‹ La méthode historique appliquée aux sciences socialesChapitre 15 sur 93 · III. — L'analyse permet donc de mettre à part tout · texte numérisé non relu

III. — L'analyse permet donc de mettre à part tout

un groupe d'affirmations grossières ou indifférentes, et comme telles beaucoup moins suspectes; elle rend par conséquent possible de réunir, sur les phénomènes sociaux durables et étendus, beaucoup de renseignements très probables, qu'on peut utiliser dans les sciences sociales.

Pris isolément, chacun de ces renseignements resterait à cet état probable; on n'aurait pas le droit de le considérer comme une proposition scientifique, c'est-à-dire une affirmation indiscutable. Gomment peut-on atteindre des propositions de ce genre? Nous sommes arrivés ici sur le terrain de l'observation, il ne nous reste plus qu'à employer le procédé normal de toute science d'observation.

Le principe commun à toute science, c'est qu'on ne peut pas arriver à une conclusion scientifique par une observation unique. Toute observation doit être répétée pour qu'on ait le droit de conclure. Il en doit être exactement de même en matière de science sociale.

Le procédé pour arriver à une conclusion consiste donc à rapprocher plusieurs observations sur le même fait pour voir si elles concordent. Quand elles ne concordent pas, il est certain que l'une d'elles est fausse. Si elles concordent, la concordance ne peut provenir que de deux causes : ou toutes sont fausses et elles

se rencontrent par hasard, ou elles sont concordantes entre elles parce qu'elles concordent toutes avec la réalité.

Or il y a beaucoup de façons de se tromper, par suite beaucoup d'erreurs possibles sur un fait ; il n'y a qu'une seule façon de voir exactement, par suite qu'une seule affirmation exacte possible. Il est donc très improbable que des observateurs opérant indépendamment l'un de l'autre commettent exactement la même erreur, et cet accord accidentel devient de plus en plus improbable, à mesure que le nombre d'observations concordantes augmente. Il n'y a pas de raison que plusieurs observations indépendantes et qui ne sont pas liées à la réalité se ressemblent entre elles. Cette ressemblance ne pourrait être produite que par le hasard et le même hasard ne se renouvelle pas un grand nombre de fois de suite. C'est là une application du calcul des probabilités. Si des observations indépendantes se ressemblent, c'est qu'elles sont reliées entre elles par un intermédiaire, et cet intermédiaire ne peut être que la réalité qni a été leur fondement commun ; s'il y a entre elles un lien de ressemblance c'est que chacune d'elles est liée à une même réalité.

Tel est le principe fondamental dans toutes les sciences d'observation ; le seul principe qu'on puisse

-employer tant qu'on n'arrive pas à produire le phénomène et à le faire varier, c'est-à-dire à opérer par expérimentation. C'est un principe empirique qui peut se formuler ainsi : Les erreurs d'observation personnelle ne se rencontrent pas, elles divergent ; seules les observation exactes concordent entre elles.

Pour appliquer ce principe aux renseignements tirés des documents il faut sur le même fait réunir plusieurs affirmations concordantes. Il faut donc classer les résultats de l'analyse critique en réunissant ensemble les affirmations relatives au même fait.

On commence par réunir ces affirmations ; puis on les compare, en tenant compte des notes de défaveur ou de faveur que la critique a permis d'attacher à chacune d'elles. S'il y a désaccord entre les affirmations extraites de deux ou plusieurs documents, presque toujours un de ces documents était déjà suspect pour des motifs de critique ; le désaccord ne fait que confirmer la défiance à l'égard de ce document suspect. Ou si cette défiance ne s'était pas encore produite, il rpnd le service de la faire naître.

Mais pour procéder méthodiquement il faut deux opérations distinctes : 1'^ S'assurer de combien d'observations réelles on dispose, c'est-à-dire combien on a d'affirmations indépendantes. ^ 2^ Rapprocher les observations pour arriver à la conclusion définitive.

1° La tendance naturelle est de procéder comme si chaque document constituait une observation. On possède sur un même fait dix documents (on a par exemple le récit d'une réunion de syndicat dans dix journaux différents), on s'imagine avoir dix observations. Or il arrive le plus souvent qu'un document reproduit un autre document, ou pour parler plus exactement, qu'une affirmation ne fait que reproduire une autre affirmation ; de sorte que plusieurs documents reproduisent la même affirmation. Mais comme on se trouve en présence de documents rédigés par des auteurs différents, on subit l'illusion de plusieurs affirmations différentes ; de là la tendance à les compter comme autant d'observations. Plusieurs journaux reproduisent le même récit; les reporters de différents journaux se sont entendus, un seul d'entre eux est allé assister à la séance, il a rédigé un compte rendu, les autres l'ont copié, chacun dans son journal. On possède alors plusieurs documents. A-t-on autant d'observations ? Evidemment non ; les dix journaux ne représentent tous qu'une seule observation. Les compter pour dix, ce serait opérer comme si on comptait pour un document chacun des exemplaires d'un même livre imprimé. On ne devra compter que les observations indépendantes sur un même fait. Il faut donc commencer par établir la relation entre les docu-

ments qui ont l'air différents, pour déterminer ceux qui réellement ont chacun pour origine une observation indépendante, et ceux qui au contraire ont pour origine commune une même observation. Dans la langue technique cette origine des documents s'appelle source,

La critique de sources^ qui étudie les origines des documents, donne souvent des révélations inattendues ; elle constitue une partie importante de la technique historique ^ . Le principe en est très simple . Quand deux affirmations sont identiques, elles se ressemblent trop pour venir de deux observations différentes, car l'expérience montre que deux observateurs opérant séparément n'arrivent jamais à des conclusions formulées dans les mêmes termes. Si donc deux affirmations sont pareilles dans la forme, c'est qu'elles sont copiées l'une sur l'autre ou toutes deux copiées sur une troisième; en tout cas elles ne doivent compter que pour une seule. Mais la pratique soulève des difficultés dans deux cas. a) L'auteur qui a reproduit l'affirmation d'un autre cherche à dissimuler son emprunt, il modifie exprès la forme pour dérouter son pubhc, comme fait un écolier qui a copié son devoir sur un voisin. Il faut chercher alors dans le

(1) Voy. Langlois et Seignobos. Introduction aux études liistoriques^ p. 79.

fond même des faits, examiner surtout Tordre et la liaison des faits ; l'identité du fond et des rapports établis entre les faits suffit entièrement pour prouver la dépendance, car jamais deux observateurs indépendants ne présentent les faits dans le même ordre ni ne leur attribuent les mêmes rapports, b) L'auteur a pris à la fois, c'est-à-dire alternativement, dans deux ou plusieurs documents. En ce cas, le travail est plus compliqué; il faut comparer son récit avec plusieurs autres. Ce travail, qui tient tant de place dans l'étude des sources antiques et du moyen âge, n'est pas moins nécessaire pour les documents contemporains, rapports, enquêtes, tableaux, statistiques. 11 est tellement tentant de reproduire une observation déjà faite, plutôt que de se donner la peine d'en faire une nouvelle, qu'on doit toujours se demander quand on possède deux documents sur le même fait s'ils ne sont pas simplement la reproduction l'un de Tautre. Souvent même on peut s'assurer qu'il ne restait qu'une seule source, un seul observateur direct auquel il était commode de s'adresser ; on est sûr alors que c'est une observation unique qui a servi à rédiger les documents de rédacteurs très différents. Il en est souvent ainsi pour un cbiffre de statistique qui, une fois introduit dans une œuvre connue, passe d'un auteur à l'autre et finit par se trouver reproduit dans un

si grand nombre d'ouvrages que personne ne songe plus à le contester.

Cette critique de sources ne donnera qu'un résultat négatif, elle peut seulement empêcher d'être dupe de fausses observations indépendantes, et permettre de ne conserver que celles qui sont vraiment indépendantes.

2*^ Quand on aura réuni sur un même fait toutes les observations reconnues indépendantes, la seconde opération consistera à les rapprocher, afin de voir si, étant suffisamment différentes pour être indépendantes, elles sont assez ressemblantes pour permettre de tirer une conclusion de leur ressemblance. En histoire, comme en toute science, la vérité se trouve au point de croisement de plusieurs voies de recherches suivies chacune par un observateur différent.

On procédera en se posant une série de questions méthodiques : l"^ Avons-nous plusieurs observations du même fait ? !iî° Sur quelles parties du fait concordent-elles ? 3'' Gomment les faits sur lesquels nous ne possédons qu'une seule observation concordent-ils entre eux ? Ici on sort de la question de la critique des documents pour passer sur le terrain de la construction de la science.

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