I. Dif/lculté d'établir les faits. — Solution pratique
II. Faits plus probables. — Cas où le mensonge est difficile. — Cas où Terreur est difficile. — Cas où l'affirmation excepliounclle est une présomption de vérité.
m. Concordance entre des observations indépendantes. — Conditions pour que laconcoraance sou concluante. — Procédés pour établir l'indépendance des affirmations, critique de sources. — Comparaison des observations indépendantes.
I. — L'étude des précautions nécessaires pour faire la critique d'un document nous a menés à des conclusions peu rassurantes. On ne peut procéder que par une analyse minutieuse poussée jusqu'à l'affirmation élémentaire. Sur chacune de ces affirmations on ne peut opérer qa indirectement et l'on n'a pas de moyen pour en déterminer exactement la valeur. Les seuls résultats fermes sont négatifs; ils avertissent qu'on ne peut rien tirer du document, ils détruisent de pseudo-documents, ils empêchent de puiser à une source contaminée, mais ils ne fournissent rien. Tous les résultats positifs restent relatifs^ ils se formulent ainsi : « Il y a des chances que telle opération ait été mal faite et que l'affirmation soit sans valeur », ou
EMPLOI DKS FAITS CRITIQUES Tt)
« On n'aperçoit pas de chance d'altération ». Ce résultat toujours vague est même chmieu.r^ car il reste une part d'appréciation subjective, qui tient à notre ignorance ou à notre connaissance imparfaite des conditions dans lesquelles travaillait l'auteur.
En outre nous ne sommes sûrs, ni que l'auteur placé dans de mauvaises conditions aura menti ou mal observé, ni de l'inverse. L'expérience nous montre qu'il y a des hommes qui opèrent autrement que la normale, et il peut y avoir des conditions inconnues de nous qui ont agi en sens inverse de celles que nous connaissons. L'impression première de cette enquête est donc qu'on ne peut atteindre aucune vérité par la méthode historique.
En fait cependant, cette méthode a permis de déterminer des faits incontestés. Personne n'a jamais douté de l'existence de l'esclavage dans l'antiquité et du servage au moyen âge. Il y a donc des cas oii l'on peut arriver à la vérité en partant des résultats de la critique historique.
IL — Les conditions qui permettent de tirer parti des affirmations d'un document sont de deux sortes : les unes tiennent à la nature même de l'affirmation, les autres au rapport entre plusieurs affirmations.
La nature des affirmations fait une différence
CH. SEIGXOBOS. 6
ÎSU LA :\IÉTHODE HISTORIQUE APPLIQUÉE AUX DOCUME^^TS
très considérable. Il y a des faits très faciles, d'autres très difficiles à établir. Suivant l'espèce de faits sur lesquels porte une affirmation, cette affirmation est très probable ou très douteuse.
Ce qu'on appelle un fait^ soit dans le langage vulgaire, soit même en science, c'est une affirmation, un jugement qui réunit ensemble plusieurs impressions en affirmant qu'elles correspondent à une réalité extérieure. Or il y a, suivant les différentes espèces de faits, une différence énorme de difficulté entre les opérations par lesquelles on aboutit à une affirmation exacte et sincère. Sur cette différence est établie une partie des conclusions positives en matière historique.
En général (on l'a vu plus haut) il y a bien des tentations de mensonge, bien des chances d'erreur ; et cela rend à priori bien douteux qu'une affirmation ait échappé à toutes ces tentations et à toutes ces chances. Mais il y a aussi des conditions qui rendent le mensonge si inutile, ou l'erreur si difficile, que tous deux deviennent .très improbables. On en peut distinguer trois catégories.
1^ Il y a des conditions qui rendent le mensonge improbable. L'homme altère la vérité pour produire une impression ; il faut donc pour qu'il essaie de
mentir, qu'il croie possible de produire cette impression et qu'il juge avantageux de la produire. Ainsi il y aura trois espèces de cas où le mensonge sera improbable.
1"^^' cas. — Quand Taffirmation va en sens inverse de l'effet que l'auteur voudrait produire, quand elle est contraire à son intérêt, à sa passion ou à sa vanité individuelle ou collective ou à ses goûts littéraires, ou à l'opinion qu'il cherche à ménager, la sincérité devient très probable. Mais ce critérium est délicat à manier ; car il implique qu'on sait exactement l'impression que l'auteur a voulu produire, ce qu'il a regardé comme son intérêt dominant, ce qui a été sa passion, sa vanité dominante, son goût ou le goût de son public. Le danger est d'admettre que ses sentiments ont été semblables aux nôtres. Ce critérium, dont les historiens sont très fiers, leur a fait souvent commettre des erreurs. On croit volontiers comme on dit « an témoin qui s'accuse lui-même », — Charles IX se vantant d'avoir préparé la Saint-Barthélémy ; — sans prendre gai^de que l'auteur peut avoir mis sa vanité à s'attribuer ce que nous regardons comme un crime. 2*^ cas. — On peut présumer la sincérité, quand l'auteur, s'il a été tenté de mentir, a dû être arrêté par la certitude que son public verrait le mensonge et que son effet serait manqué. Gela arrive pratiquement
dans deux cas. — 1^ Ou Fauteur a écrit pour un public difficile à tromper, un public qui a soit un intérêt pratique à contrôler les dires de l'auteur, soit l'habitude de ne pas se laisser tromper ; c'est aussi un critérium délicat, car on ne sait pas d'ordinaire exactement quelle idée l'auteur s'est faite de son public et il peut l'avoir imaginé plus crédule qu'il n'était. ^° Ou bien l'auteur a vu avec une évidence irrésistible qu'une affirmation mensongère serait trop facile à contrôler, que le fait est trop connu, ou trop facile à vérifier. Ce critérium, beaucoup plus pratique, permet de réserver comme probablement sincères les affirmations qui portent sur les faits énormes, matériels, durables, et tout à fait proches, — à condition de prendre garde au niveau d'intelligence de l'auteur du document, car si ce niveau était très bas, le critérium ne s'appliquerait plus.
3® cas. — Il y a des cas où l'auteur dira la vérité parce qu'il aura eu besoin de ne pas mentir, parce qu'il s'agit d'affirmations secondaires étrangères au but qui exige un mensonge, destinées au contraire à fortifier l'affirmation mensongère en lui donnant de la vraisemblance ; c'est ainsi que dans un acte oi^i la déclaration principale est fausse, les détails accessoires sont sincères, et d'autant plus sincères qu'ils doivent servir à masquer la partie fausse ; le prix de
vente par exemple est altéré (pour diminuer les frais cVenregistrement) , mais les noms des contractants et la contenance de la terre sont indiqués exactement. On arrive ainsi à dégager de Tensemble d'un document quelques affirmations très problablement sincères.
2*^ Il y a également des conditions qui rendent Terreur improbable. Sans doute Tobservation scientifique est difficile, et les conditions d'une observation correcte ne sont jamais réalisées par les auteurs de documents; en outre, la plupart des affirmations de documents ne viennent même pas directement de l'observateur, elles viennent par intermédiaires, d'un autre observateur anonyme : c'est un fait observé et rédigé on ne sait par qui, dans des conditions inconnues. Dans les sciences constituées, telles que la physiologie, on ne ferait aucun usage d'un renseignement qui se présenterait ainsi ; or l'histoire n'en a guère d'autres. Mais par contre on doit tenir compte de la différence entre les faits qu'il s'agit d'atteindre dans les sciences objectives et les faits qui constituent les sciences sociales. Une science comme la physique ou la physiologie cherche à constater des mouvements rapides, difficiles à observer ou à déterminer, des quantités très petites, mesurées exacte-
ment. Les sciences sociales portent sur des faits beaucoup plus grossiers, qui exigent des observations beaucoup moins précises ; elles ont à constater Yexistence d'objets, d'individus, de groupes, ou d'usages qui durent des années ou même des siècles, — le tout constaté en termes de la langue vulgaire ou par de simples dénombrements, sans mesure précise. Elles peuvent donc se contenter d'observations beaucoup plus mal faites. Car ce qu'elles cherchent, ce sont des phénomènes d'ensemble, superficiels et grossièrement définis : le nombre et la proportion des habitants ou des objets, — des catégories grossièrement établies (sexe, âge, illettrés, ouvriers, cultivateurs), — des institutions sociales, ou économiques, — presque tous faits très faciles à constater. Ainsi les documents sont tous grossiers, mais les faits qu'on a besoin de recueillir le sont encore davantage. En science sociale on ne cherche que des approximations; on peut donc parmi ces faits mal observés distinguer ceux qui sont tellement grossiers qu'il est presque impossible de mal les observer. Voici les principales espèces de faits de ce genre.
a. Les faits qui ont duré longtemps et qu'on a dû ■v^ir ou entendre mentionner souvent; tels que l'existence d'un homme ou d'un objet, — les actes qui se renouvellent fréquemment (usages, institutions, pra-
tiques) , — les actes conventionnels qui résultent d'un accord à longue durée (lois, règlements, traités, tarifs) — les événements de longue durée (crises, épidémies, révolutions).
h. Les faits faciles à observer parce qu'ils sont très étendus en espace ; tels qu'un groupe nombreux (peuple, société), un acte ou un état collectif (loi, usage, institution) applicable à un grand territoire.
c. Les faits faciles à établir parce que l'affirmation reste en termes approximatifs et qu'une observation très superficielle suffit à les constater ; tels que l'existence d'une institution en gros sans préciser les détails, ou la quantité exprimée par un mot très vague (par exemple « pays désert », ou « population très dense »).
Ainsi, en se contentant de peu, on arrive à dégager de documents très médiocres des affirmations très probablement exactes. On remarquera c^ exact est en ce cas le contraire àe précis : plus une affirmation devient précise, plus les chances d'erreur augmentent, plus la probabilité d'exactitude diminue. L'affirmation a d'autant plus de chances d'être exacte qu'elle reste vague ; plus elle se précise, plus elle court risque de devenir inexacte.
3*^ Il y a enfin dans quelques cas des conditions qui rendent l'exactitude probable, ce sont celles qui
impliquent une contradiction entre Taffirmation du document et les habitudes d'esprit de l'auteur. Si un homme affirme avoir observé un fait tout à fait inattendu pour lui et contraire à toutes ses notions sur le monde, une parole qu'il ne comprend pas, un fait qui lui paraît absurde, en ce cas la chance d'erreur est très faible. Car pour lui faire accepter cette notion nouvelle contraire à toutes ses autres notions, il a fallu une forte raison extérieure, et cette raison ne peut guère être qu'une perception exacte. Un exemple frappant est celui des bolides et des aérolithes décrits à une époque où on ignorait ces phénomènes. Donc tout fait signalé comme très invraisemblable par celui qui le recueille a par là même une valeur exceptionnelle. Mais c'est un critérium difficile à manier ; le danger est de se figurer la contradiction d'après notre propre esprit. Il faut prendre garde que le fait rapporté comrtie invraisemblable doit être en contradiction avec les idées de l'auteur, non avec les nôtres. Les gens qui croient au miracle ou au merveilleux voient facilement des miracles ou des apparitions, cela n'est pas contradictoire avec leurs notions et ne peut pas être considéré comme une présomption d'observation exacte.