CRITIQUES D INTERPRÉTATION
tant d'opérations? Mais cette difficulté n'est qu'une illusion, dont voici la cause. Toute analyse consciente d'opérations, qui essaie de décrire par la parole des actes inconscients, exige de longues explications ; car la parole est un instrument très imparfait pour reproduire des actes. Si Ton essayait d'analyser la marche l'impression serait la même ; on pourrait dire : Où trouver le temps de faire tous les mouvements nécessaires pour marcher? Pour toute opération, ce qui est long c'est d'en prendre l'habitude. 11 faut du temps aussi pour apprendre à marcher. En critique il s'agit de prendre l'habitude de l'analyse générale et de la défiance méthodique. Une fois l'habitude prise, on critique comme on marche, sans avoir besoin d'y penser. En lisant chaque phrase on voit aussitôt de quels éléments logiques elle se compose et par conséquent à quelles opérations elle correspond ; sur chacune on fait aussitôt et à la fois ses trois critiques, d'interprétation, de sincérité, d'exactitude, sans même prendre conscience qu'on se pose des questions ; car le questionnaire, à force de se répéter, est devenu inconscient. Si l'on ne sent rien de suspect dans la phrase, on continue la lecture sans s'en apercevoir; si la phrase implique une opération suspecte on s'arrête aussitôt spontanément; on remarque unmotif de défiance, on prend une note, ou même
on se contente de s'en souvenir sans le formuler. Ces remarques de détail s'accumulent sur les fiches ou dans la mémoire et finissent par produire un jugement sur la valeur du document. Si un document n'a donné lieu à aucune impression de défiance, on sait qu'il a été composé dans des conditions presque aussi favorables qu'un procès-verbal d'observation ; mais c'est un cas rare. Dans les autres cas on garde une impression de défiance sur certains points, qui sert à diriger le travail de critique sur ces points.
En pratique toutes ces opérations se font ensemble. Si l'on est obligé ici de les expliquer à part et successivement, cela tient seulement aux conditions de la parole humaine. Elles vont être exposées ici dans l'ordre logique.
II. — La première opération est la critique d'interprétation, destinée à déterminer le sens donné par l'auteur du document et par conséquent sa conception. Elle suppose qu'on sait la langue dans laquelle l'auteur a écrit. La langue est ainsi une science auxiliaire de la critique. Mais il ne suffit pas de savoir en général la langue du document, il ne suffît pas de savoir l'anglais pour interpréter tout document écrit en anglais; une langue n'est pas un système de symboles absolument précis et invariable.
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Dans ce qu'on appelle une langue, les sens varient beaucoup d'une époque à l'autre, il y a même des changements de sens à quelques années de distance. Il y a aussi, dans le territoire d'une langue, des différences de sens d'une région à une autre. Ce qu'il faut savoir pour interpréter un document ce n'est pas l'anglais en général, c'est l'anglais de l'auteur du document, qui ne sera pas tout à fait le même suivant qu'il aura écrit au xviii® ou au xix^ siècle, en Angleterre ou aux Etats-Unis.
Or la tendance spontanée est de traiter une langue comme un système invariable de signes, d'admettre un sens fixe pour chaque mot ^ 11 faut donc ici une première précaution, une réaction de la critique contre les mouvements de la nature.
En pratique la variation porte surtout sur certaines espèces de mots; ceux qui sont le plus exposés à changer de sens sont ceux qui désignent des arrangements sociaux ou des conceptions sociales, toujours difficiles à préciser et qui évoluent plus rapidement que les autres faits ; ce sont les mots qui désignent un sentiment, une conception, une institution, ou
(1) Cette tendance va jusqu'à attribuer le même sens à un même mot dans deux langues différentes, ce qui produit souvent des contresens sur les textes anglais ; on oublie que le mot, depuis quil a passé de l'ancien français dans l'anglais, a pris un sens nouveau, que control signifie maintenant « domination », que éducation a pris le sens du français « enseignement », que govemment correspond à notre « administration ».
même un acte usuel. C'est donc sur ces mots que l'attention doit être portée systématiquement. On doit se demander dans quel sens l'auteur l'a pris.
La précaution est particulièrement nécessaire dans tout document statistique, car ici le sens vulgaire du mot étant souvent trop vague pour répondre aux questions précises que pose tout recensement, l'auteur a été obligé de le préciser dans un sens arbitraire, pour décider dans quelle catégorie devait rentrer chacune des réalités qu'il a eu à dénombrer. Il lui a fallu se demander par exemple : a Qu'est-ce qu'un crime ? Que doit-on compter comme maison ? Qui doiton considérer comme un patron ? )> L'auteur a ainsi donné à ces mots un sens spécial. Pour interpréter ce qu'il a écrit, il faut savoir ce sens.
Par quel procédé peut-on déterminer le sens spécial d'un mot dans un document? On doit opérer comme pour un mot d'une langue inconnue : réunir les passages du même document oii ce mot se trouve dans un contexte qui rend le sens évident \ Mais il faut prendre garde qu'un même mot peut avoir des sens différents chez un même auteur et tenir compte de ces différences.
Il n'a été parlé ici que du sens des mots, mais tout
(1) On trouvera la théorie avec des indicalions détaillées dans Langlois et Seignobos. Introducllon aux études historiques, p. 1-3.
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ce qui se dit des mots doit s'appliquer aux expressions formées de la réunion de plusieurs mots. Il est bien évident que pour interpréter l'expression « chambre syndicale » il ne suffira pas de comprendre séparément les deux mots « chambre » et « syndicale » ; la réunion forme vraiment un mot nouveau.
11 ne suffit pas, pour interpréter la pensée d'un auteur, d'avoir compris le sens littéral des mots. Il faut s'assurer que l'auteur a employé les mots dans leur sens littéral ; qu'il ne les a pas pris dans un sens détourné, par allégories, plaisanteries, allusion, ou par simple figure de rhétorique, telles que métaphore, hyperbole ou litote. Pratiquement, dans les documents des sciences sociales, le sens détourné est rare ; il faut cependant se méfier des plaisanteries. Mais surtout il faut prendre garde, si l'on est amené à faire usage de documents en langue littéraire, ou de lettres privées, que dans ces sortes de textes les figures de rhétorique ou les allusions sont fréquentes. 11 est dit dans des récits du xif' siècle que Guillaume le Conquérant avait GO 000 chevaliers à son service, et que le roi d'Angleterre lienri II avait dans son trésor 60 000 marcs. Un historien qui prendrait ces chiflres pour établir le nombre des domaines féodaux ou le budget des rois d 'Angleterre commettrait une lourde erreur. Car 60 000 (LA' tmllÀct) est à cette époque une hyperbole pour
dire beaucoup. (Voir Round, Fend al England^ 1895.) Le sens détourné ne se révèle par aucun critérium extérieur ; rien dans la langue écrite ne marque l'allusion, la figure de rhétorique ou la plaisanterie ; l'essence même de la mystification est d'effacer soigneusement toute trace extérieure de comique. Pour apercevoir ce caractère détourné il ne reste donc d'autre moyen que de comparer le passage suspect avec le reste du document ; on est averti qu'il y a un sens détourné quand le sens littéral est obscur, contradictoire ou absurde. D'ailleurs il n'existe aucun procédé général pour atteindre le vrai sens ; on n'a d'autre ressource que de comparer avec l'ensemble du document les passages suspects de contenir un sens détourné.
Quand on est parvenu à déterminer le sens du document, la critique d'interprétation est terminée. Elle aboutit à faire connaître la conception de l'auteur. Elle la fait connaître avec certitude ; car un homme ne peut exprimer que ce qu'il a conçu. Elle nous donne donc le moyen de faire l'inventaire des conceptions avec lesquelles a opéré l'auteur.