IV. Diverses opérations de la crilique
I. — Le document est un produit matériel , mais symbolique, qui n'a de valeur qu'autant qu'il représeate symboliquement la série d'opérations par lesquelles a passé l'esprit de son auteur ; toutes ces opérations sont exclusivement psychologiques, et, dans le cas même le plus favorable, elles ont pour point de départ une observation faite sans méthode, en dehors des règles de l'observation scientifique. Un document, même le meilleur, n'est que le dernier terme d'une série d'opérations intellectuelles à partir d'une observation mal faite.
Ce serait donc une négligence coupable d'opéarer avec un document comme avec une observation scientifique. Il faut, avant de pouvoir utiliser un document, prendre des précautions spéciales, qui constituent
toute la première moitié de la méthode historique ; c'est la critique, c'est-à-dire le jugement porté sur la valeur du document.
Cette critique, reconnue indispensable en histoire*, est-elle nécessaire en sciences sociales ? La réponse dépend du but qu'on se propose en étudiant ces sciences. Si on y apporte l'esprit commercial, on trouvera la critique, non seulement inutile, mais dangereuse. Car si l'on tient seulement à produire une impression sur son public, soit à le convaincre de l'avantage ou des inconvénients d'une mesure pratique, soit à lui inspirer de la considération pour la science de l'auteur, l'essentiel est de publier le plus gros travail possible, d'apporter la plus grande masse de faits apparents; le public, même le public savant, n'a ni le loisir, ni le désir de vérifier la valeur d'une statistique. (On a vu récemment des exemples éclatants de cette négligence.) Or, tout le temps passé à la critique serait perdu pour ramasser des faits, ce serait autant de moins d'apporté à la masse. Mais en outre, la critique ne peut rien ajoute?' à la masse des preuves*, elle ne peut qu'en retranche?^ de^ i^veuves illusoires^ elle n'a jamais qu'un résultat négatifs elle empêche d'admettre des idées fausses, elle n'en fait
(1) Voir Langlois et Seignobos. Introduction aux études historiques, p. 48.
pas acquérir de nouvelles. Le public, en sciences sociales, n'apprécie que la quantité du travail qui se voit d'un coup d'œil, il n'a pas le temps d'en discerner la qualité ; il ne peut distinguer un travail correct d'un travail incorrect. On a donc un avantage commercial évident à se dispenser de la critique, puisqu'elle fait perdre du temps et risque de diminuer la quantité des matériaux. Voilà pourquoi sans doute on en fait si peu usage en science sociale.
La critique n'est utile qu'autant qu'on se place à un point de vue scientifique, qu'on tient à connaître la vérité, et à écarter l'erreur ou la fantaisie. En ce cas seulement elle devient indispensable, car elle est le seul moyen de traiter les documents de façon à en tirer une vérité démontrée, établie méthodiquement, qui ne puisse pas être contestée ; et c'est là ce qu'on appelle la vérité scientifique. Il faut donc, avant d'entreprendre aucun travail de critique, résoudre pour soi-même cette question préjudicielle : Veut-on travailler en savant, sans souci du succès, pour atteindre la vérité scientifique ? Veut-on opérer en commerçant pour inspirer au public de la considération, pour l'entraîner à une décision pratique, pour arriver à l'Institut? — C'est à vrai dire une question de conscience : Que doit faire un commerçant d'une marchandise avariée qu'il peut écouler sans que le public
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s'en aperçoive? Doit-il la laisser perdre ou la vendre? Cette même question peut servir de procédé pour faire la critique d'un ouvrage de sciences sociales. Si Ton a bî'soin de savoir la valeur scientifique d'un travail, on fera bien de se poser cette question : L'auteur a-t-il eu un but commercial ou un but scientifique ? Ou plutôt : Dans quelle mesure Tauteur a-t-il voulu faire de la science ? De cette mesure dépendra le degré de confiance.
Si Ton veut vraiment atteindre un résultat scientifique, il faut^ d'abord se pénétrer de la nécessité de la critique. En principe, tout le monde l'admet ; mais c'est un de ces postulats dont parle Carlyle, facilement admis en théorie, et qui passent difficilement dans la pratique. C'est que la critique est contraire à la tournure normale de l'intelligence humaine ; la tendance spontanée de Thomme est de croire ce qu'on lui dit. 11 est naturel d'accepter toute affirmation, surtout une affirmation écrite, — plus facilement si elle est écrite en chiffres, — encore plus facilement si elle provient d'une autorité officielle, si elle est, comme on dit, authentique. Appliquer la critique, c'est donc adopter un mode de penser contraire à la pensée spontanée, une attitude d'esprit contre nature. Or, il faut l'appliquer sans relâche à tous les instants du travail historique ; il faut que cette allure contre nature devienne
une habitude organique. On n'y parvient pas sans effort. Le mouvement spontané d'un homme qui tombe à F eau est de faire tout ce qu'il faut pour se noyer ; apprendre à nager, c'est acquérir l'habitude de refréner ses mouvements spontanés et de faire des mouvements contre nature.
Le mouvement spontané d'un homme qui lit un document est de croire tout ce qu'il lit ; apprendre la critique c'est acquérir l'habitude de résister à la crédulité naturelle et d'examiner ce qu'on lit. La critique, comme la natation, doit devenir organique par l'exercice.
Je ne puis ici qu'indiquer les actes dont se compose la critique ; c'est la situation d'un maître nageur qui serait réduit à montrer les mouvements, en laissant chacun de ses élèves s'exercer en son particulier.
Il faut d'abord se mettre en garde contre les mouvements spontanés qui font noyer. L'expérience universelle de l'histoire montre que l'homme est naturellement crédule, il croit ce qu'on lui affirme ; il a fallu des siècles pour produire une lueur de critique, et encore dans un seul pays, en Grèce. Il est donc utile d'analyser les motifs de cette crédulité universelle.
1^ Le motif le plus général est la confusion d'esprit ; on entend un récit, on fait une lecture, on imagine aussitôt le fait qu'on vient d'entendre raconter ou de
lire ; Timage ainsi formée se confond avec les autres images venues d'une autre source, il faudrait un effort de mémoire pour la distinguer ; et tout effort est contre nature. Spontanément donc l'homme croit tout ce qui lui est entré dans Tesprit, sans distinguer si cela lui vient de son observation personnelle ou d'une affirmation extérieure.
2° Un motif très général est le respect pour l'écrit, surtout pour l'imprimé ; chacun de nous en voit chaque jour la forme la plus frappante, la crédulité vis-àvis du journal. La pensée fixée par l'écriture, plus encore par l'impression, acquiert une autorité presque irrésistible. Même les gens cultivés, qui ont pourtant appris à se tenir en garde contre les journaux, ont besoin de réagir sans cesse contre ce respect et parfois oublient de le faire.
3° L'impression spéciale produite par les chiffres est particulièrement importante en sciences sociales. Le chiffre a un aspect mathématique qui donne l'illusion du fait scientifique. Spontanément on tend à à confondre « précis et exact » ; une notion vague ne peut être entièrement exacte, de l'opposition entre vague et exact on conclut à l'identité entre « exact » et « précis ». On oublie qu'un renseignement très précis est souvent très faux. Si je dis qu'il y a à Paris 525637 âmes ce sera un chiffre précis, beaucoup plus
précis que « 2 millions et demi », et pourtant beaucoup moins vrai. On dit vulgairement : « brutal comme un chiffre w à peu près dans le même sens que « la vérité brutale » , ce qui sous-entend que le chiffre est la forme parfaite de la vérité. On dit aussi : « Ce sont des chiffres, cela, » comme si toute proposition devenait vraie dès qu'elle prend une forme arithmétique. La tendance est encore plus forte, lorsque au lieu d'un chiffre isolé on voit une série de chiffres liés par des opérations d'arithmétique. Les opérations sont scientifiques et certaines ; elles inspirent une impression de confiance qui s'étend aux données de fait sur lesquelles on a opéré ; il faut un effort de critique pour distinguer, pour admettre que dans un calcul juste les données peuvent être fausses, ce qui enlève toute valeur aux résultats. C'est une illusion de ce genre qui explique le succès d'un ouvrage de statistique fantaisiste comme Mulhall, The progress of the World; où la richesse de chaque pays est calculée avec une précision étonnante à partir de chiffres admis sans aucun contrôle.
¥ On ressent un respect naturel pour les autorités officielles, politiques ou scientifiques, les bureaux de ministère, les offices de statistique ou les corps savants. Tout document rédigé par un fonctionnaire dans des formes consacrées prend un caractère semimagique, il devient un document authentique. On
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oublie que le caractère authentique consiste dans les formes de Tacte, non dans son contenu, et que d'ordinaire les déclarations inscrites daûs Tacte ne sont pas contrôlées ; on' confond souvent « authentique » avec exact * ; on dit parfois, môme à la Chambre, « fait authentique, » pour dire un fait étabU sûrement. Il faut une tournure d'esprit ou une éducation exceptionnelles pour résister à cet entraînement. Des professionnels de la critique, des érudits, en sont parfois incapables ; respectueux des autorités établies, ils souffriraient, comme d'un acte révolutionnaire, de refuser leur croyance à un acte rédigé par un fonctionnaire.
5^ Le motif le plus puissant de tous est la paresse. Il faut se donner plus de peine pour critiquer une affirmation que pour l'admettre sans contrôle, surtout en matière de travail scientifique où le contrôle est toujours long. La tentation est très forte de traiter les documents comme des observations scientifiques, d'oîi il ne reste qu'à extraire des matériaux tout prêts et à les grouper en une construction. Vita bî^evis^ ars longa. On abrège Tart en supprimant la critique, le travail est plus vite fait.
6^ Enfin, pour le motif commercial indiqué plus haut,
(l)M. d'Avenel, Histoire économique de la "propriété, etc., 1894, Introduction, donne comme certains tous les prix indiqués dans des actes d'enregistrement, parce que ces actes sont authentiques.
on trouve avantage à sacrifier le moins possible de documents ; on ferait une mauvaise affaire en employant son temps à diminuer la quantité de matériaux qu'on pourra mettre en œuvre ; on ne veut pas jeter une marchandise avariée qui peut figurer encore à L'étalage ; on compte que le public n'y regardera pas de trop près, et d'ordinaire on n'a pas à s'en repentir, commercialement du moins.
Il est utile de se rendre compte expressément de ces motifs inconscients, pour bien voir la nécessité de faire méthodiquement son examen de conscience et de se tenir en garde contre toutes les tentations et tous les mouvements spontanés. 11 serait utile que cette connaissance entrât dans le domaine commun, elle pourrait créer une opinion publique qui servirait de frein aux travailleurs sans conscience, et de sanction pénale contre les mauvais travaux.
Une opinion publique a été créée ainsi en France en matière d'érudition historique et philologique depuis une trentaine d'années, par la Revue critique^ et elle a servi par la terreur à empêcher de se produire beaucoup d'ouvrages mal faits. Les sciences sociales ont un besoin non moins urgent de cette police scientifique.