qui l'ouïe fait défaut.
Pour ce qui est des voyelles, on peut les considérer comme optiquement caractérisées, grâce à la méthode de Kœnig : Vanalyse optique des sons,
1. Pour le détail des expériences, nous renvoyons le lecteur au mémoire de M. Rosapelly {Travaux du laboratoire, 1876), et ne reproduisons ici de ce travail que ce qui est nécessaire pour en faire comprendre le plan et les principaux résultats.
Les flammes vibrantes de Kœnig subissent, grâce à leur admirable mobilité, des vibrations correspondant à toutes celles que renferment les harmoniques concourant à la formation d'une voyelle. Dissociée par sa réflexion sur un miroir tournant, la flamme apparaît comme une traînée lumineuse, bordée de dentelures dont le nombre et les hauteurs relatives permettent d'estimer la tonalité des différents sons contenus dans chaque voyelle. Placé devant le porte-voix d'un appareil de Kœnig, un sourd-muet pourra donc s'exercer à reproduire des images lumineuses pareilles à un type tracé à l'avance ; et s'il réussit à imiter une de ces figures optiques, c'est qu'il aura émis correctement la voyelle correspondante.
Quant aux consonnes, comme il entre dans leur production des actes de toute sorte, vibrations du larynx, mouvements des lèvres, soulèvement du voile du palais, etc., il fallait chercher le meilleur moyen d'inscrire ces différents actes. Nous n'avons pas encore réussi à avoir une inscription convenable des mouvements de la langue et de ses appuis en différentes régions de la voûte palatine ou de l'arcade dentaire, suivant que l'on prononce telle ou telle consonne. Mais pour les autres mouvements, ceux du larynx, des lèvres et du voile du palais, les résultats furent plus satisfaisants.
Mouvements du larynx. — Un interrupteur spécial est mis sur le trajet d'un circuit électrique sur lequel on place également un signal de Deprèz. A chacune des vibrations du larynx il se produit une interruption du courant électrique, et le signal trace une vibration, de telle sorte que si l'on parle ou si l'on chante, à chaque fois que le larynx résonne, on voit s'écrire une ligne sinueuse semblable à celle de la figure 80, p. 162.
Inscription du mouvement des lèvres. — L'observation montre que les lèvres exécutent, pendant l'acte de la phonation, deux ordres de mouvements : 1° des mouvements verticaux, c'est-à-dire d'élévation et d'abaissement ; 2° des mouvements horizontaux ou antéro-postérieurs, par lesquels les lèvres se portent plus ou moins en avant. Le type des mouvements du premier genre s'observe dans l'émission des consonnes explosives labiales comme 6 etp; celui des mouvements antéro-postérieurs, dans l'émission de la voyelle u.
La fio-iire 207 montre l'appareil explorateur des mouvements du premier ordre
En prononçant une série de consonnes labiales, on constate que plusieurs d'entre elles se distinguent déjà par le degré de
Fig. 207. Inscripteur du mouvement des lèvres,
clôture plus ou moins parfait des lèvres. Dans cette émission des consonnes, il faut nécessairement intercaler des voyelles. Nous avons choisi, dans tous les cas, la voyelle «, qui ne modifie point les phénomènes labiaux ; si l'on prononce successivement les sons apa^ aba, afa, ava, on reconnaît que la clôture des lèvres, complète pour le p et le b, est incomplète, au contraire, pour Vf et
1. Un support vertical est placé en face de l'expérimentateur : il porte un bras horizontal au-dessous duquel pend, par l'intermédiaire d'une tige doublement articulée, l'explorateur proprement dit. Celui-ci se compose de deux petites branches terminées chacune par un petit crochet plat en argent qui doit embrasser l'une des lèvres dans sa courbure. La gouttière /' se place sous la lèvre supérieure, la gouttière l sur la lèvre inférieure. Cette dernière est seule mobile : or, quand la lèvre inférieure s'élève, elle fait basculer la branche l autour de son articulation, forçant ainsi les deux extrémités opposées des deux branches à s'éloigner l'une de l'autre en tendant un petit anneau de caoutchouc qui sert de ressort antagoniste.
Dans ce mouvement, une traction est opérée sur la membrane d'un tambour à air T. La raréfaction de l'air dans ce tambour se transmet, au moyen d'un tube de caoutchouc f, jusqu'au tambour à levier inscripteur qui devra tracer sur le cylindre les mouvements de la lèvre inférieure.
le V. Et si deux consonnes qui exigent des degrés différents de clôture des lèvres sont émises sans voyelles intermédiaires, on trouve dans la courbe tracée un petit ressaut qui signale ce changement dans l'occlusion labiale.
La figure 208 représente quelques-uns de ces tracés qui serviront d'exemples.
La ligne sinueuse exprime l'ouverture des lèvres, quand elle occupe la position horizontale supérieure ; elle correspond à leur