CHAPITRE XXI
I. Organisation collective. — AssociatioQS privées, famille, iasti tutions sociales, classes, institutioDS politiques. — Gouvernement souverain, services spéciaux. — Organisation ecclésiastique. — Organisation internationale. — Langue.
IL Événements collectifs. — Révolutions intérieures. — Conflits et conventions. — Relations entre États.
Il reste encore à chercher comment les faits sociaux dépendent des faits des autres espèces qui prennent une forme collective, et par suite quelle connaissance rhistorien des faits sociaux doit avoir de l'histoire des phénomènes collectifs, c'est-à-dire de ceux qui impliquent des arrangements et une sohdarité entre les hommes. Ces faits sont de deux sortes : 1° les faits d'organisation collective, tels que famille, gouvernement, services publics, qui font l'objet des histoires spéciales ; 2° les événements collectifs qui font le domaine de l'histoire générale. Il faut étudier séparément comment ils agissent sur la vie sociale.
I. — L'organisation collective consiste en arrangements permanents établis entre les hommes, soit par
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des coutumes ou conventions tacites, soit par des règles officielles.
On a essayé souvent d'opposer l'organisation aux règles et de distinguer deux ordres de faits : la structure qu'on a comparée à Tanatomie, le fonctionnement qu'on a comparé à la physiologie. C'est une métaphore sans application pratique ; la structure n'est pas d'une autre nature que le fonctionnement, tous deux se ramènent à des règles ou à des pratiques. La structure d'un gouvernement ce sont les conventions, tacites ou expresses, officielles ou coutumières, d'après lesquelles certains hommes sont chargés d'une certaine espèce d'opérations ; c'est une spécialisation et une division du travail, analogue à celle de la vie économique. Elle donne, il est vrai, à certains hommes des droits et des devoirs spéciaux et crée un système de recrutement pour le personnel. Mais ce règlement de partage des opérations n'est pas d'une nature spéciale, qui permette de l'opposer aux règlements sur la façon d'opérer (la procédure), sur les principes à appliquer (le droit), sur les opérations à faire (la compétence). Les arrangements diffèrent surtout par l'espèce de groupement, c'est-àdire le principe qui réunit entre eux les membres- et par la nature de l'action organisée, c'est-à-dire l'autorité des chefs. Voici les principales espèces d'arran-
gements qui peuvent avoir une action sur la vie économique.
. 1* Associations privées. — La plus importante est la famille, groupement formé par la filiation naturelle ou adoptive et dirigé par l'autorité du père ou du mari. Dans certaines sociétés il existe des associations analogues, mais établies par un lien artificiel; ce sont les communautés, la plupart à caractères religieux. Les associations privées agissent directement sur l'organisation économique : car elles impliquent une consommation en commun, une possession en commun et une transmission des richesses acquises, par conséquent un régime de succession. L'historien des faits sociaux aura donc besoin de connaître au moins le régime général de la famille et des communautés, et l'évolution général^ des institutions privées, mariage, autorité maritale et paternelle, filiation, régime des successions. Ce qu'il lui faudra connaître, ce ne sera pas le droit officiel légal des théories juridiques et des livres de droit, ce sera la pratique réelle qui seule agit sur les réalités économiques. Il pourra donc lui arriver de ne pas trouver toujours dans les histoires spéciales du droit privé, écrites par des juristes, tous les renseignements nécessaires; il fera bien d'avoir l'attention attirée sur les travaux
consacrés à décrire les coutumes réelles de famille, de communauté et de succession.
2° Institutions sociales. -^ Entre les hommes d'un même peuple soumis à un même gouvernement, s'est établie dans toutes les sociétés, à mesure qu'elles se sont civilisées, une répartition inégale des fonctions et des richesses qui a produit des inégalités durables, devenues môme héréditaires. La société, à peu près homogène dans l'état barbare, s'est scindée en couches formées chacune par des hommes vivant dans une condition semblable ou équivalente. C'est ce qu'on a appelé les classes sociales; le mot, d'origine romaine, a désigné d'abord lés diflérents groupes de citoyens rangés pour la guerre suivant leur richesse.
Les classes sont en partie d'origine économique, en tant que la place d'un homme dans une classe lui est assignée par son genre de travail ou sa richesse ; mais elles ont aussi une origine politique, car les hommes investis de pouvoirs supérieurs officiels concourent à former les classes supérieures. Ainsi la division en classes n'est pas purement économique, comme les écoles socialistes tendent à l'admettre ; elle est mixte. La « structure sociale » est le produit combiné de phénomènes économiques et de phénomènes politiques. Cette inégalité permanente de pouvoir et
(le richesse domine toute la distribution des rôles dans la vie économique ; elle agit directement sur tout le système de production, par la division du travail entre les classes et surtout par Tinégalité des moyens d'action, d*où résulte la création du capital au profit de la classe supérieure et l'exploitation des classes inférieures sous diverses formes, à commencer par l'esclavage.
L'évolution dû régime des classes, depuis la société a étages de l'Empire romain jusqu'aux sociétés démocratiques du XX* siècle, a détruit lentement la hiérarchie aristocratique et la division légale en classes; elle a entraîné peu à peu une transformation correspondante dans la division du travail, la répartition du capital et les modes d'exploitation.
L'action de l'organisation sociale s'exerce aussi indirectement sur la valeur ; et par suite sur le commerce. Tout est différent dans la vie économique d'un peuple, suivant qu'une aristocratie de quelques individus a le monopole de satisfaire tous ses désirs ou que la liberté et l'aisance devenues générales font entrer tous les habitants dans la classe des consommateurs. Une société aristocratique n'a guère que des commerces de luxe ; à mesure que l'organisation devient démocratique, le commerce s'étend aux objets de consommation générale. Il faut donc, pour com-
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prendre la vie économique d'un pays, connaître le régime des classes; pour comprendre l'histoire sociale, il faut connaître l'évolution de ce régime.
3*" Institutions politiques. — Le gouvernement est l'espèce d'organisation la plus apparente et dont Faction sur la vie sociale est la plus évidente. Le pouvoir effectif conféré aux membres du gouvernement leur donne le moyen pratique d'agir matériellement sur tous les autres membres de la société. L'organisation économique, comme tout arrangement matériel, est sous le commandement direct du gouvernement; c'est lui qui établit les règles de la propriété, des successions et des contrats, c'est-à-dire de la répartition; — les règles du commerce, de la monnaie et du crédit, c'est-à-dire' des échanges, — parfois même les règles de la culture, des industries, des transports, des salaires, c'est-à-dire de la production. De plus les hommes investis du pouvoir en profitent pour s'approprier, — parfois pour monopoliser, — les moyens économiques de jouissance. Cette action fondamentale de la politique a été fortement indiquée par l'école marxiste.
Pour étudier l'action des institutions politiques sur la vie économique il faut donc éviter de prendre en bloc l'Etat et de chercher, comme on l'a fait trop
souvent, « Taction de TEtat » en général ; il faut analyser et examiner séparément les divers personnels de gouvernement et leurs procédés d'action. On commencera par distinguer les agents du pouvoir central souverain et les agents des services spéciaux. Le pouvoir central agit sur la direction même de la vie économique, en décidant les règles de Torganisation ; les pouvoirs spéciaux subordonnés agissent sur la pratique en facilitant ou en rendant difficiles les opérations économiques. Pour démêler ces actions il faudra suivre une méthode précise, examiner séparément le souverain, ses ministres ou ses favoris, les assemblées centrales s'il y en a. On passera ensuite aux différents services : d'armée, de finances, de justice, de police, de travaux publics, d'enseignement, — puis aux autorités locales, en ayant soin d'examiner séparément l'action de chaque espèce de personnel. Le procédé le plus pratique sera de déterminer d'avance les questions à se poser. On peut prévoir deux sortes de questions :
1^ Les différentes faces de l'activité économique, sur lesquelles agit le personnel politique : production agricole, minière, industrielle, transports ; valeur et échange (crédit, commerce) ; répartition et transmission; consommation.
2° Les moyens par lesquels le personnel peut agir.
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Ces moyens sont plus variés qu'ils ae semblent d*abord . Le gouvernement agit directement par des ordres directs, lois, ordonnances, règlements, à caractère économique, comme le budget ou les lois somptuaires. Mais il a plusieurs moyens d'action indirects qui ne doivent pas être négligés : le pri^dlège que le personnel s'attribue sur les avantages économiques — sous forme de traitements, d'entreprises publiques, d'emprunts, de fraudes de tout genre — ; les pratiques que les agents introduisent dans les rapports entre les producteurs et les difiérents services publics, recrutement et cantonnement de soldats, justice et police, faveurs ou persécutions, régime fiscal avec les abus et les complaisances, travaux publics qui aident la production ou dirigent la consommation ou modifient par influence le travail privé, enseignement qui agit sur la diffusion de la technique ou sur les changements dans la notion de valeur — ; l'action d'exemple du souverain, de sa cour, du haut personnel politique, sur la mode et toute la production qui en dépend.
i"" Organisation ecclésiastique. — Ce n'est qu'une forme spéciale de gouvernement différente des autres par ses moyens d'action, elle agit par des procédés (le contrainte indirects ou imaginaires. On doit donc la traiter par la même méthode que le gouver-
nement. Il ne faut pas plus parler en bloc de « l'action de l'Eglise » que de l'action de TEtat; il faut analyser le personnel ecclésiastique et chercher pour chaque espèce d'agents ses moyens d'action, ordres ou interdictions, pratiques encouragées ou découragées, relations avec les producteurs pour la fabrication des instruments de religion, action d'exemple sur la production privée.
5"^ Organisation internationale. — Les relations éta- ' blies entre les Etats arrivent chez les peuples modernes à constituer un système. Ici le personnel n'a qu'une faible importance, c-est l'arrangement des relations entre les peuples qui agit. Il faut chercher l'organisation d'abord dans les conventions officielles entre gouvernements (traités et règlements) qui agissent sur la valeur (conventions en matière de monnaie), sur les transports, les échanges et le crédit (traités de commerce). Il faut ensuite connaître la pratique réelle en tant qu'elle facilite ou rend difficiles ou impossibles les diverses espèces de relations économiques ; on a besoin de savoir comment sont appliqués les tarifs de douane ou de transports, les règlements de police politique ou sanitaire, les principes de droit privé et commercial. Il faut enfin tenir compte, au moins au xix® siècle,, des organisations matérielles
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internationales, postes, lignes de communication, agences internationales. Pour chaque espèce, on doit connaître, sinon le détail, au moins les faits capitaux et leur évolution, afin de pouvoir chercher méthodiquement comment chacun a agi sur la vie économique.
6^ Langue. — La langue est un fait collectif qui étend son action sur toutes les relations humaines. C'est l'instrument de communication entre tous les hommes ; la communauté de langue rend toutes les autres communautés plus faciles, y compris la communauté nationale ; la différence de langue rend toutes les autres relations difficiles. La distribution des langues réagit sur tous les groupements démographiques, l'agglomération, le mariage, la profession et sur les relations économiques, division du travail, établissements de la valeur, échanges et commerce, répartition de la propriété. Il est inutile à Thistorien des faits sociaux de savoir les langues elles-mêmes et leur histoire ; mais il aura besoin de connaître la répartition des langues et les groupes de mêmes langues, surtout quand ces groupes ne se confondent pas avec une communauté politique ; il devra connaître les changements de distribution des langues, car ils agissent sur l'évolution démographique et économique.
IL — Il ne reste plus qu'à examiner les événements collectifs uniques qui produisent en partie l'évolution générale des sociétés et par suite révolution sociale. Ils prennent surtout deux formes : révolutions intérieures, et conflits extérieurs internationaux.
1*^ Les révolutions intérieures prennent la forme ou de secousses brusques ou d'évolutions graduelles qui transforment l'organisation collective des gouvernements, de l'Église, des classes, de la famille. En transformant soit les groupements politiques ou privés des hommes, soit leur pratiques collectives, elles les amènent à réadapter leurs groupements ou leurs pratiques économiques. Un changement du personnel souverain ou des services de gouvernement amène un changement dans le personnel directeur de la vie économique ; il change le groupe qui monopolise les jouissances ou qui organise la production. Il faut donc connaître les révolutions et les évolutions importantes dans le régime, politique et ecclésiastique et dans les institutions privées du peuple dont on veut comprendre l'histoire sociale.
2° Les événements de l'histoire extérieure consistent en relations entre États ; ils prennent la forme soit de conflits violents, invasions ou guerres, soit d'accords, traités et conventions ; ils aboutissent à des changements dans la distribution des territoires et dans les
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arrangements entre Etats. Chaque changement de territoire ou de relations entraîne une réadaptation générale de la vie intérieure, et par suite de la vie économique, il est inutile de savoir comment le conflit ou l'accord a été produit ; les épisodes des guerres et des négociations n'intéressent que les spécialistes de Thistoire militaire ou diplomatique ; mais le résultat de la guerre ou du traité est un fait général qu'il faut connaître pour comprendre Thistoire sociale. On devra aussi connaître la durée des conflits qui ont suspendu les relations entre Etats et la nature des traités, surtout commerciaux et économiques.
Il n'est pas nécessaire d'en savoir tous les épisodes, on peut abandonner ce soin aux spécialistes. Mais il est très dangereux d'ignorer les faits généraux de l'histoire poHtique; on s'expose à attribuer aux changements économiques des causes économiques dans des cas oii la cause évidente est un événement politique, comme la Révolution française.
On arrive enfin à une conclusion pratique sur l'application de la méthode historique aux sciences sociales.
La méthode historique est nécessaire pour le travail de préparation, même dans l'étude des sociétés contemporaines ; car la plupart des matériaux des sciences sociales ne sont pas des observations scientifiques, ce ne sont que des documents dont on ne peut tirer parti qu'au moyen d'un travail critique.
En outre la construction d'une science sociale complète comporte une étude de l'évolution des phénomènes sociaux, c'est-à-dire une histoire sociale. Or, cette histoire sociale n'exige pas seulement, comme toute autre histoire, l'emploi de documents critiqués suivant la méthode historique. Mais elle-même ne peut pas être isolée des autres histoires ; elle ne peut être qu'un fragment de l'histoire totale des sociétés, une branche spéciale comme l'histoire du droit ou du costume. Elle est même plus étroitement liée à l'en-
, j semble de Thistoire que ne le sont les histoires des littératures ou des sciences.
L'histoire sociale est science auxiliaire pour les autres histoires, dans la mesure où les faits sociaux sont cause des autres faits, — mesure beaucoup moins large que ne Font cru les spécialistes économistes. Les faits sociaux sont surtout les conditions nécessaires (négatives) des autres faits ; là où ils ne se produisent pas, les autres ne peuvent se produire; mais ils ne sont qu'un support, non une substructure. Leur forme spéciale agit faiblenient sur la direction des autres faits, et par suite leur histoire n'est que faiblement utile à l'intelligence de l'histoire des autres phénomènes.
L'histoire sociale est au contraire étroitement dépendante des autres histoires. Les faits sociaux n'ont pas en eux-mêmes leur raison d'être ; ils sont ou les produits d'autres actes (c'est le cas des faits démographiques) ou des moyens pour une fin étrangère (c'est le cas des faits économiques). Leur direction est donc, non pas en eux-mêmes, mais dans des faits d'autre espèce. Ce n'est pas parce que les hommes produisent dans une forme donnée, qu'ils ont une vie intellectuelle, des mœurs privées, une organisation politique d'une espèce donnée ; c'est au contraire parce que leur vie a cette forme donnée, intellec-
tuelle, privée, politique qu'elle les entraîne à une certaine forme de vie économique. L'histoire sociale ne peut donc être comprise que par l'étude des autres q branches de l'histoire ; elle n'est qu'un fragment de l'histoire générale de l'humanité.
Avertissement.
I. Méthode historique, — Nature de rhistoire. — Caractère indirect de la méthode historique. — Opérations historiques.
II. Sciences sociales, — Sens primitif de ce mot. — Sens actuel. — Caractère des sciences sociales.
m. Nécessité de la méthode historique dans les sciences sociales. [^ Pour l'étude des phénomènes actuels. — 2<> Pour Tétude de l'évolution des phénomènes I