‹ La méthode historique appliquée aux sciences socialesChapitre 10 sur 93 · CRITIQUE D INTERPRÉTATION · texte numérisé non relu

CRITIQUE D INTERPRÉTATION

I. Analyse préalable. — Décomposition en éléments. — Procédés pratiques. — Limites de la connaissance. — Rapidité des opérations.

II. Critique (T interprétation. — Langue. — Sens littéral. — Sens détourné. — Résultat des opérations.

1. — Une fois la provenance établie, commence le travail sur le contenu du document, la critique. On a vu qu'il ne peut se faire que par l'analyse.

L'analyse et la critique sont deux opérations distinctes logiquement; mais pratiquement elles se font presque toujours ensemble et même elles se combinent avec les autres opérations que j'ai énumérées plus haut, la lecture, l'explication du sens, l'interprétation. Toutes se font à la fois, sans qu'on prenne conscience de faire des actes différents, comme en nageant on fait à la fois plusieurs mouvements qu'on a été obligé de décomposer pour les apprendre. Quand on a pratiqué avec méthode ces opérations, on arrive assez vite à les faire spontanément. On s'est accoutumé à une certaine façon de lire, on a contracté une

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habitude d'esprit qui accompagne désormais la lecture de tout document; la critique est devenue organique et inconsciente.

Le principe fondamental delà critique interne, c'est qu'un document étant une observation mal analysée et mal critiquée, il en faut analyser et critiquer séparément toutes les parties et par conséquent d'abord le, décomposer en ses éléments. Au point de vue de la critique, un élément c'est chacune des opérations qu'a dû faire l'observateur qui a été l'auteur du document, chacune des opérations pour laquelle il a pu procéder incorrectement et par suite introduire dans son document une cause d'erreur. Mais cette critique rencontre deux difficultés.

1° Le document n'est que le résultat brut d'un grand nombre d'opérations intellectuelles, or l'auteur ne nous donne pas le détail de ces opérations. Gomment parvenir dans le résultat à démêler chacune d'elles ?

2^ Quand même il serait logiquement possible de faire cette analyse, comment trouver le temps de faire la critique spéciale de chacune de ces opérations, qui souvent se chiffrent par milliers?

Ces deux difficultés forment le problème fondamental de la méthode critique ; elle n'est utile qu'autant qu'elle en peut fournir une solution pratique;

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sinon, elle resterait à l'état de théorie logique. En fait la méthode critique a rendu des services : voici par quels moyens.

a. Pour déterminer les opérations par lesquelles s'est construit le document, nous n'avons pas, il est vrai, de renseignements particuliers; mais nous pouvons partir des renseignements généraux que nous donne la connaissance des lois générales des opérations psychologiques. Nous savons d' avance quelles opérations un homme a dû faire nécessairement pour arriver à un résultat d'une forme donnée ; car ces opérations tiennent à la nature même de l'esprit humain. Nous pouvons affirmer qu'il s'est produit au moins le minimum nécessaire d'opérations : une observation, une croyance, une conception, aboutissant à la rédaction du document. Nous pourrons donc toujours décomposer au moins en trois groupes, et pour chacun procéder à une critique différente : l*^' critique d'interprétation, 2° critique de sincérité, 3° critique d'exactitude.

Nous savons en outre quels sont les éléments séparables dans toute affirmation : un jugement est forcément la réunion de plusieurs conceptions, nous pouvons les isoler et affirmer que chacune d'elles a été le produit d'une opération d'esprit différente; nous savons qu'il faut en faire séparément la critique,

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puisque chacune peut avoir une valeur différente d'exactitude ou de sincérité. Dans un bulletin de recensement l'analyse est déjà faite en forme, le bulletin est une réunion de réponses à un questionnaire analytique qui a déjà isolé les éléments. Il en est de môme des tableaux statistiques. Mais dans tout document rédigé sous la forme synthétique de phrases suivies il faut faire l'analyse de chaque phrase.

La difficulté n'est pas d'analyser de façon à retrouver les opérations qu'a dû faire l'auteur, puisqu'elles sont données par la nature même de l'esprit humain; c'est de déterminer comment l'auteur a fait chacune d'elles ; car ce qui importe dans la pratique c'est de savoir s'il l'a faite correctement ou 7ion^ pour décider si le résultat est correct et peut être utilisé. Là-dessus il n'existe aucun moyen d'arriver à la certitude, aucun moyen sûr de savoir comment l'auteur a procédé; c'est cela même qui fait la différence entre un document et une observation.

Tout ce qu'on peut savoir c'est que dans certains cas l'aufeur n'a. pas pu opérer correctement : il n'a pas pu observer ou croire, ou concevoir, ce qui est dans le document ; dans ce cas ou bien son affirmation est erronée ou mensongère et par conséquent nulle, ou bien le document est faussement attribué à cet auteur.

Cela permet de mettre à part les affirmations nulles, ce qui est un résultat purement négatif, mais non pas un résultat nul; car il est nécessaire de n'èlre pas dupe d'un document sans valeur.

Dans les autres cas, s'il n'y a pas d'impossibilité que les opérations aient été correctes, il ne reste qu'un procédé relatif pour continuer le travail de critique. Nous savons par l'expérience humaine qu'il y a des situations où l'homme est plutôt porté à procéder correctement; d'autres où il lui est plus naturel d'opérer incorrectement. Nous connaissons d'avance ces situations, car elles tiennent aux conditions générales de l'esprit. Nous pouvons donc dresser d'avance un questionnaire général de ces conditions ; et à propos de chaque opération nous demander : a Etaitelle dans le cas où la correction est plus probable ou au contraire dans le cas où c'est l'incorrection qui est probable? » Nous arriverons ainsi à partager les opérations en deux catégories, les unes plus probablement correctes, les autres plus probablement incorrectes et par conséquent suspectes. Ce n'est là qu'un résultat relatif et provisoire ; on verra plus loin comment on peut le compléter.

b. L'autre difficulté, qui paraît d'abord insurmontable, c'est le grand nombre des opérations nécessaires à la critique. Où trouver le temps de faire

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