‹ La méthode historique appliquée aux sciences sociales (volume 2)Chapitre 33 sur 51 · L ACTION DES FAITS HUMAINS INDIVIDUELS · texte numérisé non relu

L ACTION DES FAITS HUMAINS INDIVIDUELS

la religion (la morale reste placée sur un terrain indivis ou mal délimité). La connaissance agit sur les faits démographiques (groupement, émigration ou immigration, natalité), et sur les faits économiques, — directement en donnant la notion de la valeur des choses, aliments, matières premières, animaux, etc. ; — négativement en arrêtant la fabrication ou la production d'objets reconnus inutiles ou qu'on peut avantageusement remplacer par d'autres, — indirectement en montrant l'avantage de groupements économiques auxquels on n'avait pas encore songé, ou en dégageant des préjugés religieux ou moraux qui faisaient interdire les groupements nouveaux.

En outre, la connaissance a un procédé d'action extérieure qui manque à la croyance purement subjective ; elle fait connaître le monde extérieur et les procédés d'action réels de l'homme sur le monde. Elle enseigne les procédés réels, mais psychologiques, pour manier les hommes et les persuader, procédés très actifs dans la vie économique pour l'appréciation de la valeur et pour l'organisation des échanges (il suffira de citer la pubHcité, le crédit, la spéculation) . Elle enseigne les procédés, tantôt psychologiques (dressage) , tantôt physiologiques (sélection) , pour tirer parti des animaux. Elle enseigne surtout les procédés réels

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et matériels pour agir sur la matière, l'ensemble des procédés techniques de production et de transport. La connaissance ne suffit pas à créer Tindustrie ; mais c'est elle qui en est la condition nécessaire et qui lui donne sa forme. D'autres causes agissent sur la division du travail, et par suite sur la quantité de la production ; mais la nature de la production dépend de la technique, c'est-à-dire de la connaissance.

L'histoire sociale aura donc besoin, sinon de connaître en détail l'histoire des sciences et des arts techniques, du moins de savoir l'histoire de la science dans les parties applicables à la vie et à la morale pratique, et l'histoire des procédés techniques de production. Gela est facile à apprendre. La seule difficulté sera d'apprécier la diffusion des connaissances et des procédés dans une société donnée à un moment donné ; c'est la question qui intéresse le moins les spécialistes de l'histoire des sciences et sur laquelle on trouvera le moins de renseignements.

4^ Les usages matériels ont une action décisive sur la vie économique; ils sont le but, et par conséquent le régulateur de la production. On ne produit guère que pour satisfaire des besoins matériels. La vie matérielle consiste surtout dans la consommation des objets, alimentation, vêtement, logement, mobilier, objets d'agrément ; c'est le terrain intermédiaire entre

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la vie économique et les coutumes de la vie privée, Il semble d'abord que ces usages ne soient que le résultat de la vie économique, car on consomme les objets produits par la production et répartis par la distribution. Mais on ne produit qu'en vue de la consommation, et c'est la consommation qui dirige la production. En ce sens les usages de consommation matérielle seraient la cause de tous les actes économiques et devraient être l'objet fondamental des études économiques ; pour comprendre la production il faudrait d'abord étudier ce que les consommateurs désirent qu'on produise. L'histoire de la consommation, c'est-à-dire de la vie matérielle, serait le premier chapitre de l'histoire économique.

En fait, la relation est plus complexe ; ce n'est pas toujours un client qui commande en vue d'une idée arrêtée de consommer ; c'est souvent le vendeur, c'està-dire le fabricant dirigé par le commerçant, qui offre des objets et donne au consommateur l'idée de les consommer. Les deux activités s'entremêlent étroitement, il faudrait pour les distinguer une étude qui n'est pas faite.

Pourtant l'histoire économique ne peut pas se passer de l'histoire de la consommation ; elle a besoin de connaître la demande spontanée du consommateur, c'est-à-dire l'histoire de la vie matérielle.

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C'est assurément la partie la plus négligée de la vie sociale, soit contemporaine, soit passée ; et ce serait, comme on l'a très bien montré aux Etats-Unis, un des champs d'études les plus instructifs de l'histoire sociale. La consommation n'agit pas seulement sur la production par l'action directe que la nature de la commande exerce sur la nature de la production et du commerce, — par exemple la demande de la pourpre ou de l'ambre dans les temps antiques, des épices au moyen âge. Indirectement la forme de demande réagit sur l'organisation du travail ; suivant qu'elle est continue, intermittente ou irrégulière, elle produit un travail régulier, ou une morte-saison, ou des crises ; suivant qu'elle vient d'un groupe peu nombreux ou d'une grande masse d'hommes, suivant qu'elle porte sur des objets de luxe ou sur des objets d'utilité, elle détermine des systèmes de production très différents. L'historien des faits sociaux n'a pas besoin de savoir les détails de l'histoire de la vie matérielle ; mais il doit connaître en gros les espèces d'objets consommés, la nature des matières premières les plus employées, la quantité et les époques de la demande.

La vie privée se compose d'actes ou quotidiens, ou périodiques, ou solennels ; l'histoire de la vie privée comporte l'étude de l'emploi des journées, des heures de repas, des usages de toilette et de méde-

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cine, des fêtes, réceptions, cérémonies, des divertissements et des exercices (chasse, sport, spectacles, jeux, voyages). Ces actes sont en partie des actes de consommation, en tant qu'ils exigent des objets matériels ou des services matériels qui mettent en mouvement un personnel de domestiques, hôteliers, commissionnaires, coiffeurs, médecins, acteurs. Ils agissent donc pour diriger la production des objets ou la division du travail.

Ils agissent aussi d'une autre façon, non plus sur la fabrication seulement, mais sur la vie tout entière des gens consacrés à des services matériels, car ils les mettent dans une catégorie économique différente des producteurs. L'histoire sociale a donc besoin de connaître, sinon tous les usages de vie privée, du moins ceux qui exigent une production d'objets considérable et ceux qui immobilisent un nombre appréciable de travailleurs dans les services privés. Il n'est pas inutile, pour comprendre la vie économique de l'Espagne au xvi® siècle, de savoir qu'une partie de la population était dans la domesticité des seigneurs.

L'action la plus forte est celle de la mode qui crée ou détruit des valeurs ; c'est elle qui domine toutes les industries de luxe et qui est l'agent le plus actif de transformation. 11 faut donc savoir l'histoire de la mode, au moins dans la mesure où chaque mode

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nouvelle a eu pour résultat de produire un changement dans Tespèce des objets ou des services demandés ; il faut connaître la position des centres de la mode et les déplacements de ces centres, car ils sont liés à l'organisation du commerce et du travail. Dans les époques anciennes le phénomène de la mode est limité à la classe peu nombreuse des aristocraties ; mais il n'en est pas moins capital dans l'histoire du commerce, parce que le commerce dans les périodes de communications difficiles est limité aux objets de luxe.

III. — Les actes individuels sont étudiés par l'histoire générale. Il suffit à l'histoire économique de connaître les principaux, ceux qui sont à l'origine d'une évolution matérielle ; encore n'a-t-elle pas besoin de les étudier en détail. Elle n'a que faire de la biographie de Mahomet ou de Napoléon, il lui suffit de connaître ceux de leurs actes qui ont eu des conséquences matérielles générales, telles que l'interdiction de boire du vin, ou le blocus continental.

Les actes individuels qui peuvent avoir des conséquences dans la vie économique sont de deux espèces.

1° Les inventions ou les créations indi\âduelles sont des exemples donnés par un homme et suivis

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par une masse d'imitateurs. Elles se produisent surtout dans la vie intellectuelle, création d'une croyance (religieuse ou morale), d'une forme d'art, d'une science, d'un idéal. Elles se rencontrent aussi dans la vie matérielle, sous la forme d'une découverte géographique, d'une invention technique ou de la création d'une mode. L'action de l'individu est évidente ici; l'initiateur amène la société à changer de conduite, ou d'appréciation de la valeur, ou de procédés d'action ; il crée ou détruit une valeur, une technique de production, une voie de communication, un procédé d'échange ; ou indirectement il modifie l'organisation du travail ou même la distribution d'un phénomène démographique, en faisant par exemple arriver une population dans un pays jusque-là désert.

2^ Le changement de direction peut être donné à une société par un chef officiel ou un guide improvisé, chef d'Etat, d'Eglise, de parti, de groupe, qui opère soit par un ordre légal (règlement ou loi), soit par une révolution. Il agit ainsi directement sur certains usages économiques, sur l'organisation de la production, du commerce, de la répartition ou même sur la distribution de la population , par exemple en créant ou détruisant une ville. 11 peut agir indirectement en changeant l'organisation politique de façon

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à réagir sur la vie économique, comme a fait Pierre le Grand en Russie.

Il serait impossible même d'entrevoir l'évolution économique ou démographique de Thumanité si l'on ignorait ces grands changements, impossible d'en comprenclre la nature si Ton n'en connaissait pas les auteurs. C'est la part nécessaire de Thisloire générale dans l'histoire sociale.

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