II. — Quand on est parvenu à sortir de 1 état de
nature, qui est la crédulité totale, on commence à entrer sur le terrain de la critique ; mais on n'arrive pas du premier coup à des procédés méthodiques. La critique naissante prend d'abord une forme vague. Comme on a été grossièrement trompé par des documents sans aucune valeur, on se met à distinguer entre ceux-là et les autres, et Ton admet que certains documents, provenant de faussaires ou de menteurs avérés, doivent être rejetés. Dans un paquet de bulletins de recensement on découvre des marques évidentes de fraude, on met à part comme suspects tous les bulletins de ce paquet parce qu'ils émanent d'une personne peu digne de foi. Combinée avec la pratique des tribunaux, cette distinction a produit la théorie du témoignage*. Elle repose sur l'idée qu'il y a de bons et de mauvais témoins. Les bons témoins, dignes de foi, sont ceux qui ont connu la vérité et voulu la dire, les témoins sincères et bien informés ; les mauvais témoins sont les menteurs et les hommes mal informés, ils n'ont pas su la vérité ou n'ont pas voulu la dire. Cette distinction s'applique d'abord aux personnes. En la transportant aux écrits, on classe les documents suivant leur auteur, comme en justice on classe les témoignages : d'un côté les documents dignes de
(1) Elle a été exposée par le P. de Smedt, Principes de la critique historique, 4887, et reproduite par Tardif, Pinncipes de critique.
foi, de l'autre les documents suspects ; c'est la vieille notion juridique qu'il y a des témoins dont la déclaration doit emporter le jugement. Elle se combine avec une autre notion juridique, celle de l'acte authentique^ c'est-à-dire régulier, qui doit être accepté parce qu'il est dans les formes, tandis que le document apocryphe doit être rejeté à cause de sa forme. Ces notions ne sont nullement scientifiques, et quand on les introduit dans la critique historique on oublie les différences profondes entre un problème scientifique et une affaire juridique.
1° En justice il y a deux parties. Le juge doit décider dans tous les cas entre les deux, répondre oui ou non ; c'est une balance qui doit finir par pencher d'un côté. Il est amené ainsi par des nécessités pratiques à établir des critériums conventionnels^ qui sont l'acte authentique, le témoignage recevable; la balance penche du côté où ces critériums se trouvent. Gela suffit pour emporter la décision, car il s'agit seulement d'une décision extérieure, non d'une conviction intérieure. Mais en science on n'est jamais forcé de répondre à une question et il faut ^«vo/r véritablement avant de pouvoir rien affirmer. En présence d'une question scientifique il peut y avoir non pas seulement deux, mais trois attitudes : « Oui. — Non. — Je ne sais pas. » Si donc un acte ou un témoin paraissent
insuffisants pour conclure, on peut — et on doit — suspendre son jugement. Il serait dangereux de traiter le témoignage en science comme en justice, car si Ton n*a sur une question qu'un seul document, en présence de cette affirmation unique non contredite, on aura de la peine à garder l'attitude du doute ; on semblerait insulter le témoin^ en doutant de sa parole. Et ainsi on se laissera aller à dire : Nous n'avons pas de raison de douter du témoin, nous pouvons donc affirmer. On oublie qu'en science pour affirmer une solution, il faut avoir la preuve qu'elle est exacte et qu'on doit dire : Nous n'avons pas de raison d'affirmer, donc nous devons douter. En justice le doute équivaut à une affirmation en faveur d'une des deux parties, en science il ne doit aboutir qu'à une négation provisoire.
2^ En justice il y a entre deux parties un duel soumis à des règles d'attaque et de défense; l'un des adversaires produit un témoignage ou un acte, l'autre doit produire un témoin ou un acte en sens inverse, sinon il perd. Transportée sur le terrain historique cette règle devient une entrave à la science. En fait elle aboutit à donner à l'opinion la plus ancienne une sorte de possession d'état ; on déclare qu'elle sera admise provisoirement en attendant la preuve contraire. Or, en science, on doit rejeter provisoire-
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menl tout ce qui n'est pas prouvé. L'application de cette règle est encore plus dangereuse en matière de document. On s'aperçoit qu'un document est suspect, c'est-à-dire ne paraît pas provenir d'une observation exacte, on devrait l'écarter provisoirement ; mais en vertu de la règle de la possession d'état on continue provisoirement à le traiter comme un document sûr, c'est-à-dire à admettre comme exactes ses affirmations, jusqu'à ce qu'on ait pu prouver qu'il est mauvais. On encombre ainsi la science de constructions fragiles qui s'écroulent le jour oîi la preuve est faite que le document ne vaut rien.
3° En justice on n'a qu'à décider une question délimitée par les termes de l'affaire. On prend le témoignage en bloc, on l'admet ou on le rejette tout entier. En science il s'agit d'une quantité innombrable de questions. Le même témoin a d'ordinaire laissé des affirmations sur des milliers de faits. Un seul tableau de statistique, un simple bulletin de recensement, un seul document contient des renseignements très divers. Le principe juridique est de considérer en bloc un témoignage. La critique historique doit employer le procédé inverse, analyser le document en ses éléments les plus menus, car chacun de ces éléments représente une opération d'esprit différente faite par lauleur du document, il donne donc un
reuseignement de valeur tout à fait différente. Le document le plus mensonger renferme toujours des conceptions exactes. L'auteur d'une déclaration frauduleuse de vente peut avoir trompé sur le prix, et donner exactement la contenance de la terre vendue. Ainsi on est conduit à formuler trois règles opposées à celles du témoignage juridique : 1° La critique ne doit affirmer ou nier que s'il y a des raisons concluantes ; à défaut de ces raisons elle doit suspendre la conclusion. 2^ Elle ne doit tenir aucun compte de ce qui a été admis antérieurement sans preuves suffisantes; il n y a pas en science de prévention favorable. 3^ Elle doit opérer toujours en commençant par analyser le document.
III. — Analyser, c'est décomposer jusqu'à l'élément irréductible. Cet élément est différent suivant l'espèce de faits qu'on cherche à connaître. — En matière de langue on doit arriver jusqu'au mot et même jusqu'à l'élément qui entre dans la composition du mot. — En matière de conception on arrive jusqu'aux idées et aux images qui entrent dans la composition d'une phrase , non seulement jusqu'aux jugements élémentaires, mais jusqu'aux métaphores. — En matière de faits extérieurs (c'est le domaine propre des sciences sociales), l'élément dernier, ce n'est pas le
fait total, c'est raffirmation de l'existence de chacune des conditions du fait, la date, le lieu', la personne, le chiffre, etc. Cette phrase « A... maçon à X... veuf » contient quatre éléments distincts, 1^ A... 2^ sa profession, 3^ son domicile, 4° sa qualité de veuf. Il faut examiner chacun à part pour déterminer si l'auteur a opéré correctement en l'introduisant dans le document ; car il peut avoir observé ou rédigé correctement un des éléments et pas l'autre. Il se peut qu'il ait eu raison de dire A... maçon, et tort de le dire veuf ou demeurant à X. . .
Nous voici ramenés à la différence capitale entre la méthode historique et celle des sciences d'observation directe. Le document sur lequel opère la méthode historique n'est qu'un moyen de connaissance indirecte ; mais, en suivant toute la série des opérations par lesquelles il s'est formé, on peut remonter à une observation directe. Et l'observation directe, dans une science d'observation, prend ellemême en pratique la forme d'un procès- verbal écrit, qui ressemble bien à un document. Il semble donc qu'on pourrait les traiter par la même méthode. En fait un savant prend le procès-verbal d'observation rédigé par un autre savant et s'en sert pour conclure, sans faire d'autre opération. En pratique il se contente de savoir que un tel « tra-
vaille bien » ou « travaille mal », et il accepte ou rejette Tobservation suivant Topinion qu'il a de l'observateur. C'est un procédé semblable à celui de la critique de témoignage, un jugement en bloc. Pourquoi ce procédé serait-il légitime en science, et condamné en histoire ? Pourquoi appliquer la méthode critique aux documents puisqu'on ne l'applique pas aux procès-verbaux d'expérience ?
C'est qu'il y a une différence pratique entre une observation et un document. L'observation est un document fait suivant des règles précises et fixes d'observation et de notation ; ces règles obligent l'observateur à analyser avec précision les faits qu'il observe et à faire la critique de ses impressions. Le travail d'analyse et de critique a été fait par l'observateur lui-même pendant l'opération. On peut donc se contenter de vérifier si l'observateur travaille bien ou mal, c'est-à-dire s'il applique correctement les règles ; et cette vérification suffit pour accepter ou rejeter en bloc son travail.
Le document est une observation venue au monde sans règles. Il se compose d'éléments dont chacun peut avoir été obtenu par une méthode différente, il faut donc bien l'analyser, c'est-à-dire distinguer ces éléments, afin de rechercher séparément pour chacun s'il a été obtenu par une méthode correcte ou non.
Ce travail n'ayant pas été fait pendant Tobservation, il faut le faire sur le document, c'est proprement l'œuvre de la critique. Or l'histoire n'opère jamais que sur des documents et les sciences sociales seront dans la même condition, tant qu'elles n'auront pas constitué une méthode scientifique avec des règles précises sur la manière de recueillir les renseignements sociaux. Elles ne peuvent donc pas se passer de l'analyse et de la critique.
IV. — La critique se divise pratiquement en trois séries d'opérations qu'on peut désigner par les noms suivants :
l^La critique d'interprétation, qui consiste à déterminer le sens du document, c'est-à-dire la conception de l'auteur.
2^ La critique de sincérité, qui consiste à discerner si l'auteur a menti ou parlé sincèrement, de façon à déterminer sa croyance sur chaque point.
3^ La critique d'exactitude, qui consiste à examiner si l'auteur s'est trompé ou a observé correctement, de façon à déterminer les faits extérieurs qu'il a observés.
Il faut y ajouter une opération préalable, la critique de provenance, destinée à déterminer par qui a été rédigé le document.